Changement climatique et territoires touristiques de montagne…

Article de Emmanuelle Marcelpoil, le 14 avr, 2008

… De la question des impacts à celle des capacités de réponse.

Les stations de sport d’hiver représentent pour la France, un secteur économique crucial, signe de vitalité économique, d’une conception bien spécifique de l’aménagement touristique en montagne. Destinées historiquement à atténuer l’exode rural montagnard, les stations sont aujourd’hui confrontées à de fortes mutations, et ce, dans un contexte d’évolution touristique international pourtant favorable, avec un milliard et demi de visiteurs prévus à l’horizon 2020. La gestion du parc de stations françaises est actuellement renvoyée à sa durabilité. Durabilité d’un modèle touristique particulier, fondée sur la relation hébergements-remontées mécaniques. Durabilité d’un modèle de développement économique, malmené par le changement climatique. Quel est donc le devenir des destinations touristiques de montagne ? Doit-on craindre comme certains l’annoncent, la fin des stations, notamment celles situées en moyenne montagne ? Ou peut-on espérer dans le foisonnement d’initiatives autour du développement durable ? Entre phénomène de « greenwashing » et volonté farouche d’occulter les tendances, l’enjeu est de décrypter la réalité des destinations touristiques.

Emmanuelle Marcelpoil, chercheur, Cemagref Grenoble, Vincent Boudières, doctorant, Cemagref-PACTE, Grenoble et Hugues François, docteur en aménagement du territoire, TerriScope, Grenoble exposent leur point de vue.

« Dans ce contexte, notre position n’est pas de se focaliser sur les débats médiatiques en cours mais plutôt de les mettre en perspective pour interroger les facteurs d’évolution en termes de trajectoires des destinations.

Un client exigeant.

Le marché des sports d’hiver ne se développe plus dans les mêmes conditions économiques et de clientèle que celles qui ont forgé son succès. Même si les chiffres de fréquentation des remontées mécaniques font état en France de 56 millions journées-skieurs sur la saison 2005/2006, le contraste est plus net entre massifs et entre destinations. S’ajoute un taux de départ des français aux sports d’hiver, s’établissant en 2007, à seulement 7.1%, marque d’un tassement des séjours à la neige dont le coût élevé est souvent avancé comme facteur explicatif essentiel. Enfin, la clientèle touristique actuelle n’est plus aussi uniforme que celle pour lesquelles les stations de sport d’hiver ont été conçues. Loin d’être captif comme son lointain aïeul, le pratiquant actuel est a contrario zappeur, informé, effectuant son « marché » parmi un large panel de destinations, où la montagne hivernale ne fait plus forcément rêver. Ces tendances marketing forcent les stations à une anticipation effrénée. Le maître mot est l’innovation, l’adaptation, la réponse aux attentes de ce client roi, pour développer une offre touristique adaptée. Une adaptation d’autant plus urgente que la concurrence est rude, tant entre destinations touristiques montagnardes d’un même massif, d’un même pays, qu’avec les stations étrangères, de la « vieille » Europe mais surtout avec celles des « eldorados » bulgares, chinois, russes…

Le changement climatique : une menace pour les économies montagnardes.

Au-delà du rôle de ces dynamiques de marketing, le devenir des stations est largement questionné par le changement climatique. L’analyse du changement climatique a donné lieu à d’intenses mouvements médiatiques au début de l’année 2007, avec plusieurs manifestations internationales rendant compte des récentes conclusions du Groupe Intergouvernemental d’Experts du Climat (GIEC). Le GIEC a ainsi rendu public à Paris et Bruxelles, ses travaux, entérinant la responsabilité des activités humaines dans le réchauffement climatique et la nécessité de l’adaptation.
Les prévisions avancent une augmentation globale de la température, évaluée entre 1,1°C et 6,4°C d’ici 2100. Ceci masque cependant des disparités qui peuvent être importantes selon les zones géographiques. De plus, les impacts du changement climatique à des échelles infra (régionales, locales) restent encore difficiles à définir, compte-tenu du niveau d’incertitude, en lien avec l’état des connaissances. Cette incertitude dans le passage du global au local est accrue en zone de montagne, où existent de fortes variabilités en matière de précipitations selon les massifs et les années considérées.

L’arc alpin est particulièrement concerné par les réflexions prospectives et l’élaboration de scénarii d’évolution du climat et d’impacts à partir des modèles globaux. Dans ce contexte, la fiabilité de l’enneigement dans les stations de ski est remise en cause. Corrélativement, les économies des principaux leaders que sont la France, la Suisse, l’Allemagne et l’Autriche, sont menacées car largement tributaires de l’activité touristique hivernale. Le rapport de l’OCDE précise que «les Alpes sont particulièrement sensibles aux changements climatiques et le réchauffement récent y a été près de trois fois supérieur à la moyenne mondiale ».
La plupart des travaux évaluent ainsi la « perte » de stations, en fonction de projections de température notamment. Le rapport de l’OCDE insiste d’ailleurs sur cet aspect : « actuellement, on considère que 90% des domaines skiables alpins de moyenne ou grande taille, soit 609 domaines sur 699 bénéficient d’un enneigement naturel suffisant au moins cent jours par an. Les 10% restants opèrent déjà dans des conditions précaires. Une hausse de la température de 1°C, de 2°C, ou de 4°C à l’avenir pourrait ramener le nombre de domaines skiables jouissant d’un enneigement fiable à 500, 400 ou 200 respectivement ». La perspective d’une fréquence plus forte d’hivers sans neige est maintenant avancée comme une conséquence du réchauffement climatique pour les stations, et ce dans divers pays.

La diversité des réponses face au changement climatique.

Si l’incertitude associée au phénomène changement climatique et à ses effets a pu encourager des positions de déni dans le monde du tourisme (précédemment confronté aux caprices de la météorologie), la situation actuelle est plutôt marquée par la reconnaissance du changement climatique. Cependant, les acteurs expriment souvent un sentiment d’impuissance vis-à-vis de leurs capacités d’adaptation.
Pourtant localement, des stratégies ont été mises en place depuis quelques années dans les stations et par les collectivités territoriales à des niveaux décisionnels divers. Ces stratégies oscillent caricaturalement entre l’atténuation des impacts, matérialisée par le développement sans précédent de la neige de culture dans les stations et celle de l’adaptation, imposant un renouvellement en profondeur du modèle de développement des stations. La lecture de ces capacités d’adaptation, portées par les acteurs, doit s’interpréter en fonction des chemins de développement socioéconomiques déjà parcourus par les destinations.

Stratégie d’atténuation des impacts : la neige de culture.

La production de neige de culture est une des réponses des stations, face aux effets du changement climatique. Elle s’inscrit dans une optique d’atténuation d’impacts, sans remise en cause du mode de développement touristique sous-jacent. La fabrication de neige implique de disposer d’une ressource en eau importante, évaluée à 4000 m3 d’eau pour enneiger un hectare. Cette thématique est donc porteuse de controverses, de débats. Les arguments défendus par les professionnels du tourisme, font état d’une gestion raisonnée de la ressource en eau, générant peu de conflits d’usage et critiquent un discours ambiant par trop alarmiste. A contrario, les associations de protection de l’environnement ou les réseaux européens dénoncent la course à l’armement et la sur-utilisation de l’eau par les stations et plus globalement des répercussions sur l’environnement. L’évolution des espèces végétales en fonction du manteau neigeux est à cet égard un axe de réflexions et de controverses.
Le caractère très médiatique de la ressource en eau a encouragé le positionnement des principaux acteurs de la filière stations, en particulier sur le plan technique. La récente adoption de la Charte de développement durable des stations de montagne a mis en exergue la question de la ressource en eau en stations. L’association du SNTF et des maires des stations de montagne (ANMSM) témoigne de l’évolution des positions des destinations face à l’argumentaire environnemental. L’enjeu pour demain consiste à traduire en actions concrètes et en indicateurs de suivi, les chapitres inscrits dans la Charte de développement durable des stations.
N’oublions pas enfin que la logique d’atténuation d’impacts, marquée par l’expansion de la neige de culture, se nourrit d’impératifs économiques, bien légitimes pour les professionnels du tourisme. Le choix opéré par la Compagnie des Alpes, leader dans la gestion des remontées mécaniques, est éloquent. Elle n’investit que dans les stations de renommée internationale et situées en altitude. De leur côté, les élus soulignent le risque d’accident industriel et social majeur, en l’absence d’un plan d’investissement d’envergure dans la neige de culture pour leurs territoires.

La nécessité d’une adaptation structurelle des destinations.

Au-delà de la solution à court terme de la neige de culture, se pose la question plus globale de l’adaptation des stations, entendue comme la modification structurelle du système. L’enjeu est de maintenir ou d’améliorer la viabilité d’un système, avec diverses options : supporter les coûts, prévenir les pertes, partager les pertes via les assurances, changer l’activité (par exemple, aller vers la station quatre saisons), changer la localisation des activités et améliorer la capacité de résilience des écosystèmes…
C’est en définitive la viabilité des stations qui est en jeu. En France, l’urgence des conséquences du changement climatique a conduit le ministre de l’Aménagement du Territoire à commander au Conseil National de la Montagne en février 2007, un rapport sur la diversification. Tout récemment, l’ANEM a créé une mission changement climatique, dont les conclusions ont été présentées lors de son Congrès annuel, en octobre 2007.
La diversification est la solution couramment mobilisée comme stratégie d’adaptation, et ce bien avant l’affirmation des conséquences du changement climatique. Diversification hivernale, diversification estivale, toutes les stations sont concernées. Au-delà de cette course aux nouveaux produits, aux nouvelles prestations, force est de constater que les solutions de diversification se ressemblent toutes, qu’on soit en station d’altitude ou en moyenne montagne. Il n’existe pas ou plus d’imaginaire de l’adaptation, alors que le modèle de développement des stations s’est nourri de l’imaginaire de la montagne, de l’innovation et de la modernité. En ce sens, l’ancrage des stations dans leurs territoires peut devenir sclérosant, avec une mémoire constituée, révérée quasi sanctifiée, celle qui fige un groupe dans des rites si ce n’est des rituels.

Une diversité de trajectoires d’évolution des destinations touristiques.

En définitive, les trajectoires d’évolution s’avèrent bien diversifiées. A la traditionnelle césure entre stations d’altitude et stations de moyenne montagne, césure a priori renforcée par le débat sur le changement climatique, vient se substituer une variété de catégories de stations. Dans ce cadre, les stations de moyenne montagne sont loin de présenter un caractère uniforme. Leur localisation, plus ou moins proche d’une agglomération, leur confère des marges de manœuvre différentes de celles de leurs consœurs, plus éloignées. En particulier, l’évolution de leur positionnement leur ouvre de nouvelles perspectives, avec la reconquête d’une clientèle de proximité, auparavant délaissée. Plus fondamentalement, de telles mutations contribuent à modifier l’image de ces stations de moyenne montagne, historiquement perçues comme antithèses des stations intégrées, rationnelles, et ce faisant, non rentables. Certaines stations de moyenne montagne présentent une image plus favorable, marquée par une variété de ressources naturelles, patrimoniales et culturelles, pouvant être mobilisées dans des stratégies d’adaptation. Dans le même temps, ces atouts paysagers, de cadre de vie et de coût du foncier, présents dans ces sites, vont attirer de nouvelles populations permanentes, pas toujours enclines à une expansion du tourisme.
Les stations d’altitude ne sont pas à exclure des réflexions. Globalement dépendantes de l’économie touristique, peu diversifiées, ces destinations sont souvent présentées comme peu concernées par le changement climatique. Leur altitude les éloignerait du spectre de la fin de l’or blanc, voire les renforcerait en déplaçant la clientèle des stations de moyenne montagne, dépourvues d’enneigement. Au-delà de ces scénarii, le changement climatique peut également ouvrir le cône des possibles pour ces sites d’altitude. La perspective d’un réchauffement marqué du sud de l’Europe pourrait favoriser leur attractivité, sur de larges périodes, et ce dans un contexte d’expansion très nette des migrations domicile-travail et des résidentialités multiples, à l’œuvre en Europe.
En définitive, quel que soit le type de station, le changement climatique comme d’autres évolutions structurelles des destinations, invitent à déporter le regard du court terme vers le long terme, en mettant en perspective leurs trajectoires d’évolution et in fine leurs marges de manœuvre.

Une gouvernance élargie pour des destinations touristiques de demain innovantes.

Sans pencher pour telle stratégie plutôt qu’une autre, l’enjeu pour l’avenir est de s’appesantir sur la vulnérabilité de destinations et de leurs territoires, face à un événement comme le changement climatique. Comment la perception du changement climatique débouche sur des pratiques d’action publique spécifiques ? Et quelles marges de manœuvre en ressortent pour les acteurs et pour les territoires concernés ? En particulier, la diversification prônée en stations, initiée depuis quelques années et réaffirmée avec le changement climatique, souffre de l’absence d’un modèle économique sous-jacent, apte à convaincre les destinations, de la pertinence économique d’une évolution vers la diversification. De plus, les politiques mises œuvre par les collectivités territoriales, régionales comme départementales mais aussi par les stations, se caractérisent par un tableau bien varié, frisant parfois l’incohérence. Ainsi, dans une même région, le niveau régional peut accompagner la diversification des stations, tandis que des échelons départementaux poursuivent le financement de la neige de culture ou des infrastructures touristiques. Au-delà de la légitimité de l’action des diverses collectivités territoriales, l’articulation ou plus exactement l’absence d’articulation ne favorise pas l’émergence d’un sens commun autour de la durabilité des destinations touristiques de montagne.

Cette situation plaide pour des recherches sur l’évolution des trajectoires des stations, sous l’effet du changement climatique mais également des mutations de la clientèle et des conséquences immobilières et foncières… Des recherches certes mais des recherches qui s’inscrivent dans une demande des acteurs du terrain, relevant de divers échelons et qui contribueront à construire de manière partenariale un nouveau modèle économique des stations de sport d’hiver, gage de performance. La prétention n’est pas d’apporter des solutions univoques, qui n’existent d’ailleurs pas mais plutôt de mettre en débats les contraintes et les facteurs d’évolution. En ce sens, la finalité est de faire émerger une action publique innovante, n’opposant plus les stratégies opérationnelles des professionnels du tourisme et la logique d’accompagnement des collectivités territoriales, destinée à pallier les externalités négatives ou à infléchir les processus à l’œuvre, de manière isolée. Il s’agit en associant, plutôt qu’en opposant les acteurs parties prenantes de la filière Stations, de définir les contours d’une variété de capacités d’innovation, de mettre un œuvre des modèles économiques d’évolution de la station, bien éloignées de la relation fructueuse entre hébergement-remontées mécaniques, fondatrices du modèle de développement touristique de montagne. C’est à ce prix que les destinations touristiques de montagne pourront développer une performance globale. »

Photos : © Carole Stoffel et Denis Favre Bonvin


 

  1. 3 commentaires pour “Changement climatique et territoires touristiques de montagne…”

  2. par Denis Bouchet, le 14 avr 2008| répondre

    Un article de plus ( de trop?)sur l’évolution climatique et les stations mais rien de bien nouveau…

  3. par Claire Tollis, le 16 avr 2008| répondre

    C’est une synthèse intéressante mais on aimerait bien en savoir plus sur ces modèles émergents (surtout s’ils ne sont pas univoques!) qui viennent supplanter le modèle hébergement/remontées mécanique, concrètement, quelle diversification ? et par quelles activités ? je me demande si justement ce n’est pas « la montagne » qui est mise en valeur aujourd’hui dans ces nouveaux modèles de développement touristique ou comme valeur faisant venir des populations résidentes alors qu’auparavant dans les stations de ski, la montagne comme cadre passait après le niveau d’enneigement, le nombre de pistes et la capacité d’accueil…?nn1

  4. par Hugues François, le 23 avr 2008| répondre

    Un article de trop, je ne sais pas, mais un article de synthèse, c’est certain et le format n’est pas des plus aisés à manier !

    Quels sont les modèles émergents ? En voilà une bonne question ! Pour l’heure actuelle, si on parle de modèle tel que celui des stations des années 60, c’est à dire une conception a priori soutenue par une logique économique a-territoriale, l’absence d’un modèle est bien réelle. Pour l’heure la « diversification » si souvent brandie repose surtout sur des initiatives multiples, notamment dans des tonalités départementales très différentes et des positions communales parfois radicalement opposé. Difficile de lire clairement dans cette multitude de modes de développement quel est LE modèle qui émerge.

    Vendre « la montagne » certes, c’est sans doute une des conséquences de l’affirmation d’un discours sur le tourisme durable qui se construit, en France, en opposition au tourisme de masse développé auparavant. Globalement, on peut dire que les spécificités des territoires sont effectivement au centre du renouvellement des modes de développement touristique. C’est sans doute sur ces ressources territoriales que se construisent d’ailleurs les politiques de diversification remettant en cause la suprématie du « tout ski ». L’emploi du terme générique « montagne » par Claire est néanmoins révélateur d’un mouvement à l’oeuvre, l’émergence d’une offre générique de parc à thème « montagne » où loin des spécificités locales, on retrouve une gamme complète de prestations identiques d’un massif à un autre (l’accrobranche et son fort développement en sont un bon exemple).

    Après, je ne sais pas si on peut réellement aller plus loin. Si auparavant, le linéaire de piste, la puissance des équipements, etc. étaient effectivement des critères discriminant, la montagne (qui nous gagne) n’était pas non plus absente des esprits, pas plus qu’elle n’était ignorée par les modernes considérant la neige immaculée et le soleil comme des valeurs centrales de la montagne.

    Enfin, en terme de modèle économique, il est certain que la diversification pose problème, mais en cela elle fait plus globalement écho aux difficultés que rencontrent actuellement les stations. De fait, la station implique le séjour et concentre ainsi les dépenses d’une clientèle captive au sein d’une destination. Aujourd’hui, lieu de séjour et de pratiques ne sont pas forcément identiques, l’offre estivale peut également être le fait de la campagne « banale » (tel que le montre le développement actuel de résidences de tourisme), sans parler du développement des courts séjours. Autant d’éléments qui perturbent directement l’organisation du modèle existant et qui questionnent aujourd’hui le fonctionnement à venir des stations

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