Changement de milieux

Article de Guillaume Prudent, le 16 nov, 2009

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Avec toujours en filigrane le rapport préoccupant sur l’impact du réchauffement climatique remis il y a à peine dix jours au ministre de l’Environnement par l’Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique (Onerc), penchons nous aujourd’hui sur la dégradation des différents milieux alpins. Le changement climatique conduit en effet à une dégradation rapide de l’environnement et accroît la menace sur la biodiversité.

Cependant, ses mécanismes d’influence restent encore mal connus. Les modèles climatiques nous permettent d’esquisser les grandes tendances de demain avec l’accentuation du réchauffement et des modifications attendues des régimes de précipitations. Guillaume Prudent, ex-consultant à l’Onerc, consultant sur les questions de changements climatiques auprès de différents départements fédéraux australiens pour AECOM Australie, nous présente les conséquences déjà observées sur les milieux et les changements probables pour le 21e siècle.

Le manteau neigeux diminue.

La durée et la hauteur du manteau neigeux ont toutes les deux diminué dans l’ensemble de l’arc alpin, et plus particulièrement pour les zones de basses et moyennes altitudes. Dans les Alpes françaises, les mesures effectuées au Col de Porte (massif de Chartreuse, 1360 m d’altitude) mettent en évidence une diminution d’un mois de la durée moyenne d’enneigement et une diminution de la hauteur moyenne de neige de 14 cm par décennie, entre 1960 et 2007. Les modélisations d’évolution de la couverture neigeuse dans un contexte de réchauffement des températures de l’air de 1.8°C montrent une diminution de la durée et de la hauteur du manteau neigeux tout au long du 21e siècle. Dans le détail, sur cette base la durée moyenne d’enneigement serait réduite de plus d’un mois et la hauteur moyenne de neige serait réduite de 40 cm en moyenne de (1m à 60 cm) dans les Alpes du Nord, et de 20 cm (40 à 20 cm) dans les Alpes du Sud (pour une altitude de 1500 m).

Des glaciers reculent.

La plupart des glaciers sont en phase de retrait depuis la fin du Petit Age Glaciaire (milieu du 19e siècle). Cette phase de retrait d’origine naturelle s’est fortement accélérée avec l’augmentation des températures de l’air au 20e siècle. En effet, c’est surtout l’ablation (c’est-à-dire la période pendant laquelle la glace fond) qui s’est intensifiée, alors que la période d’accumulation a peu varié. Or l’ablation dépend plutôt des températures et du bilan énergétique alors que l’accumulation est plutôt liée aux précipitations.

Cependant le retrait glaciaire n’a pas été uniforme dans le temps et l’espace. Des périodes d’avancées des glaciers sont tout de même survenues au cours du 20e siècle (notamment pendant la décennie 1970-1980) et certains glaciers ont connu des avancées pendant que d’autres étaient en phase de retrait. Mais d’une manière générale, la plupart des glaciers sont aujourd’hui en phase de retrait. Cette tendance devrait se poursuivre avec la disparition de certains glaciers d’ici la fin du 21e siècle.

Le permafrost se dégrade.

Les observations montrent une dégradation du permafrost alpin et une augmentation de la vitesse de déformation des glaciers rocheux dans les Alpes. Le permafrost est une partie du sol qui est gelé sur une longue période de temps ; la partie supérieure du permafrost fond partiellement pendant les saisons les plus chaudes, c’est ce que l’on appelle la couche active. Les glaciers rocheux sont de larges versants qui contiennent de la glace et qui s’écoulent vers l’aval, c’est en quelque sorte du permafrost en mouvement. L’observation du permafrost alpin est très récente puisque le premier forage a eu lieu en Suisse en 1987. De fait, les séries de données sont relativement courtes et il faudra attendre encore quelques années pour proposer des tendances significatives. Cependant les premiers résultats ont montré les liens complexes qui existaient entre la température dans le permafrost, la température de l’air et le manteau neigeux. Si un manteau neigeux épais existe en automne, il isole le sol de l’atmosphère et préserve la chaleur accumulée au cours de l’été. De manière similaire, une fonte prématurée du manteau neigeux au printemps expose le permafrost au réchauffement des températures de l’air et aux radiations solaires alors qu’une fonte retardée du manteau préserve la fraîcheur du sol sur une plus longue période de temps. Dans les parois rocheuses, ce paramètre n’a pas d’influence car le couvert neigeux est quasiment inexistant. De plus, le réchauffement y est plus marqué (et plus spécialement dans les topographies complexes comme les sommets ou les arêtes) car le front de chaleur progresse de différents côtés à la fois. La dégradation du permafrost peut avoir des conséquences sur l’occurrence des chutes de rochers (recrudescence en haute montagne pendant la canicule de 2003) et sur le déclenchement des laves torrentielles (torrent du Durnand dans le Valais suisse, en juillet 2006).

Les cours d’eau changent de régime.

L’évolution des cours d’eau alpins est fortement liée à la neige et aux glaciers, même si les données montrent encore peu de tendances significatives.
Ainsi, l’évolution des précipitations, du couvert neigeux et des glaciers devraient se refléter dans le régime des cours d’eau et induire en premier lieu une augmentation temporaire pendant la phase de fonte accrue des glaciers et du manteau neigeux et dans un deuxième temps, une diminution de la ressource en eau sur le long terme.
Par exemple, pendant la canicule de l’été 2003 les rivières et les lacs alimentés par des glaciers ont eu tendance à avoir des débits et des niveaux stabilisés alors que les autres étaient en fort déficit.
Malheureusement ce mécanisme de compensation atteindra rapidement son terme.
De plus avec un réchauffement des températures, il est probable que le pic de crue printanier lié à la fonte du manteau neigeux soit moins intense (en raison d’un manteau neigeux réduit) et survienne un mois plus tôt dans l’année.

La régression des espèces forestières de montagne.

La flore n’est pas plus épargnée. Certaines communautés végétales et espèces de plantes ont eu tendance à migrer en altitude, tout comme les parasites et vecteurs de maladies qui eux ont eu tendance à migrer vers des plus hautes latitudes. L’allongement de la période végétative, avec un débourrement (éclosion des bourgeons) plus précoce et une chute des feuilles plus tardives devient significatives. L’évolution de la végétation dans le futur par rapport aux conditions actuelles dépendra de la différence entre les effets « positifs » (moins de jours de gel, augmentation de la période végétative, etc.) et les effets « négatifs » (moins d’eau disponible, développement de nouvelles maladies, sècheresse, multiplication des feux de forêts, etc.). Pour évaluer ces changements, les scientifiques ont couplé des résultats de modèles climatiques avec des modèles qui représentent la végétation. Ces derniers ont encore des limites (les effets des parasites et des maladies sont par exemple sous représentés dans ces modèles), mais ils montrent qu’il y aurait une nette progression des aires bioclimatiques forestières de type « océanique » (dominé par le pin maritime) vers l’Est et de type « méditerranéen » (chêne vert) vers le Nord. Il y aurait dans le même temps une très forte régression des aires bioclimatiques forestières de type « sub-alpin » (pin cembro) et « montagnards » (mélèze) et une disparition de celles de type « montagnard-collinéen » (sapin).

Neige, glaciers, sols et forêts, la mutation s’opère. Ces changements ne seront sans doute pas sans conséquence… A nous de nous y préparer ! A nous d’anticiper ! A nous de réfléchir comment, et pourquoi.

Retrouvez certains indicateurs climatiques, comme les dates de vendanges, les bilans de masse de glaciers alpins et pyrénéens, la progression de la chenille processionnaire du pin sur le site de l’ONERC.

Photos : © Carole Stoffel et Denis Favre Bonvin – Tous droits réservés

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