Des solutions climatiques vues d’ailleurs : l’Australie

Article de Guillaume Prudent, le 7 fév, 2010

 

 Les changements climatiques constituent un problème mondial qui nécessite des solutions tangibles. Dans notre précédent article Elisabeh Marsollier soulignait la grande vulnérabilité du Canada et plus particulièrement du Nord canadien. Elle y pointait la démesure entre les budgets investis dans les sables bitumineux en Alberta et ceux qui, subissant des coupes régulières, ne permettent pas de financer de manière significative les politiques de prévention et d’adaptation aux changements climatiques.

L’escale de cette semaine se fera en Australie, autre très grand pays au climat diversifié, et menacé, aussi.
Guillaume Prudent-Richard, ex-consultant à l’Onerc, consultant sur les questions de changements climatiques auprès de différents départements fédéraux australiens pour AECOM Australie, après une présentation géographique du pays, nous informera sur les mesures mises en place par les différents gouvernements australiens et autres acteurs pour faire face à ce défi climatique.

De la grande barrière de corail aux Alpes australiennes en passant par les déserts et les forêts tropicales, l’Australie s’étend sur 3 800 km du nord au sud et 4 000 km d’est en ouest. Cette île-continent présente une grande diversité de climats avec des zones désertiques, tropicales, subtropicales, tempérées et méditerranéennes. Le climat australien est notamment caractérisé par un été long, chaud et, la plupart du temps, très sec. Alors que le Nord Tropical reçoit jusqu’à 12 450 millimètres d’eau par an, il n’en tombe seulement que 125 millimètres dans les zones les plus arides du centre, soit environ 100 fois moins de pluie ! Les aborigènes d’Australie se sont adaptés à ces conditions extrêmes depuis plus de 50 000 ans. Ces groupes de chasseurs-cueilleurs ont survécu la dernière glaciation pendant laquelle les niveaux marins étaient plus bas de 100 mètres ; l’Australie était alors accessible à pied depuis la Tasmanie et la Papouasie Nouvelle Guinée (certains auteurs estiment que jusqu’à 80 % de la population périt au cours de cet épisode climatique).

Mais l’Australie d’aujourd’hui n’est plus une société de chasseurs-cueilleurs. C’est une nation industrialisée dont l’économie repose encore largement sur le secteur primaire, activités minières et, pour une moindre part, agriculture. En janvier 2009, alors que l’état du Queensland (nord-est) était sous plusieurs dizaines de centimètres d’eau, l’état du Victoria et Melbourne (sud-est) connaissaient les feux de brousse les plus destructeurs de l’histoire australienne. Environ 450 000 hectares de bush et de forêts sont partis en fumée avec plus de 2 000 maisons. Les « Black Saturday bushfires » ont fait 173 victimes. De la même manière que la canicule 2003 en Europe ou Katrina en 2005 à la Nouvelle-Orléans, ces événements vont rappeler à la société australienne son exposition à des aléas d’origine climatique.

Changements climatiques, l’Australie n’est pas en reste.

L’Australie a connu des changements climatiques très marqués. Les températures moyennes de l’air ont augmenté d’environ 0.9°C depuis 1950. Les zones les plus peuplées du sud-est, où se trouve la plupart de la population, ont subi un réchauffement compris entre 1°C et 1.5°C alors que le nord-ouest, inhabité, s’est refroidi d’environ 0.5°C (moyenne annuelle 1950-2006). Les tendances en termes de précipitations sur la même période montrent des contrastes similaires avec une diminution dans la moitié est (jusqu’à – 50 millimètres par décennie sur la façade maritime Pacifique) et une augmentation pour la moitie ouest (jusqu’à + 50 millimètres par décennie sur la façade maritime de l’océan Indien). Ces tendances vont surement se poursuivre et même s’intensifier au cours du 21e siècle. Le réchauffement moyen pourrait atteindre entre 0.4 et 1.8°C d’ici à 2030, entre 0.8°C et 2.8°C pour 2050 et entre 1.0°C et 5.0°C pour 2070. Comme c’est souvent le cas, les projections en termes de précipitations sont associées à d’importantes incertitudes. Dans l’ensemble, les précipitations devraient plutôt diminuer, avec des tendances plus marquées en hiver et au printemps et de possibles augmentation en été et en automne. Les incertitudes augmentent considérablement pour les projections aux horizons 2070 et 2100 (CSIRO/BoM 2007).

Une des conséquences directes les plus graves de ces changements a été la diminution de la disponibilité en eau. Le bassin versant du Murray-Darling (le plus grand d’Australie, qui couvre cinq états) a déjà connu des diminutions de débit de 21% au cours de la dernière décennie (1997-2006). Les projections couplées hydro-climatiques montrent des diminutions entre 9 et 33% pour les scenarios « secs » et une augmentation de 16% pour le scenario « humide », moins probable. La région de Perth en Australie Orientale a connu des changements radicaux en termes de disponibilité en eau. Les écoulements de surface qui alimentent les réservoirs de cette agglomération de 1 650 000 habitants sont passés de 388 giga litres par an (moyenne 1911-1974) à 177 giga litres par an (moyenne 1975-1996) et à 114 giga litres par an (moyenne 1997-2005) (CSIRO 2008).

Les 59 736 kilomètres de côtes australiennes sont également exposés à la montée du niveau marin. L’Australie a mis en place depuis 1993 un réseau de mesure de la montée du niveau de la mer avec correction de la subsidence locale et des effets barométriques. Un ensemble de 14 stations mesurent quotidiennement le niveau de l’océan à des intervalles réguliers autour de l’Australie. Les tendances les plus importantes ont été enregistrées dans le Nord et l’Ouest du pays avec des augmentations allant de 12 centimètres sur les côtes des Territoires du Nord à presque 14 centimètres sur les côtes d’Australie Orientale (depuis 1993). La côte Est (Queensland, Nouvelle Galles du Sud et Victoria) a connu des augmentations du niveau marin moins marquées, entre 2.4 centimètres et 4.5 centimètres (BoM 2009). Les projections varient d’une zone à l’autre, par exemple + 40 centimètres pour 2050 et + 90 centimètres pour 2100 sont attendus pour la Nouvelle Galles du Sud et la région de Sydney (DECC 2009). Le gouvernement australien vient de publier une analyse nationale de la vulnérabilité côtière dans laquelle un scénario « extrême » de + 1.1 mètres pour 2100 a été utilisé (DCC 2009).

Les événements climatiques extrêmes comme les inondations, les feux de brousse, les cyclones tropicaux ou encore les marées de tempêtes montrent des changements d’intensité, de localisation et de fréquence qu’il est difficile de capturer en un paragraphe. Les tendances sont hétérogènes à l’échelle de ce territoire de plus de 7.5 millions de km2 et reflètent des évolutions locales différentes. En fonction de la région considérée, il y a aggravement ou réduction de la situation de danger dans laquelle des enjeux humains sont exposés. A noter que certains des phénomènes naturels les plus destructeurs ont eu tendance à devenir plus fréquents et plus intenses (feux de brousse et sécheresse) ou moins fréquents mais plus intenses (cyclones tropicaux).

Ce tour d’horizon rapide des changements climatiques observés et projetés ne présente qu’une partie d’un phénomène bien réel. De nombreux autres paramètres et phénomènes climatiques pourraient être décrits au risque de submerger le lecteur d’une avalanche de chiffres. Au delà du pur exercice scientifique, ce travail d’observations et de modélisation permet de mieux comprendre et de mieux se préparer face aux changements climatiques et leurs conséquences à l’échelle locale.

Une vulnérabilité importante.

Deux facettes de la vulnérabilité australienne aux changements climatiques sont présentées dans les prochains paragraphes : la vulnérabilité côtière et celle des communautés aborigènes du Nord Tropical.
La côte est l’élément central de la société australienne. Une majorité d’australien (85%) vivent dans les régions côtières et les cinq plus grosses villes australiennes, Sydney, Melbourne, Brisbane, Perth et Adelaïde sont construites sur le littoral. L’énorme richesse de l’Australie, son sous-sol, est exporté quotidiennement à partir de nombreux terminaux portuaires. Cet espace côtier est en première ligne face aux changements climatiques. Si le niveau de la mer montait de 1.1 mètres, ce sont entre 157 000 et 247 600 bâtiments qui seraient inondés pour un préjudice total de plus de 63 milliard AUD (? 40.25 milliard EUR) (DCC 2009a). Cette estimation ne prend en compte que les dommages structurels aux bâtiments. Si les dommages fonctionnels (manque à gagner, perturbations sociétales, etc.) étaient pris en compte, le préjudice serait beaucoup plus élevé.

A cette montée lente du niveau de la mer s’ajoute un changement des marées de tempête. Le niveau de la mer étant plus élevé, la hauteur des vagues pour un événement de fréquence équivalente est plus grande. Des marées de tempêtes centennales pourraient, avec une élévation moyenne du niveau marin (50 centimètres) devenir des événements décennaux (DCC 2009b). La tempête centennale qui a déferlé sur Sydney en Juin 2007 a couté plus de 1.3 milliard AUD (? 851 million EUR) en biens assurés (DCC 2009a). La plupart des infrastructures australiennes aussi bien publiques que privées sont construites sur la côte. Les aéroports de Sydney et de Brisbane sont construits au niveau de la mer, toutes les pistes sont à moins de un mètre au dessus du niveau de la mer. Les ports, de nombreuses routes et autoroutes, réseaux de distribution d’eau, usine de traitement des eaux usées, sans compter les résidences privées, sont menacés par une montée du niveau marin et des événements climatiques encore plus extrêmes et fréquents.

Les populations indigènes sont souvent considérées, notamment par les milieux académiques, comme les plus exposées aux changements climatiques en raison de leur (supposée) capacité d’adaptation limitée : faible revenu, conditions sociales difficiles, clash culturel, etc. Cependant une étude détaillée de certaines communautés de la zone tropicale montre que ce postulat n’est pas complètement vérifié. La nature des infrastructures par comparaison avec des zones plus développées les rend moins vulnérables. Une piste de brousse ou une rampe bétonnées pour les barges de marchandises sont certes moins confortables et moins efficaces qu’une quatre voies goudronnée ou qu’un ponton de déchargement mais elles sont plus robustes et moins coûteuses d’entretien. Peu de maisons ou de routes sont construites directement sur le littoral et chaque communauté dispose d’au moins un bâtiment construit aux normes anticycloniques qui peut accueillir toute la population. De plus, les communautés indigènes sont habituées aux phénomènes climatiques extrêmes. Leur réponse est parfois rudimentaire, comme partir à pied, à l’intérieur des terres quand un cyclone arrive, mais souvent efficace. Finalement, il y a eu certaine acceptation des changements climatiques. Avant d’être perçus comme les conséquences négatives d’un problème d’origine humaine, ils sont perçus comme un phénomène naturel. Certains impacts, comme la perte de terrains côtiers où sont enterrés des ancêtres sont ainsi mieux acceptés. Cette perception est importante pour des populations qui ont perdu une partie de leur mode de vie originel mais qui gardent un lien très fort avec le milieu qu’elles habitent. Ceci ne veut pas dire que ces populations n’ont pas du tout de vulnérabilité. Elles dépendent encore largement de la pêche et de la chasse pour leur alimentation quotidienne. Tout changement de la diversité et de la distribution des animaux et des plantes ou de l’occurrence des saisons sèches et humides aura certainement un impact sur leurs traditions et leurs pratiques culturelles (AECOM 2010).

La réponse australienne.

Le gouvernement australien articule sa réponse face aux changements climatiques autour de trois piliers : la mitigation des gaz a effet de serre, l’adaptation aux inévitables impacts des changements climatiques et la participation aux négociations internationales. Cette position n’a été adoptée qu’après l’accession au poste de Premier Ministre de Kevin Rudd en 2007. Auparavant, le gouvernement de John Howard n’avait pas ratifié le Protocole de Kyoto et les changements climatiques étaient considérés comme un problème, mais pas suffisamment sérieux pour être inscrit à l’agenda politique australien. Quelques études de vulnérabilités avaient été conduites par des états australiens ou des compagnies privées mais ces initiatives restaient ponctuelles. Depuis 2007 et le changement de direction du gouvernement fédéral, les moyens mis en place sont considérables. Un ministère fédéral dédié aux changements climatiques a été crée (Department of Climate Change) et de nombreux programmes d’études de la vulnérabilité et d’adaptation aux changements climatiques ont vu le jour. Ces projets sont menés par des agences fédérales et régionales, des universités, des instituts de recherche, comme le cousin australien du CNRS, le CSIRO (Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation) et des entreprises privées de conseil. Ces projets s’intéressent à l’ensemble des aspects du problème climatique et vont de la simple évaluation scientifique des tendances locales à des modélisations économiques des coûts potentiels des impacts et des bénéfices des actions d’adaptation.

En résumé, l’Australie peut être considérée comme une des nations industrialisées les plus exposées à la variabilité et aux changements climatiques. Si la réponse du gouvernement fédéral a été très tardive, elle est maintenant massive et s’attaque au problème sur tous les fronts. Cependant le retard accumulé par le gouvernement précédent n’est pas encore combler et l’enthousiasme général commence à retomber dans une ambiance post-Copenhague teintée de demi-échec. Sans compter que la question climatique fait l’objet de batailles féroces au Parlement Australien entre Liberal et Labor. 

AECOM, 2010 (current). Climate change risk assessment in the Northern Territory Top End, consulting report for the Local Government Association of the Northern Territory.
Bureau of Meteorology (BoM), 2009. Australian Baseline Sea Level Monitoring Project, 2009 update, 41 pages.
Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation (CSIRO)/BoM, 2007. Climate change in Australia, Technical Report 2007, Canberra: CSIRO, 148 pages.
CSIRO, 2008. Water Availability in the Murray-Darling Basin, Canberra: CSIRO, 67 pages.
New South Wales Department of Environment and Climate Change, 2009. Scientific Basis of the 2009 Sea Level Rise Benchmark: Draft Technical Note, 10 pages.
Department of Climate Change (DCC), 2009a. Faster change and more serious risks, 60 pages.
DCC, 2009b. Climate Change Risks to Australia’s Coast: A First Pass National Assessment, 170 pages.

Photos : © MIRCO éditions – Guillaume Prudent-Richard – AECOM Australie

  1. 2 commentaires pour “Des solutions climatiques vues d’ailleurs : l’Australie”

  2. par Arlot, le 28 mar 2010| répondre

    Ancien Colonel des Sapeurs-Pompiers de Nice, j’ai combattu les Feux de Forêts durant 33 ans.
    J’ai même été en plein dans une Tempête de feu et sauvée avec mon chauffeur par une maison bien construite qui a résisté à la tornade ardente.
    Retiré dans l’Ouest de la France , sur la bande côtière,et forestières très habitée,je me fais du soucis pour ses maisons vulnérables.Mon correspondant en Australie ,attirait mon attention sur le drame de Victoria.Puis-je citer votre article ,bien conçu dans mes documents argumentaires.?
    merci Cordiales salutations.r.Arlot 85520

  3. par myriam, le 29 mar 2010| répondre

    Oui avec plaisir, en faisant référence à la source comme il se doit .
    Merci.
    Myriam Caudrelier

Ecrire un Commentaire