5. 50 ans d’aventure et de recherche en antartique

Article de Claude Lorius, le 16 fév, 2009

2ème partie

.

CLIMAT ET ENVIRONNEMENT : 50 ANS D’AVENTURE ET DE RECHERCHE EN ANTARTIQUE 

Qu’il est difficile de parler d’avenir avec sérénité… Quel diapason faudrait-il trouver pour alerter sans effrayer, sensibiliser sans sous-estimer ? Avoir le bon ton, maîtriser la rhétorique et la nuance, pour toucher au mieux la conscience collective et mettre en marche le plus gigantesque des chantiers, la survie de l’Humanité.
Le temps de la prudence n’est-il pas déjà passé ? Il nous faut agir, de manière concertée et vite, en laissant de côté tous les sentiments inopérants comme celui de la culpabilité.

Certes, il est inutile de nous voiler la face ou d’essayer d’en amenuiser les conséquences, la dégradation environnementale au niveau planétaire, est bien de la responsabilité de l’Homme. Ce n’est évidemment pas sa présence sur terre, qui pose problème, mais bien la façon irraisonnée dont il spolie son seul bien : ses propres ressources de vie. La sagesse est donc de mise. L’urgence est dans l’action.

Claude Lorius ne croit guère à la sagesse humaine. Glaciologue grenoblois, mondialement connu et reconnu - 1er français à recevoir le prix Blue Planet* - par ses nombreux travaux de recherche sur la glace, il a remis à la science et à l’homme une clef de lecture indiscutable de l’évolution climatique à travers le temps : le lien entre CO2 et climat.
Il nous livre, dans cette 2ème partie l’acte II de notre dossier «Le développement durable, vous y croyez ?» ouvert sur l’environnement, les secrets inquiétants des archives glaciaires. Les glaces polaires contiennent en effet moult informations sur notre environnement dont la pollution planétaire.

Nous ne pouvons pas inventer une autre Terre !

«En quelques mois, il y a 50 ans, allant du Pôle nord au Pôle sud, j’ai découvert les aurores polaires. Ces magnifiques draperies colorées sont créées par la rencontre des particules du vent solaire avec notre atmosphère dans une zone constituée par «les lignes de force» du champ magnétique qui entoure notre Terre. Sans cet écran entre l’Univers et l’Homme, la vie n’aurait pu se développer. Sous la protection de cette enveloppe, il existe un espace dont nous avons la responsabilité.

C’est aux pôles que j’ai pris conscience que nous n’avions qu’une seule planète, qu’il s’agisse de l’atmosphère ou des océans. Une impression que les premiers explorateurs naturalistes avaient constatée en rencontrant du Nord au Sud des espèces migrantes, comme la sterne arctique et la baleine à bosse.
Et c’est peu à peu, en étudiant les archives des glaces polaires, que nous avons pu mettre en évidence la dégradation progressive de l’environnement planétaire causée par l’activité humaine.

Une seule atmosphère.

Le plomb de nos essences s’évanouit au Groenland.

Témoignant d’une pollution à l’échelle de l’hémisphère Nord, les neiges du centre du Groenland ont enregistré l’évolution des concentrations d’un polluant, le plomb. Celui-ci provient tout d’abord des activités minières des Romains ; à partir des années 1930 en revanche, ce sont les additifs au plomb utilisés dans les essences des pays industrialisés qui vont conduire à des concentrations plus de 200 fois supérieures au niveau naturel du début du 19ème siècle.

Grâce à la pression initiée par les travaux des chercheurs, nous utilisons enfin des essences sans plomb et la teneur de cet aérosol à courte durée de vie décroît ; mais il faudra encore plusieurs décennies pour que les archives glaciaires témoignent du retour à un air moins contaminé.

Les retombées des explosions nucléaires voyagent du nord au sud.

Au début des années 1970, ce fut pour moi un choc de trouver dans les neiges du pôle Sud les retombées des poussières radioactives émises lors des explosions nucléaires déclenchées au Nord. Une preuve que nous n’avons, pour ces polluants, qu’une atmosphère à l’échelle planétaire.
Dans les années 64-65, la mesure d’un pic fort avait déjà permis de faire le lien de cause à effet avec des tests nucléaires menés deux à trois ans auparavant dans l’autre hémisphère.
Le signal était suffisamment important pour parvenir à dater les neiges récentes. Avec le temps, ces témoins de comportements irresponsables et maintenant interdits s’effacent peu à peu dans la neige.

Le trou d’ozone.

Si l’ozone de l’air que nous respirons au sol est nocif pour notre santé, celui plus abondant contenu dans la stratosphère est vital. Parce qu’il absorbe le rayonnement ultraviolet avant qu’il n’atteigne la Terre, l’ozone protège la vie sur notre planète.

Et, c’est en Antarctique, devenu malheureusement l’emblème de la pollution planétaire, que les chercheurs ont découvert le trou d’ozone dû aux CFC émis par les pays développés et industrialisés de l’hémisphère Nord. Ce trou d’ozone illustre les impacts parfois imprévisibles des activités humaines sur l’ensemble de notre environnement. Le protocole de Montréal signé en 1987, puis étendu à 190 pays en 2007, devrait conduire à une réduction drastique des émissions et, on l’espère, en quelques décennies, à une réduction du trou d’ozone.

Un seul océan.

La mer poubelle.

L’océan qui a été le berceau de la vie terrestre est maintenant menacé par de nombreuses pollutions. Les souillures sont localisées. Les délestages de fioul atteignent les plages et leur faune tandis que les sous-marins nucléaires reposant au fond des eaux de l’Arctique constituent un danger pour le futur. Nos rivières emmènent nos eaux polluées sur les océans, jusqu’aux bouts du monde pour les éléments chimiques les plus solubles. Il est certes difficile de donner une évaluation à l’échelle globale mais peu d’espaces marins restent encore vierges et les spécialistes pensent que plus de 40% des océans seraient fortement affectés par les activités humaines.

 

 

 

 

 

 

L’acidification des océans reste aussi emblématique. Elle est due à la dissolution du CO2 atmosphérique dans l’eau de mer. Les émissions de ce gaz dont on a vu le rôle déterminant dans le réchauffement climatique modifient cette acidification ; les impacts sont multiples, comme la disparition des bancs de corail qui abritent de larges populations de poissons et, en conséquence, affectent les pêcheries, ressources alimentaires vitales.

L’Homme et l’Anthropocène.

Atmosphère et océans se dégradent mais depuis quand datent ces atteintes à l’état de notre planète ?
Au début de son existence, l’Homme a dû se défendre contre la nature pour survivre. Il s’est d’abord nourri de la cueillette et de la chasse puis il a cultivé les sols et pratiqué l’élevage. Les émissions de gaz à effet de serre ont commencé avec le grand saut de la conquête du feu au cours de l’Holocène ; puis les humains ont construit des villes pour rassembler une population de plus en plus nombreuse en même temps que s’installait l’ère industrielle. Nous sommes alors entrés dans l’Anthropocène, caractérisé par la montée des pollutions.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est un prix Nobel (1995), Paul.J Crutzen, qui a proposé le terme «Anthropocène pour désigner une nouvelle ère géologique, qui aurait débuté vers 1800, avec la révolution industrielle et où l’action de l’espèce humaine est devenu une force géophysique agissant sur la planète. Cette ère nouvelle a été déclenchée par le déstockage de ressources fossiles enfouies telles que le charbon, puis le pétrole et le gaz naturel. Elle est caractérisée par l’impact devenu majeur de l’homme sur le système Terrestre (y compris climatique)».

Comme nous avons pu le voir, l’alerte de cette dégradation est notamment venue des régions polaires quasi inhabitées et très éloignées des sources de pollution. La teneur de l’atmosphère en CO2 est un indicateur qui intègre l’essentiel des activités humaines puisque les émissions sont notamment dues à la production d’énergie : les concentrations mesurées au cours du dernier millénaire dans les bulles d’air des glaces de l’Antarctique sont relativement stables jusque vers le début du 19ème siècle ; elles augmentent ensuite de plus en plus rapidement jusqu’à atteindre désormais des niveaux qui représentent une croissance de 40%. C’est le début de cette croissance, responsable du réchauffement climatique, qui indique la naissance de l’Anthropocène.

Avec d’autres gaz à effet de serre, le CO2 - le plus répandu des GES - est considéré comme le moteur de «la bombe climatique», expression utilisée par Hugues de Jouvenel dans un éditorial de la revue Futuribles.

Les défis du réchauffement climatique.

Dans la lettre précédente, nous avons montré ce que nous ont apporté les glaces polaires dans la prise de conscience du réchauffement climatique, à mon sens le plus urgent des défis posés par l’Anthropocène à nos sociétés.

Sans vouloir être catastrophiste, mais si rien ne se fait, il est plus que probable que les conditions de vie des humains changent et de façon drastique, soumises ici ou là à des tempêtes ou des sécheresses, et à une perte de la biodiversité. Les ressources vitales en eau douce et nourriture vont se raréfier, et nos sources actuelles d’énergie s’épuiser. Guerres et conflits déjà existants vont se multiplier, attisés par les migrations d’une population en quête de nourriture ou fuyant la montée des mers. Les victimes seront tout d’abord les habitants des pays pauvres, ceux qui souvent vivent déjà les pieds dans l’eau ou dans l’aridité des déserts.

Que faire ?

Face à une réalité peu contestable, de nombreuses pistes sont évoquées. On pense d’abord aux économies d’énergie dans la vie de tous les jours.
Mais, au-delà de ce changement citoyen indispensable, il est nécessaire de développer la recherche, dans différents domaines et d’abord celui du climat ; en effet, pour la fin de ce siècle, on s’attend à un réchauffement de 2 à 6 °C, une incertitude qu’il faut réduire car les conditions de vie seraient bien différentes dans les deux extrêmes de cette fourchette des températures. Pour cela, tout d’abord il s’agit de mieux comprendre comment fonctionne la machine climatique à partir de nouvelles observations, obtenues par exemple des satellites, qui permettraient d’affiner les modèles de prévision.
Puis bien sûr il faut rechercher de nouvelles sources d’énergie. On évoque aussi la possibilité, toujours incertaine, de capter les émissions de CO2 en attendant l’épuisement des gisements de carburant fossiles. On parle évidemment du nucléaire mais l’évacuation des déchets, la difficile sécurité à assurer et la disponibilité encore éloignée de centrales d’un nouveau type posent problèmes. Le développement  des sources d’énergies renouvelables, donc n’affectant pas les ressources de la terre, comme les éoliennes et plus encore le solaire prometteur mais difficile à mettre en œuvre fait l’objet d’un large consensus. Ces domaines un peu négligés jusqu’ici exigent maintenant investissements et recherche.

Pourquoi sommes-nous si frileux ?

Malgré le consensus au niveau international des chercheurs du GIEC, quelques voix discordantes peu crédibles et parfois entretenues par certains médias peuvent entraîner des confusions dans l’esprit du citoyen ou servir de prétexte à une certaine inertie des décideurs ; une inertie qui d’ailleurs ne vient pas seulement des décideurs eux-mêmes puisque la durée de leur mandat politique est remise en question au rythme des élections et qu’il n’est pas simple d’aller à contre courant de la «vox populi», démocratique ou non, y compris dans les conseils d’administration des entreprises industrielles et financières.

Il existe enfin bien d’autres fléaux sur notre planète ; conflits, épidémies, sida, famines requièrent dans l’urgence actions et argent. D’un point de vue global, la récente crise économique et sociale illustre bien le problème des choix stratégiques à engager ; au niveau national, les conclusions vertueuses du Grenelle de l’environnement devront quelque peu attendre leur mise en œuvre suite aux nouvelles priorités de financement des gouvernements que sont les soutiens aux banques et aux constructeurs d’automobiles ou la lutte contre le chômage.

Faire face à son destin… et à ses responsabilités.

Trop souvent politiques, décideurs, leaders et citoyens, s’ils s’accordent sur la nécessité de préserver notre planète, ne franchissent pas la barrière menant à l’action. Les réactions sont souvent celles de «l’autruche». Les raisons sont nombreuses.

Dans notre horizon de chaque jour, comme ici devant ma fenêtre d’où je vois les sommets de Belledonne, ou lorsque je voyage dans les glaces polaires, nous n’avons pas la perception de l’urgence de protéger la planète.
Et certains attendent beaucoup de l’ingéniosité et des capacités d’innovation de l’homme. Pour eux les progrès technologiques et scientifiques apporteraient une solution aux nuisances des activités de l’Homme. Une espérance difficile à nourrir au siècle de la révolution industrielle qui a aussi conduit à la dégradation planétaire de notre environnement ou à la mise au point des armes nucléaires.

En outre, aujourd’hui la notion de développement durable, ou soutenable comme on dit aussi maintenant, ne prend pas en compte la perte du patrimoine de la planète en ce qui concerne les ressources vitales comme l’eau, l’alimentation ou les matières premières. Le coût de ce patrimoine n’est pas compris dans le symbolique PIB qui mesure la richesse de nos activités. Une lacune qui conduit à l’idée controversée que seule la décroissance peut être soutenable. Il reste, pourquoi pas, l’idée d’une découverte inattendue ou improbable, mais pas forcément impossible, qui changerait la donne !

Que peut-on donc espérer alors ? Dans notre intimité la quête de confort, de richesse, de pouvoir, motivent toujours nos comportements d’humains égocentristes ; et le fonctionnement de l’ensemble de nos sociétés se caractérise par l’esprit de conservation et la frilosité lorsque l’on n’a plus 20 ans.

Gouvernance internationale.

A des degrés divers tous les citoyens et tous les pays contribuent au réchauffement climatique et à la dégradation de notre environnement.
Les lumières de notre monde vues de l’espace montrent bien la disparité de la répartition des populations, activités et pollutions sur notre planète, marquée par exemple par la nuit de l’Afrique et les illuminations des Etats-Unis et de l’Europe et d’autres pays comme la Chine et l’Inde. Les solutions ne pourront être trouvées, j’en suis convaincu, que dans le cadre d’une gouvernance internationale qui implique la prise de conscience de l’importance d’une véritable solidarité à l’échelle de la planète. Pourtant elle ne paraît pas réaliste dans un contexte actuel où les intérêts nationaux divergents et les inégalités sociales criantes suscitent conflits et guerres.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Peut-être faudra-t-il attendre d’autres véritables catastrophes amenant l’Homme aux portes de l’abîme pour que cette gouvernance devienne possible !

Et pourquoi ne pas rêver à un futur «Droit à l’Environnement» après ceux encore fragiles des Droits de l’Homme.

Il y a 50 ans, les chercheurs de l’Année Géophysique Internationale avaient bien réussi à convaincre les gouvernements de signer le Traité sur l’Antarctique qui donne un statut unique à ce continent, où les revendications territoriales ne sont pas reconnues et où toutes les activités sont soumises aux critères du respect de l’environnement. Un traité sans doute plus difficile à mettre en œuvre ailleurs que dans le désert blanc.

Faire la Paix avec la Nature ?
 
Comme l’a dit Théodore Monod, un chercheur des déserts chauds, «Au-delà de l’exploration et de la recherche menée pour comprendre le monde qui nous entoure, il importe aussi de réfléchir au comportement de l’Homme à l’égard de cette petite boule si fragile tournant dans l’immensité de l’Univers».

Le destin de notre planète est entre nos mains mais je suis pessimiste. Ce cri d’alarme inspiré des glaces du bout du monde n’en sera qu’un parmi d’autres qui s’efforcent de changer le comportement des humains, un cri d’espérance peut-être aussi : que l’Homme rebondisse en s’inspirant des qualités enfouies en lui - respect de la vie des hommes et de la nature, intelligence et sens des responsabilités, tolérance, amour d’autrui… des mots que l’on retrouve dans les messages des penseurs aussi divers que Edgar Morin, Claude Lévi Strauss et, sous d’autres temps et latitudes, Gandhi.
Où sont les successeurs ou porte-paroles de tels messages qui nous mèneraient de constats accablants et successifs vers une action dont l’éthique assurerait la pérennité ?

C’est un court message que j’aimerais laisser au terme de ce texte et bientôt de ma carrière de recherche dans et sur les glaces polaires, illustré par le dessin de Paul Emile Victor, fondateur des Expéditions Polaires Françaises, «Faire la Paix avec la Nature».

A ce point je voudrais remercier mes proches, amis, compagnons de mes campagnes polaires et de mes recherches. Ce merci sans noms est pour eux ; ils se reconnaîtront».

Portrait de Claude Lorius à découvrir dans le Who’s Alpes en cliquant ici

*Le “Prix Blue Planet 2008″, l’une des plus prestigieuses récompenses internationales dans le domaine de l’environnement, a été attribué à deux chercheurs reconnus pour leur expertise dans ce domaine : le glaciologue Claude Lorius, directeur de recherche émérite CNRS2, et le professeur brésilien José Goldemberg3. Premier français lauréat de cette récompense, Claude Lorius est distingué pour avoir, grâce à ses travaux, contribué à faire prendre conscience de l’influence des activités humaines sur l’environnement. Cette distinction lui été remise à Tokyo en novembre dernier.

Texte et photos : © MIRCO éditions – Claude Lorius. Ce texte ne peut être repris - partiellement ou totalement -  sans l’autorisation de l’auteur et de Dur’Alpes ; Claude Lorius : lorius.claude@neuf.fr

 e  n     p  a  r  t  e  n  a  r  i  a  t    a  v  e  c

 

Ecrire un Commentaire