Décoloniser le développement durable à travers son interculturalisation
Article de Esoh Elame, le 21 juin, 2009L’émergence du concept de développement durable lors de la Conférence de Rio a marqué un tournant décisif pour l’avenir de notre planète. Seulement, on peut constater que ce concept ne met pas l’accent sur la nécessité d’une prise en compte systématique de la diversité culturelle et de l’interculturel à tous les niveaux d’intervention des politiques de développement et qu’il ne fait pas l’objet de propositions concrètes ni d’outils opérationnels pour mieux la valoriser.
L’absence de ces dimensions culturelles dans l’analyse des questions du développement durable a une incidence dans la lecture des problèmes de l’humanité tels que l’eau, les déchets, la qualité de l’air, le bruit, la santé, l’éducation, etc. Si le principal objectif du développement durable est celui d’éradiquer la pauvreté tout en protégeant l’environnement, il ne faut pas perdre de vue qu’il existe plusieurs représentations socioculturelles de l’environnement et de la pauvreté. Et qu’il existe de la même façon une grande diversité d’approches pour appréhender les questions économiques, sociales et surtout environnementales du développement suivant les aires culturelles.
Ne pas les considérer, c’est prendre le risque d’imposer au monde une vision occidentale de ces questions. Dans son article, Esoh Elamé*, enseignant chercheur à l’Université Cà Foscari de Venise, nous fait réfléchir sur l’urgence de prendre en compte cette diversité culturelle dans le concept de développement durable afin de le rendre opérationnel et intelligible dans chaque civilisation.
Concilier diversité culturelle et développement durable.
Deux décennies après la validation politique et la diffusion planétaire du concept de développement durable à Rio, on constate que malgré ses contradictions, cette notion de plus en plus médiatisée continue à étendre son influence à cause surtout de l’émergence des problèmes environnementaux. Considérée beaucoup plus comme un vaste jeu d’harmonisation où la poursuite des objectifs socio-économiques doit se faire en respectant la prudence écologique, la dimension environnementale du développement est celle qui inspire désormais l’essentiel des discours et actions politiques.
Nous sommes pourtant face à un contexte planétaire où dans toutes les régions du monde, les urgences planétaires ne se résument pas seulement aux pollutions, aux changements climatiques, à la question énergétique, à la lutte contre la pauvreté. La recherche de la paix, le dialogue interculturel entre les Peuples et Nations, la conquête des droits de l’homme, sont aussi des urgences planétaires. Il est donc important de comprendre comment la durabilité du développement se positionne aussi par rapport à ces questions, car les discriminations et les conflits qui menacent la sécurité humaine mettent en péril la dignité humaine et la justice sociale. Ainsi, les principaux questionnements que nous tirons de ce constat sont les suivants : peut-on penser au développement durable, sans prendre en compte les facteurs culturels et interculturels qui influencent sa mise en œuvre ? Comment allier les aspects positifs de la diversité culturelle avec le développement durable ? Aider à préserver la paix dans toutes ses dimensions est un défi permanent pour la communauté internationale, mais l’est-il pour le développement durable ?
Le présent article a pour objet de montrer ce que recouvre réellement le développement durable, d’expliquer pourquoi sa déconstruction est indispensable à travers l’injonction du culturel et de l’interculturalité pour en faire un concept postcolonial. L’article entend donc relever le défi qui consiste à interculturaliser le développement durable afin de le rendre opérationnel et intelligible dans chaque civilisation évitant ainsi de le transformer en un instrument néocolonial d’occidentalisation du monde.
Aux fins du présent article, le terme culture est l’ensemble des traits distinctifs spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social. La culture englobe, outre les arts et les lettres, les façons de vivre ensemble, les systèmes de valeur, les traditions et les croyances. L’interculturalité est à envisager en tant que processus favorisant une interpénétration entre cultures s’influençant positivement les unes les autres d’une part, et entre porteurs de cultures différentes d’autre part, pour apprendre à vivre et construire ensemble un monde de paix, équitable, solidaire et durable. Elle contient les clés permettant d’approcher les questions environnementales, sociales et économiques sous un angle culturel également en tenant compte des symboles, perceptions et visions fonctionnelles du monde.
Le développement durable aux prises avec le legs colonial.
Le concept de développement dans sa version actuelle, produit et diffuse des représentations essentiellement occidentales des notions de besoins, générations actuelles et futures, richesse, bien-être, économie, société et environnement. C’est un processus d’occidentalisation du monde qui se fait peut-être de manière inconsciente car profondément intériorisé dans les pratiques, les discours politiques et scientifiques de la plupart de ses promoteurs. Il est interprété et se traduit par des actions politiques dans une rationalité européenne ne tenant pas compte des autres systèmes et modèles de pensée. Une critique postcoloniale du développement durable est donc nécessaire afin de remettre en cause et de déconstruire par le haut et par le bas, son excessive occidentalisation.
Notre thèse est que l’élaboration théorique du développement durable doit obligatoirement tenir compte de la diversité des civilisations sinon elle n’est pas un développement pensé pour l’humanité mais plutôt pour l’Occident. Auquel cas, il ne faut pas l’imposer à toute la planète. La notion de civilisation fait référence ici à un ensemble de communautés culturelles ayant de grands traits singuliers supposés les caractériser et les distinguer. Le développement durable ne peut pas ignorer le fait que l’humanité est faite de plusieurs civilisations et par conséquent, que nous sommes différents à travers nos croyances, convictions religieuses et traditions qu’on ne peut exclure dans les priorités de développement. Les civilisations sont le socle sur lequel promouvoir un développement durable pluriel.
Les études postcoloniales du développement sont donc indispensables aujourd’hui afin de promouvoir une relecture raisonnée de l’héritage colonial des pratiques du développement dans le monde contemporain. Elles permettent de proposer une vision du développement ancrée dans la civilisation de chaque peuple. Nous proposons une déconstruction de la lecture linéaire et chronologique de l’historiographie du développement durable en exigeant son emprise culturelle et interculturelle. Le discours théorique actuel du développement durable n’est pas hybride et ne témoigne que de l’hégémonie du système de pensée européen sur les autres systèmes de pensée.
La perspective postcoloniale du développement durable est alors une occasion pour faire participer toutes les civilisations à la promotion d’un avenir commun. C’est un préalable nécessaire à toute analyse de l’avenir du monde contemporain souhaitant rompre avec la vision unidirectionnelle du développement telle qu’elle est actuellement imposée. Dans un monde mondialisé où l’universalisme tend à devenir une européisation, on constate avec regret que le développement durable tend lui aussi à se confondre avec l’européisation. De cette manière, il reste enfermé dans son provincialisme occidental.
Quand l’identité culturelle ne passe pas par le développement durable.
Afin de montrer qu’une vision postcoloniale du développement est nécessaire, nous prendrons l’exemple de la gestion forestière en Afrique. En effet, les politiques forestières appliquées dans les pays africains ayant un patrimoine forestier sont essentiellement orientées vers l’économie et sans une valorisation des perceptions locales de la forêt. La gestion forestière de manière générale est conçue suivant une démarche et une perception européenne. La qualité du bois est appréciée suivant les critères européens. Le choix d’exploiter telle essence plutôt que telle autre ne dépend pas des populations autochtones riveraines des forêts mais du marché international lui-même conditionné et conçu suivant une logique mercantile européenne. Ainsi, les spéculations autour de l’abattage industriel des arbres ne sont que les conséquences d’un impérialisme culturel obligeant les autres à se soumettre aux perceptions européennes de l’économie. Même quand on parle de gestion durable des forêts on constate que la démarche utilisée, les opérations d’administration, d’exploitation et de préservation effectuées par les Etats africains ayant un patrimoine forestier ne sont qu’une reproduction d’une vision européenne de management des forêts.
Pourtant, certaines essences très sollicitées sur le marché international du bois, ont parfois une valeur culturelle importante pour les populations autochtones. C’est le cas du Moabi, arbre caractéristique de la forêt tropicale dense humide du Bassin du Congo. La taille moyenne des Moabi varie entre 20 et 40 mètres. Toutefois, certains grands Moabi peuvent atteindre 70 mètres de hauteur. Le Moabi a un tronc massif dont le diamètre moyen mesure environ 2 mètres et peut atteindre suivant l’âge jusqu’à 5 mètres. Leur moyenne d’âge varie de 600 à 700 ans. Certains parviendraient même à atteindre 2500 ans. C’est un arbre sacré chez les pygmées. Il joue plusieurs fonctions: (1) arbre magico-religieux et lieu de culte ; (2) arbre généalogique sur lequel est gravé l’histoire de la communauté ; (3) tribunal de paix pour la résolution pacifique des conflits ; (4) arbre nourricier au centre de l’économie domestique de plusieurs communautés bantoues et pygmées dans la mesure où il fournit beaucoup d’aliments complémentaires qui accompagnent la base des repas notamment les graines, les feuilles et une huile extraite de la transformation de ses graines. Il est aussi célébré par les pratiques linguistiques notamment dans de nombreux chants religieux, dans les contes et même dans l’appellation de certains villages. Ainsi par exemple, les noms des villages Adjap et Medjoh signifient Moabi en langues locales. Enfin, sur le plan historique, les graines de Moabi ont servi autrefois de monnaie dans les tractations entre les communautés autochtones.
Pourtant cet arbre qui a un fort intérêt alimentaire, médicinal et d’économie communautaire, est très recherché par les exploitants forestiers pour la grande qualité de son bois. Il est surexploité par les industriels posant un véritable problème de régénération de l’espèce. Au Cameroun, des entreprises forestières européennes se sont spécialisées dans l’exploitation du Moabi. Elles se sont, de ce fait, livrées à un quasi pillage de l’espèce au détriment des besoins vitaux des populations locales qui se voient ainsi privées d’un élément important de leur spiritualité et de leur identité culturelle.
On observe le même scenario avec le Bubinga, essence très recherchée sur le marché international du bois et d’une très grande utilité culturelle et micro-économique pour les populations autochtones. En effet, les populations bantoues et pygmées lui attribuent des propriétés médicinales. Il est très utilisé par la pharmacopée traditionnelle. On lui reconnaît aussi une fonction spirituelle. Pour cela, le Bubinga intervient dans plusieurs pratiques magico-religieuses notamment lors de l’intronisation des chefs coutumiers dans les communautés locales bantoues, et dans la communication spirituelle avec les ancêtres fondateurs. Il joue aussi le rôle d’arbre à palabre dans la résolution pacifique des litiges fonciers et dans la régulation de tous autres malentendus entre les populations. Les populations autochtones lui reconnaissent également un rôle important dans la production artisanale de miel biologique puisqu’il attire naturellement les abeilles. L’Iroko est aussi un arbre sacré, très utilisé dans la pharmacopée traditionnelle et dans les pratiques magico-religieuses. Plusieurs autres essences de grande valeur culturelle pour les populations riveraines des forêts dans le bassin du Congo sont menacées d’extinction si rien n’est fait.
L’exclusion des besoins culturels des populations locales dans les politiques forestières, contribue à sa manière à la destruction de la civilisation négro-africaine. Un tel processus de déculturalisation de la forêt crée des crispations ethniques ou identitaires dans la mesure où les populations se retrouvent spoliées : de leurs lieux de culte ; des cimetières où reposent leurs ancêtres ; de leur muséologie ancestrale ; de leur pharmacopée traditionnelle et même de leur patrimoine linguistique. La conséquence irréversible de ce manque d’attention à une lecture culturelle de la forêt, comme le voudrait le système de pensée négro-africain, est entrain de conduire à une destruction de biens séculaires, symboliques, qui sous-tendent les traditions des peuples autochtones riverains des forêts.
Les droits culturels entendus comme des droits à la culture sont ainsi bafoués, conduisant fréquemment à des tensions sociales entre les entreprises forestières et les populations locales. Cet exemple témoigne des limites des méthodes actuelles de gestion des forêts, où les pratiques culturelles et le droit coutumier sont ignorés. Le développement durable ne peut donc pas être uniquement un processus économique, social et environnemental déconnecté de la culture. Il importe de le percevoir aussi comme un projet culturel et interculturel, fondé sur des normes et des valeurs comme la dignité humaine, la solidarité, la tolérance, la liberté d’expression, le respect de la diversité et du dialogue entre les cultures. Ces valeurs pourront inspirer le monde de demain pour autant qu’elles soient défendues et promues par le développement durable.
L’interculturel : une solution pour décoloniser le développement durable.
Les arguments ici avancés en faveur de la promotion de la diversité culturelle dans le développement durable nous amène à affirmer que si nous souhaitons que la durabilité devienne universelle, comprise et valorisée par tous, il faut l’interculturaliser. En termes simples, la diversité culturelle et le dialogue interculturel servent pour humaniser le développement durable. Ils sont intrinsèquement bénéfiques au développement durable dans la mesure où toutes les cultures recèlent des richesses. Leur prise en compte systématique dans les questions sociales, économiques et environnementales du développement conduit au bout du compte à un développement capable non seulement de sauvegarder le patrimoine culturel matériel et immatériel de chaque civilisation, mais aussi de favoriser un enrichissement mutuel. Ce qui nous épargnerait en grande partie du racisme, des discriminations et des guerres.
A la base de l’interculturalisation du développement durable, se trouve l’idée qu’une planète durable n’est pas possible sans un patrimoine culturel matériel et immatériel pluriel issu d’une diversité culturelle qui naît de la coexistence d’une multiplicité d’identités et de pratiques culturelles. Le développement durable ne peut pas continuer à signifier, comme c’est actuellement le cas, le refus de reconnaitre à chaque peuple le droit de conserver et de sauvegarder son identité, de la développer à travers des échanges interculturels. Le développement tel qu’il est promu avec ses trois piliers ne permet pas aux civilisations non occidentales d’exercer leurs droits à penser leur propre développement à partir de leur système de pensée. En effet, si les principes de non-discrimination et d’égalité entre les civilisations ne venaient pas à être appliqués dans le développement durable, la perspective de le réaliser pour toutes les civilisations se trouverait sérieusement compromise. En d’autres termes, la culture, la diversité culturelle et le dialogue entre les cultures sont des conditions préalables à la promotion d’un développement à l’image de notre diversité civilisationnelle, et capables de renforcer à son tour la cohésion et la stabilité de la société.
Le développement durable sur le plan planétaire ne peut devenir une réalité que s’il garantit le pluralisme culturel, dans toute la société. Nous proposons à cet effet que le développement durable puisse avoir un quatrième pilier que nous avons appelé la responsabilité interculturelle. A travers ce pilier, il est question que chaque civilisation soit en mesure d’exprimer son identité culturelle, de pratiquer la culture enrichie de celles des autres, dans la résolution de ses propres problèmes de développement. La responsabilité interculturelle permet de reconnaître le lien entre les droits culturels, interculturels et le développement durable. Il permet de promouvoir les conditions propres à permettre à chaque civilisation de conserver les traits saillants et pertinents de son identité culturelle dans le cadre du développement durable et pour le bien des générations futures, de développer aussi une identité interculturelle servant d’élément de cohésion et de continuité entre les différentes civilisations, dans un contexte de mondialisation où les migrations sont les réalités de notre époque.
*Esoh Elamé est un italien d’origine camerounaise. Il a obtenu sa thèse de doctorat en Géographe à l’Université de Grenoble 1. Actuellement enseignant chercheur à l’Université Cà Foscari de Venise, Esoh Elamé dédie ses recherches sur les Théories du développement durable, la ville durable, la ville interculturelle, la géographie postcoloniale et la didactique de la géographie.
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Photos : © Marie-Claude Simard : Les femmes de la forêt au Cameroun





