Architectur’Eaux

Article de Myriam Caudrelier, le 25 sept, 2010

 Parler de la relation entre l’eau et l’architecture c’est parler de ses rapports avec l’homme.
Source de vie, moyen de purification ou centre de régénérescence, l’eau porte une dimension symbolique que les hommes de toutes les civilisations ont utilisée.
Mais l’eau n’est pas que symboles, relation avec le sacré. Elément contemplatif ou de mise en scène pour certains, besoin vital pour d’autres, l’eau est aussi enjeu de pouvoir économique et politique.

De tout temps l’eau et l’homme ont dû s’accommoder l’un de l’autre, s’affronter, s’apprivoiser. Les architectes se sont nourris de cette relation particulière pour imaginer des projets où le liquide et le solide se fondent ou s’opposent et construire des habitats, des ponts, des barrages, des monuments et des jardins, des lieux de vie, de lieux pour rêver ou trouver la paix.
Depuis les traditions les plus anciennes, les éléments se rencontrent, se croisent et s’entrelacent pour former de multiples combinaisons au service de l’imaginaire ou du réel. Ainsi, l’eau est devenu un élément de métissage entre les idéaux et les réalisations des hommes pour faire naître les plus belles références du patrimoine culturel.
Ce troisième volet de notre « dossier Eau » prendra appui sur les fondamentaux de la place de l’eau dans l’espace architectural à travers le temps pour poser les problématiques liées à son utilisation dans un contexte où la notion de partage devient un sujet de préoccupation.

Au fil de l’eau… au fil du temps.

L’eau est à l’origine de toute source de vie sur Terre.
L’architecture est l’art de composer l’espace pour les gens d’une époque.
Beaucoup de villes, de villages à travers le monde, sont nés de l’eau et lui doivent leur expression et leur expansion. Celles qui n’ont pu, pour différentes raisons, assurer leur alimentation en eau, ont dû disparaître. Certaines représentent d’ailleurs encore aujourd’hui des vestiges impressionnants comme par exemple la civilisation Mayas.
L’eau qui menace, l’eau qui alimente sont deux aspects qui caractérisent les relations que l’homme entretient avec cette ressource. Elle a ainsi largement influencé son développement et son architecture. La disponibilité en eau propre et saine était tout aussi importante que la lutte contre la surabondance telle les inondations. Ainsi fontainiers, ingénieurs et architectes, concepteurs d’importants ouvrages d’art, ont largement contribué au développement de l’organisation sociologique dont les différents édifices sont le reflet.

L’eau, source des techniques de développement des sociétés.

L’eau étant un bien indispensable à la vie, c’est tout naturellement autour de ce bien que se sont organisées les sociétés. Toutes les grandes civilisations se sont édifiées le long des rivières, des fleuves ou en bordure de mer.

Depuis l’Antiquité, les impératifs de recueillir et gérer cette précieuse ressource, ont donné naissance à de nombreux ouvrages qui ont largement dépassé le stade de la simple technique et dont certains sont inscrits au patrimoine de l’humanité : bassins de rétention, citernes, moulins, aqueducs, galeries souterraines… Autant de constructions qui ont participé à la transformation des paysages.
Ainsi il semble que l’assèchement du climat d’une partie du moyen orient vers –3000, ait obligé la population à migrer vers d’autres villes. Drainer, creuser des canaux, organiser l’usage de l’eau devint une nécessité pour développer l’habitat et les surfaces cultivables.

Un des tout premiers ouvrages que l’homme ait construit dès qu’il a voulu aménager son milieu naturel est le barrage de Saad al Kafara, le plus ancien des grands barrages dont on a la trace, bâti en Egypte vers –2600.
L’adduction naît avec l’apparition des villes. En –700 un canal de plus de 100 Km de long en pierres étanchéifiées au goudron amène l’eau au palais de Ninive.
Les découvertes des Grecs Platon et Archimède ont permis aux architectes et ingénieurs romains d’élaborer de grands travaux tel que l’aqueduc, emblème de la Cité. – 600 ans avant J.C., Rome est déjà dotée de son évacuation d’eaux usées la cloaca maxima. Bien avant, par leur maitrise de l’hydraulique, les Chinois ont pu canaliser le fleuve jaune en le dotant de digues de protection.

L’eau, source de création.

La différence essentielle entre les sociétés traditionnelles et les sociétés modernes réside de la relation entre le quotidien et le sacré. Ainsi, l’eau, source de monuments comme d’espace public, source d’échanges comme de plaisirs, inspire le projet architectural. Palais, fontaines, musées, logements, ponts et usines en témoignent.
Dans l’architecture faite de nuances subtiles, d’assemblages ou de relations, l’eau devient muse.
Flotter, canaliser, enjamber, ancrer… S’insinuer ou jaillir, dissimuler ou glorifier, suinter ou s’engouffrer… Chanter, murmurer. Douce, froide, sinueuse, sulfureuse… Transparence, effet miroir… le vocable de l’eau s’invite au carrefour de l’architecture, de l’art et du design.

 

Les ponts.

Quels que soient les types de ponts, la « possibilité de franchir » est une fonction commune à tous. Le pont est plus qu’un ouvrage d’art ; c’est une prouesse dans un paysage qu’il dessine. Il regroupe ce qui est séparé; il relie ce qui s’oppose ; il crée la liaison entre deux rives, deux réalités, et ce faisant, il transforme et la distance et l’espace.

Les premiers ponts, construits avec de longues poutres, des pierres et des cordes, ont évolué pour devenir des structures de plus en plus complexes. 

La Renaissance a vu le développement des ponts habités – dont le Ponte Vecchio à Florence et le Rialto de Venise sont de brillants exemples.

Mais cet aussi en France, le Palais de Chenonceaux, exceptionnel lieu de vie sur le Cher, et l’usine de Chocolat, siège du groupe Nestlé à Noisiel, lieu de travail conçu par Jules Saunier en 1872 et qui reste l’un des plus flamboyants exemples de l’architecture de fer.

Les décennies suivantes ont vu le renouveau et l’explosion de la construction de ponts de grande longueur en Europe, puis en Asie, à l’approche du troisième millénaire.

Les aqueducs romains.

Le plus célèbre d’entre eux, le Pont du Gard. Cet extraordinaire monument de 48,77m de hauteur en trois rangées d’arcades superposées fut édifié en 19 avant J.C. par Marcus Agippa. L’aqueduc apportait l’eau des sources jusqu’à un bassin circulaire situé sur une colline, d’où elle descendait par dix canalisations pour alimenter la ville et ses 50 000 habitants.

Les thermes romains.

Les thermes étaient voués à deux usages : les bains hygiéniques et les immersions dans les eaux curatives. La méthode de chauffage des bains consistait à chauffer le sol et les murs en faisant circuler de l’air chaud. Pour se faire il y avait une chaudière dans le sous-sol alimentée avec du charbon de bois entretenu par des esclaves. Reflet de la richesse d’une ville, symbole de puissance et lieux de rencontres, les thermes ont fait l’objet des plus grandes attentions lors de leur construction.

 

Les hammams ou bains maures.

A l’origine, il s’agit de bains publics arabes. Littéralement, le mot signifie « source de chaleur ». Le lieu est composé de plusieurs salles successives chauffées traditionnellement par un système au feu de bois. La vapeur d’eau envahit les salles et les sature à 100% d’humidité. A travers les hammams, héritier des thermes grecs et romains, la cérémonie du bain va prendre toute son importance avec l’avènement de l’Islam. L’art de la mosaïque, cher à l’Empire romain, donne tout son caractère à leur décoration.

Les rapports à l’hygiène du corps et à l’eau ont beaucoup évolué au cours de l’histoire. Ainsi, l’eau est passé du domaine public au domaine privé – ceci est vrai pour les pays riches – pour arrivé jusque dans les salles de bains, culte privé de l’hygiène et plus largement de la santé.
Dans ce domaine, l’urbanisme s’est substitué peu à peu à l’architecture.

Les fontaines.

Lieu de convivialité par excellence, lieu de sociabilité féminine, la fontaine a une valeur symbolique forte.
Mais en dehors de la volonté d’afficher une puissance, les fontaines, notamment en milieu rural, furent pendant longtemps le seul moyen pour les habitants des petits villages d’avoir accès à l’eau.

En dehors de leur rôle social fort – les lavoirs jouent ce même rôle – celles-ci intervenaient aussi dans la recomposition de l’espace public.
Par ailleurs, les villes d’eau sont souvent magnifiées par de multiples fontaines.

Les jardins.

Parmi les plus anciens concepts de l’humanité, le « Jardin » s’est décliné à travers les âges par le biais de différentes influences et dans lequel l’eau est l’élément central de sa composition et de son inspiration.

Sous une approche esthétique et ludique – rivières, cascades, bassins souterrains, jeux d’eau – l’eau peut prendre des formes multiples pour agrémenter et dessiner parcs et jardins. Eaux coulantes (comme les cours d’eau de Courances), eaux tombantes (la cascade de Terrasson), eaux jaillissantes (Domaine de Versailles), eaux stagnantes (bassins-miroirs de Chantilly), l’eau s’impose dans toutes les cultures, depuis les jardins chinois jusqu’aux jardins andalous. Par exemple, dans les jardins suspendus de Babylone coule une fontaine d’immortalité. Dans la religion bouddhiste et principalement dans le Zen, le jardin est un monde de symboles où le sable soigneusement ratissé représente l’eau et ses ondulations, les pierres, les montagnes, etc.

 

Les cités lacustres.

Pendant près de trois millénaires, entre 4000 et 1000 avant Jésus-Christ, les premiers cultivateurs ont construit leurs villages sur pilotis, en bordure ou à proximité d’un lac. Ce fut le cas notamment en Europe dans l’espace alpin. Plusieurs villages du Néolithique et de l’âge du bronze se sont ainsi développés. La montée des eaux finira par les engloutir. Plus tard, naitra Venise.
Lacs et marais, eau dormante souvent insalubre, furent ensuite boudés jusque vers les années 1920 : les constructions se faisaient dos tourné au lac. Les découvertes de Pasteur et la connaissance développée pour lutter contre les microbes favoriseront fortement l’engouement d’une construction de bâtiments de prestige avec vue sur l’eau.

Les toits.

Le toit signe la maison, renseigne sur les lieux. Toit débordant, plat ou pentu, il nous renvoie à sa fonction initiale : celle d’abriter l’homme des intempéries. L’eau par opposition à l’air, fut le premier élément contre lequel l’homme a voulu se protéger.

Neige ou mousson ont ainsi dessiné l’architecture des toits du monde pour en faire une mosaïque de parapluies.

La place de l’eau dans l’architecture de demain.

Depuis, l’eau a joué un rôle d’importance dans l’architecture. L’époque moderne est ainsi jalonnée de moments où les architectes ont magnifiquement exploité le thème de l’eau : « Falling Water », la célèbre maison sur la cascade construite par F.L.Wright en 1939, aux USA, démontre comment on peut vivre en symbiose avec la nature.
Dix ans avant, dans le contexte de l’exposition internationale de 1929 à Barcelone, Mies van der Rohe dessine le pavillon allemand, bijou d’architecture où l’eau est sertie dans un écrin d’onyx.
Part ailleurs le Haras Los Clubes, construit dans les années 60 à Mexico par Luis Barragan, est une véritable célébration de l’eau et de la couleur.
A la même époque, sur le continent indien, Le Corbusier comme Louis Kahn installent la démocratie sur l’eau (les parlements de Chandigarh et de Dacca au Bangla Desh).
Au début des années 1970, Portzamparc signe avec son château d’eau végétalisé de Marne la Vallée, l’acte fondateur d’une ville en devenir.

La fin du XXème voit émerger le chef-d’œuvre de Peter Zumthor, les Thermes de Vals, dans les Grisons en Suisse, mais aussi le musée Guggenheim à Bilbao œuvre de l’architecte américain Frank O. Gehry : juste équilibre entre les matières, entre les lignes droites de son socle et les courbes du titane, une masse semble flotter sur l’eau de son bassin.
Les jeux de l’eau et des architectes se multiplient. L’interaction entre le bâti et l’élément liquide sert tout à la fois l’esthétique et l’utilitaire : l’eau donne du sens aux idées. Derrière le jeu de miroir d’un étang et la sérénité qu’il peut apporter à la cité en mouvements, l’eau se fait bassin de rétention ou réserve pour les pompiers.
Notre propos démontre comment, de l’Antiquité à nos jours, les générations antérieures ont régi l’eau. Cet héritage culturel devrait pouvoir servir de références aux pratiques modernes.
En effet, contrairement aux ressources minières avec lesquelles elle est souvent comparée, l’eau est une ressource renouvelable, dont les quantités disponibles ne varient que très peu. Mais l’augmentation croissante de la population, les actes manqués de l’activité humaine et le stress hydrique exercent déjà sur l’eau une pression forte.
L’architecture est de ce fait impliquée dans la recherche de nouvelles voies pour gérer au mieux les eaux de notre planète.

Des solutions durables constituent une condition sine qua non pour les futures conceptions. Un aménagement environnemental correct des bâtiments peut par exemple éviter la pollution de l’eau et en permettre une meilleure gestion.
Sous la pression du changement climatique, la montée des eaux forcera peut-être un jour l’humanité à s’emparer de milliers d’hectares sur la mer. Après tout, plus de la moitié de la population mondiale de notre début de XXIe siècle vit le long des côtes.
Par manque de place, l’architecture de demain sera-t-elle aquatique ? Pourquoi pas, l’architecture et l’élément liquide se côtoient depuis des siècles.

Déjà et grâce à la maîtrise de nouvelles technologies, des projets dantesques de visionnaires, utopistes ou réalistes apparaissent : ile artificielle de Dubaï, aéroports flottants comme celui de Kansaï à Tokyo, maisons amphibies conçues pour flotter en cas de crue ou des unités de vie sous-marines.

Bâtir sur ou sous l’eau et gérer en toute conscience ce bien précieux représentent sans doute l’un des grands défis de l’architecture de demain. Le rendre accessible à tous, constitue un acte de solidarité universel ; l’homme saura-t-il atteindre ce fleuve là pour gagner ses lettres de noblesses ou coupera–t-il les ponts avec l’humanité ?

Illustrations, par ordre d’apparition.

Thermes de Vals – Cloaca maxima Rome, au bord du Tiber – Barrage de Saad al Kafara – Pont Anji, Chine – Ponte Vecchio – Palais de Chenonceaux – Usine de Chocolat – Passerelle de la Paix – Pont du Gard – Thermes romains – Hammams – Grandes eaux de Versailles – Fontaine de Creste – Alhambra – Jardin Zen – Cité lacustre  – La togouna, case à palabres,Pays Dogon – Toit chinois – La maison sur la cascade – Haras Los Clubes – Maisons amphibies – Ile artificielle de Dubaï.

 

 

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