CO2 : le désamour, acte III
Article de Jean-Marc Jancovici, le 29 mar, 2010
Voilà la taxe carbone une fois de plus renvoyée aux calendes grecques ! Non, soyons optimistes ; seulement aux frontières de nos voisins ; ou tout au plus, à l’échelle européenne ; mais qui a dit que la Grèce ne faisait pas partie de l’Union Européenne !
L’abandon de la fiscalité environnementale retournera donc dans des cartons bien rangés entre quelques boules de naphtaline en attendant que les pays d’Europe meurent au diapason, à défaut de vaccin pour s’en prémunir, d’une atroce maladie contagieuse : la peur du déficit de compétitivité. Comment la Suède a-t-elle donc survécue ? N’a-t-elle pas compris déjà depuis 20 ans l’urgence de la situation ?
C’était une question de principe, juste pour prendre conscience de l’impérieuse nécessité de limiter les gaz à effet de serre, puisque la responsabilité collective ne fonctionne pas.
Pourtant, si rien ne se fait, la vie, dans quelques générations, sera impossible en raison de l’importance des émissions de carbone qui entraînent le réchauffement climatique. Il ne nous reste plus qu’à devenir excellent en mathématiques pour pouvoir naviguer à vue dans le couloir des limbes des GES, entre carbone et méthane.
Cette semaine encore Jean-Marc Jancovici, spécialiste de l’énergie et du climat, nous accompagne sur le chemin de la prise de conscience.
Afin de pouvoir effectuer des comparaisons - ce qui est essentiel pour mener des plans d’action, car tant que l’on ne sait pas s’il est préférable d’éviter l’émission de 1 kg de CO2 ou de 1 kg de méthane, il est difficile d’établir des priorités, et donc de choisir - il est possible de calculer, pour chacun des gaz à effet de serre, un « pouvoir de réchauffement global » ou PRG, qui permet de savoir de combien on augmente l’effet de serre lorsque l’on émet un kg du gaz considéré.
Le PRG est une manière simplifiée de représenter les choses : si l’on voulait être exact, chaque PRG serait une fonction non seulement de la capacité d’absorption propre de chaque gaz, mais aussi de la concentration des autres gaz déjà présents, et encore de l’évolution future des « puits » qui épurent le gaz de l’atmosphère ! Cela est bien évidemment impossible. Toutefois, pour imparfaite qu’elle puisse être, une comparaison approximative est préférable à l’abscence de comparaison.
Une fois terminée cette grande dissertation sur leur élaboration imparfaite, voici les PRG relatifs des 6 gaz ou familles de gaz visés par le protocole de Kyoto :

Que signifie ce tableau ? Si aujourd’hui on diffuse 1 kg de méthane dans l’atmosphère, on produira le même effet, sur le siècle, que si on émet 25 kg de gaz carbonique au même moment. On pourrait résumer en disant qu’un kg de méthane produit 25 fois l’effet de serre cumulé sur un siècle qu’un kg de gaz carbonique, ou encore que le méthane est un gaz 25 fois plus puissant que le gaz carbonique pour l’effet de serre.
Si on met 1 kg d’hexafluorure de soufre dans l’atmosphère, on produit 22 800 fois plus d’effet de serre cumulé sur un siècle que si on met un kg de gaz carbonique : pour l’effet de serre un kg de ce gaz « vaut » 22,8 tonnes de CO2, c’est à dire plus que l’émission annuelle de 3 Français ! Le PRG est donc tout simplement l’équivalent CO2 : il correspond au poids de CO2 qui produira la même perturbation du système climatique que le poids du gaz considéré.
Dans certaines circonstances, plutôt que de mesurer le poids de gaz carbonique, les physiciens - et souvent les ingénieurs - ont pris l’habitude d’utiliser l’équivalent carbone. A ce moment là, plutôt que de comparer au poids de CO2 émis, on compare au seul poids du carbone contenu dans le CO2 émis.
Cesser rapidement d’émettre des gaz à effet de serre suffirait-il à arrêter le réchauffement en cours ?

Pour bon nombre de problèmes d’environnement, nous avons tendance à tenir compte de ce qui est une réalité : dès que nous arrêtons la nuisance, le problème se stabilise, puis nous avons accès à une certaine forme de remise en état. Par exemple :
- si nous avons des voitures qui font trop de bruit, le problème s’arrête dès que la circulation s’arrête,
- si nous avons trop d’oxydes d’azote dans l’air, la concentration cesse d’augmenter dès que la circulation s’arrête, et très rapidement la qualité de l’air s’améliore,
- si une carrière défigure le paysage, on peut l’arrêter, tout reboucher, replanter des arbres, et c’est « presque comme si » il n’y avait jamais eu de carrière,
- si une usine pollue trop une rivière, on arrête l’usine (ou on met ce qu’il faut pour épurer l’eau), et assez rapidement l’eau de la rivière redevient presque aussi propre « qu’avant »,
- et plus généralement, tant qu’une situation n’est pas trop dégradée on peut « remettre les choses en état » : reconstituer un stock de poissons en arrêtant la pêche, préserver une espèce et lui permettre de se développer etc.
De ce fait, la grande majorité d’entre nous a intuitivement tendance à considérer que pour le changement climatique, c’est pareil : que personne ne s’affole ; le jour où nous trouverons que la plaisanterie a assez duré nous ferons ce qu’il faut pour passer l’éponge et faire « comme si » il n’y avait jamais eu de changement climatique. Pas de chance : c’est impossible. Ici, la notion même de remise en état du système n’existe pas, du moins pas aux échelles de temps qui nous intéressent. En effet, nous l’avons vu précédemment, la durée de vie des gaz à effet de serre dans l’atmosphère est très longue, notamment pour le principal d’entre eux, le gaz carbonique, qui a une durée de vie dans l’atmosphère de l’ordre du siècle (cela signifie, en simplifiant un peu, qu’il faut attendre de l’ordre du siècle pour que la dernière tonne de CO2 arrivée dans l’atmosphère commence à s’évacuer).
En pratique, si nous arrêtons totalement les émissions demain matin (y compris la respiration !), cela aurait pour seul effet de faire lentement décroître la concentration atmosphérique en CO2. Mais, à supposer que nous n’ayons pas déjà fait ce qu’il faut pour complètement « dérégler » le cycle du carbone, c’est ensuite quelques milliers d’années au moins qu’il faudra attendre pour que la concentration du CO2 dans l’atmosphère revienne à son niveau de 1850.
Comme les gaz à effet de serre continuent à jouer le rôle de couverture (ou de vitre de serre) tant qu’ils sont présents, leur très grande longévité signifie que le réchauffement provoqué par l’activité humaine depuis 1750 se poursuivra encore quelques siècles, et ceci quoi que nous fassions aujourd’hui.
D’autres compartiments du système climatique vont également prendre du temps pour « répondre » au renforcement de l’effet de serre, notamment l’océan et les calottes glaciaires des pôles.
A cause de la très grande inertie de certaines des composantes de la machine climatique, l’évolution que nous avons mise en route aura donc des conséquences pendant quelques milliers d’années, quoi que nous fassions désormais. Osons un parallèle : la machine climatique se comporte un peu comme une voiture dont le premier comportement, quand on appuie sur la pédale de frein, serait d’accélérer un peu plus fort. Il est assez facile de comprendre que si nous attendons pour agir que la situation soit déjà dégradée, alors la seule garantie que nous aurons à ce moment-là sera que « ce sera pire derrière », quoi que nous fassions.
Certes, il est encore entre nos mains d’avoir une évolution forte ou faible, un changement d’ère climatique ou peut-être une simple modification gérable de l’ère actuelle, car le moment où l’on commence à diminuer nos émissions et la vitesse de diminution ont un impact très fort sur les températures maximum atteintes et la pente de montée en température (la vitesse avec laquelle les températures augmentent). Mais cette option ne va pas rester ouverte très longtemps…
Rappelons que, pour l’essentiel des gaz à effet de serre d’origine humaine, il n’existe aucun procédé connu ou envisageable qui permette de retirer rapidement le surplus de gaz à effet de serre présent dans l’atmosphère. Pour le CO2, en particulier, il est possible en théorie d’accélérer le fonctionnement des puits de carbone naturels (sols, arbres, océan), mais cette accélération ne pourrait en aucun cas épurer en quelques années l’excès de CO2 mis dans l’air depuis 1750. Cela pourrait éventuellement permettre d’épurer quelques dizaines de « ppm » en quelques décennies, et ce à supposer que nous n’émettions plus rien et que par ailleurs les écosystèmes terrestres continuent à se porter à peu près bien, ce qui cessera d’être le cas d’ici quelques décennies si nous ne modifions pas le cap. En outre, pour la partie océanique, une accélération de cette épuration augmente l’acidification de l’eau, et créera d’autres perturbations.
Mais il y a une autre conclusion que nous pouvons émettre : admettons que la baisse des émissions de CO2 soit non point le reflet de notre sagesse, c’est à dire la conséquence d’une limitation volontaire de notre consommation, mais le simple reflet d’une raréfaction des combustibles fossiles, parce que nous n’aurons pas su nous arrêter avant.
Que se passerait-il alors ?
- d’abord nous subissons les effets de la pénurie, c’est à dire de la diminution progressive de l’approvisionnement en combustibles fossiles, alors que nous ne nous étions pas préparés à cela (sinon ce n’est plus une pénurie !), ce qui a toutes les chances de provoquer quelques soubresauts désagréables,
- malgré cette baisse des émissions consécutives à la pénurie, la concentration en CO2 continue d’augmenter pendant encore un siècle (ordre de grandeur),
- et surtout la température, au moment où nous passerons le pic des émissions de CO2, continuera d’augmenter rapidement pendant plus d’un siècle. En d’autres termes la perturbation continue à croître, alors que nos moyens de réponse, pourraient aller en décroissant rapidement, à cause de la pénurie en combustibles fossiles (l’inconnue est l’énergie non fossile, bien sûr).
En clair, si nous attendons la pénurie de combustibles fossiles pour limiter nos émissions, nous avons alors de bonnes chances de nous retrouver dans une situation où nous cumulerons des ennuis sans cesse croissants (parce que le système sera de plus en plus perturbé) avec de moins en moins de moyens pour y faire face. Voilà une situation que nous serions peut-être bien inspirés de chercher à éviter…





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3 commentaires pour “CO2 : le désamour, acte III”
par Carbone11, le 29 mar 2010| répondre
Très bon article.
Merci beaucoup !!
par bleu carbone, le 8 avr 2010| répondre
Ja connais (et j’apprécie) la littérature de Jancovici et aussi de son acolyte Grandjean notamment au travers de la lecture de leur 2 ouvrages “Le plein SVP” & “C’est maintenant! 3 ans pour sauver le monde”.
Simplement, je me pose une question : à quelle échelle placez-vous la dégradation de la biodiversité (autrement dit; tout le monde du vivant) au regard du réchauffement climatique qui, me semble t’il, n’inquiète que l’espèce humaine qui se montre incapable de s’y adapter, alors que tous le reste du monde vivant (et l’histoire notre planète le démontre) sait, lui, s’adapter, même s’il doit en payé un lourd tribut ?
Commentaire/question: si vous me répondez alors…
par Rcoutouly, le 24 avr 2010| répondre
Nous sommes d’accord sur l’analyse du problème (et je pense que la majorité des lecteurs de ce site le sont).
Mais la taxe carbone est-elle la bonne réponse? Ne faut-il pas en envisager d’autres plus subtils et utiles?