Du développement durable à une démocratie écologique | 2ème partie

Article de Myriam Caudrelier, le 6 juin, 2011

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Crise écologique et démocratie représentative

DLR article mai 2011_site 220La réponse à la crise ne peut venir que d’un nouvel équilibre établi entre les devoirs de l’individu à l’égard de ses semblables et de la biosphère… Deuxième partie d’article dans laquelle Dominique Levet, historien et professeur en sciences politiques des problématiques environnementales et de développement durable à Paris Tech, vice-président de la Maison Alpine du Développement Durable ouvre le débat de la démocratie écologique.

Convoqué à Rio de Janeiro, en juin 1992, par l’Organisation des Nations Unies, le « Sommet de la Terre » s’est tenu en présence d’une centaine de chefs d’Etat et de gouvernements, de plus de 1 500 ONG. Il a permis de porter le nouveau « concept » de développement durable – défini par la commission présidée par Mme Brundtland, comme « un mode de développement qui satisfait les besoins des générations présentes sans diminuer la capacité des générations futures à satisfaire les leurs » – au cœur de la réflexion engagée par les Etats présents, dans leur recherche de solutions à la crise écologique. Le message qu’ils ont adressé au monde était un message d’espérance, le développement durable étant présenté comme la synthèse, nécessaire et possible, entre un développement respectueux des hommes et de leur devenir et de la niche écologique où ils vivent.

Le développement durable achevait, en quelque sorte, le procès du « développement » entamé deux décennies auparavant par le Club de Rome, du moins, tel qu’il avait été défini au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de Guerre froide. C’était remettre en question les théories qui avaient servi de fondements à toutes les politiques publiques conduites depuis 1945. Le développement durable introduisait une approche radicalement nouvelle de l’avenir des sociétés, écologiste et environnementaliste, et insistait, après que le Club de Rome l’ait mis en évidence au début des années Soixante-dix, sur le fait que les ressources naturelles de la planète sont limitées, non renouvelables pour certaines – les énergies fossiles entre autres – et, qu’en d’autres termes, nous vivions au dessus de nos moyens, dans un monde fini aux ressources limitées.

Malmené, voire rejeté – tout au moins par certains -, le concept de développement est en retrait au moment où l’aide publique au développement perd de son intérêt : il n’est plus une arme brandie dans le conflit qui oppose le camp occidental au camp soviétique. Bien au contraire, il devient un fardeau pour les pays riches qui, en ce qui concerne les Européens, découvrent d’autres territoires où leur intervention sera plus productive et plus utile sur les plans politique et économique, l’Europe centrale. Ainsi, ils permettront aux anciens pays communistes d’entrer dans l’Union européenne. Au moment où « triomphe » le développement durable – du moins en termes de communication – s’imposent, sur la scène internationale, les grandes ONG humanitaires et environnementales, majoritairement du Nord, souvent anglo-saxonnes[1] organisations très présentes à Rio et qui, pour les plus importantes, n’ont jamais contesté de façon catégorique le modèle occidental[2].

APP2001122034272La Déclaration de Rio, qui clôt les travaux de la Conférence, a défini les axes majeurs des actions à conduire pour permettre une meilleure gestion de la planète, promouvoir les droits et les principes de responsabilité des Etats et des personnes en matière d’environnement, viser à une plus grande équité entre pays riches et pays pauvres. Les plus faibles au sein de la communauté humaine, ceux qui sont souvent oubliés, y tiennent une place éminente : les femmes, les jeunes, les populations et les communautés autochtones, les peuples opprimés, dominés ou occupés[3]. Plusieurs documents, vrais textes fondateurs, portent le message de Rio : les « 27 principes de la déclaration de Rio » avec, en tête, l’affirmation que « les êtres humains sont au centre des préoccupations relatives au développement durable » ; le programme « Agenda 21 » ou « Action 21 », « stratégie globale pour le développement durable » aussi bien à l’échelle internationale que locale, préfiguration d’« un nouveau partenariat mondial pour le développement durable ». Les recommandations de Rio sont à l’origine de la signature de trois conventions : sur la diversité biologique[4], les changements climatiques[5] et la lutte contre la désertification[6].

Les décennies Soixante-dix – Quatre-vingt, ont été celles de l’écologie politique – ne l’oublions pas, subversive – avec des combats violents, en particulier, contre le nucléaire. La décennie suivante s’ouvre sur le concept de développement durable – concept d’autant plus consensuel que chacun met ce qu’il veut sous ce vocable, non sans arrières pensées, parfois -, qui prend, rapidement, le caractère d’un discours hégémonique, d’une nouvelle idéologie. Aussi, pouvons-nous nous demander si le développement durable est un nouvel outil d’adaptation de la société de croissance aux « limites de la planète »[7] ou bien s’il est l’institutionnalisation de l’« écologie subversive » des années Soixante-dix, ou encore le processus par lequel il sera permis à l’humanité de sortir de l’âge industriel, de l’exploitation de l’homme par l’homme – ce que le marxisme n’a pas permis de réaliser – et de la destruction de sa niche écologique ?[8].

rio conferenceAprès Rio, l’espoir semblait possible, la conjoncture internationale était plus favorable, la volonté de s’attaquer aux causes profondes de la crise écologique affirmée, l’union faisait la force : n’avions-nous pas vu à Rio chefs d’Etats et de gouvernements, grandes ONG, rejoints bientôt par les grands capitaines du capitalisme mondial ? Une telle situation paraîtrait idéale si nous ne savions pas, vingt ans après Rio, que la crise écologique n’est pas résolue mais, au contraire, qu’elle s’est aggravée. Si le contexte international n’explique pas tout il est utile, néanmoins, de rappeler que la Guerre froide est, à ce moment là, terminée, qu’elle s’est conclue par une défaite totale de l’U.R.S.S. et de ses satellites, et par la victoire des démocraties libérales ; victoire, en apparence définitive, au point que l’économiste américain Francis Fukuyama a pu parler, en 1993, de « fin de l’histoire »[9].

En effet, un cycle de l’histoire planétaire semblait s’achever, celui de la Révolution, commencé à la fin du XVIIIe siècle – avec la naissance des Etats-Unis (Déclaration d’indépendance le 4 juillet 1776), l’adoption de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen en France (26 août 1789) – pour se poursuivre tout au long du XIXe siècle et, finalement, donner naissance aux révolutions russe (Octobre 1917) et chinoise (proclamation de la République populaire de Chine en 1949) et à tous les mouvements apparentés. En fait, la fin de la guerre froide allait surtout libérer, sans complexes, les appétits d’un capitalisme financier qui parviendra à s’imposer sans difficultés, profitant du processus de mondialisation, tandis-que les populations des pays les plus riches recherchaient, avant tout, à préserver leur cadre de vie. Du côté des pays en voie de développement leur volonté affichée est d’accéder au même niveau de développement que celui des pays du Nord, Chine et Inde émergeant du lot et se présentant, dès lors, comme des concurrents redoutables pour les économies occidentales avec pour conséquences : une concurrence économique implacable, des prélèvements croissants sur les ressources, un impact environnemental accru et aggravé par une démographie en expansion.

Phénomène médiatique qui a envahi nos journaux, nos écrans de télévision, nos ondes, l’Internet ; argument de vente repris dans la plupart des pages publicitaires qui nous incitent toujours à acheter plus et non pas mieux ; omniprésent dans tous les discours politiques, à quelque niveau que nous nous situions, le développement durable est présenté comme une nouvelle croisade du bien (l’Occident qui protège la nature) contre le mal (la Chine et les autres pays émergents qui comptent bien accéder au même type de société que la nôtre) mais aussi contre l’ennemi intérieur, celui qui ne trie pas ou trie mal ses déchets par exemple. En fait, il fatigue, irrite, fait sourire les sceptiques, enrichit les plus malins et met mal à l’aise ceux qui ont conscience que la crise écologique est bien réelle et qu’il faut lui apporter des réponses efficaces et rapides, sinon définitives. N’en concluons pas, pour autant, qu’il n’est qu’une triste farce destinée à amuser le bon peuple et permettre aux plus cupides de continuer à s’enrichir au mépris des intérêts de la Res publica planétaire. Insistons, en revanche, sur le fait qu’il est urgent d’agir, et que pour cette raison le développement durable – tout au moins la cause qu’il incarne – exige, de la part de tous, un effort de réflexion pour affiner et maîtriser le concept, d’autant qu’il reste un « concept flou » et souvent perçu comme « un concept glouton » ;[10] qu’il demande un engagement de chacun, engagement pertinent, grâce à une haute conscience écologique, à laquelle on ne parviendra pas sans efforts et sans culture dans ce domaine.

La crise écologique, dans sa phase actuelle, présente quatre caractères majeurs[11]. C’est d’abord une crise planétaire. Aucune région du globe terrestre n’échappe au dérèglement climatique et à ses conséquences ; aucune région du globe n’échappera à la montée du niveau des eaux des mers, aux difficultés d’approvisionnement des populations en eau douce, aux accidents climatiques, plus fréquents et plus violents, aux crises de la faim[12]… Elles modifient profondément les données de géopolitique et de géostratégie qui doivent être mises en œuvre pour les traiter avec, un handicap majeur : il n’existe pas encore d’outils suffisamment performants, comme une ONU de l’environnement, ni d’autorité acceptée par la communauté internationale pour traiter ce type de question. Or, ce caractère planétaire des crises écologiques implique que la plupart d’entre elles doivent être traitées à l’échelle mondiale. Nous pouvons avec profit méditer de quelle façon est conduite la question de la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, le protocole de Kyoto et ses suites.

_Page_12C’est ensuite une difficulté sinon une incapacité de percevoir, grâce à nos seuls sens, les grands dérèglements écologiques contemporains : le trou dans la couche d’ozone, l’origine anthropique du dérèglement climatique, la pollution radioactive… Chaque fois, ce sont les scientifiques qui les ont mis en évidence : le travail de chercheurs californiens, sur les archives glaciaires du Groenland, a révélé les concentrations très élevées de plomb dans l’atmosphère ; la découverte, en 1985, au dessus de l’Antarctique, d’un trou dans la couche d’ozone – notre bouclier naturel contre le rayonnement des ultraviolets émis par le soleil ; l’intuition de Claude Lorius comme quoi les glaces des pôles pourraient constituer les archives de l’atmosphère, puis ses travaux avec des équipes internationales qui permirent de « percer les secrets des archives de la Terre » et d’apporter les preuves d’un réchauffement climatique dû à l’activité humaine, que l’on peut faire remonter à la Révolution industrielle. Chaque fois, les annonces qui ont suivi ces découvertes sont, pour la population, sources d’angoisse ou causes de scepticisme voire, carrément, accusations de dissimulation de la vérité, parfois même de manipulations de la part du monde scientifique[13]et des responsables politiques. La question du dérèglement du climat, du fait des activités humaines, en est un bon exemple. Il arrive que nous ne soyons pas très éloignés des procès en sorcellerie du Moyen Age.

Autre caractère de la crise écologique que nous vivons, l’imprévisibilité et la complexité des crises. En sont responsables la multiplication des causes qui en sont à l’origine, le changement d’échelle quant aux territoires concernés. Ceci les rend d’autant plus difficiles à maîtriser et aléatoires les réponses qui leur sont apportées. De nombreux exemples peuvent être tirés de l’industrie agro-alimentaire et de l’industrie chimique. Le bon sens voudrait que le consommateur soit assuré que tout produit nouveau, issu de l’industrie chimique et mis sur le marché, soit au préalable contrôlé, qu’il ait l’assurance que le produit n’est pas nocif pour sa santé. On en est loin ! Depuis les débuts de l’industrie chimique, c’est de l’ordre de 6 millions de produits qui ont été inventés et 7 000, seulement, ont été testés. Plus de mille nouvelles molécules sont chaque année créées. Combien sont testées en laboratoire ?

On ne peut, enfin, ignorer que les grandes crises écologiques sont marquées par une forme d’inertie. Ainsi, une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère n’aura pas d’effet à court terme sur l’évolution du climat. Une fois le processus de dérèglement du climat enclenché ; aucune politique, aussi rigoureuse soit-elle, ne pourra l’inverser à l’échelle d’une ou deux générations. Elle pourra en limiter les effets, dans un premier temps, puis permettre aux générations à venir de ne pas être confrontées à un véritable cauchemar climatique. Ce paramètre est à mettre en relation avec le fonctionnement politique de nos sociétés démocratiques : le temps de l’écologie est un temps long, celui de la vie politique un temps court. Beaucoup trop court pour permettre à nos élus de disposer du temps nécessaire à la réflexion, indispensable pourtant à toute prise de décision ; beaucoup trop court pour qu’ils voient et, surtout, qu’ils bénéficient électoralement des effets d’une décision courageuse prise en cours de mandat. Le plus souvent, ce seront leurs successeurs, amis ou adversaires politiques, pas nécessairement leurs successeurs immédiats, qui en profiteront. Quand la communication impose son diktat, qu’elle devient une fin en soi et non simplement un outil de gouvernance, que les électeurs se comportent plus en consommateurs pressés d’obtenir des résultats, dont ils seront les premiers bénéficiaires, qu’en citoyens responsables, il y a, forcément, un hiatus.

pollution_siteOn mesure la difficulté rencontrée devant l’ampleur des désordres auxquels il est impératif d’apporter des solutions : l’impact de nos actions n’est plus simplement local, il est planétaire, ses effets sont désormais massifs, et nous ne disposons d’aucune expérience sur laquelle nous appuyer dans cette lutte. Le savoir scientifique est indispensable à la prise de conscience des dérèglements écologiques, à la connaissance de leurs causes et de leurs effets, à la définition des moyens à mettre en œuvre pour leur résolution, à la réalisation de nouveaux progrès ; mais il génère, aussi, angoisse, ignorance, impuissance, – on peut l’espérer passagère -, discussions, à partir desquelles se multiplient les comportements anxiogènes et se positionnent charlatans de toute espèce désireux de gagner un argent facile par un commerce malhonnête. J’ajouterai que l’ampleur des questions relevant de la pollution – air, eau et sol -, l’inquiétude, légitime, à propos de l’appauvrissement de la biodiversité, les préoccupations liées à l’économie font que l’aspect social du développement durable est oublié, autant dans les pays les plus pauvres que dans les pays émergents, dans les pays industrialisés où l’on assiste depuis deux décennies au moins, il faut bien le dire, à une régression sociale.

Est-ce mauvaise volonté, mensonges, égoïsmes, tromperies, impérities, qui font que nous sommes incapables d’apporter les bonnes réponses à la crise écologique ? En partie oui mais pas seulement. Est-ce que responsables politiques et responsables des grandes associations environnementales ne seraient que marionnettes qui s’agiteraient en vain, illusionnistes soucieux, prioritairement, de conserver des positions avantageuses, tous otages de la sphère économique ? Ne les accablons pas nous sommes tous responsables. Ne désespérons pas des engagements des militants, des particuliers, des élus locaux, des enseignants, etc. qui cherchent par leur comportement quotidien, à leur niveau de responsabilité dans la société civile et dans leur travail, de prendre en compte la dimension écologique de notre vie en société, qui le font sincèrement et honnêtement. Peut-être faut-il rechercher les causes profondes de nos mauvais fonctionnements au cœur même de nos institutions politiques, de notre système économique, aux racines de notre culture ?

Plusieurs scenari politiques ont été ou sont envisagés. Pour l’écologie profonde, ou Deep Ecology, une forme de fondamentalisme, l’Homme est responsable. Ses fondateurs, Aldo Leopold, forestier américain et Arne Naess, philosophe norvégien, estiment que c’est la dimension anthropocentrique de la civilisation occidentale qui est condamnable. Aldo Leopold, pense qu’une chose est juste « lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est injuste lorsqu’elle tend à l’inverse »[14]. Arne Naess, créateur de l’expression Deep Ecology, affirme que le principe fondamental est « l’égalité entre toutes les espèces ». Ils sont pour une nature dotée d’une valeur intrinsèque, ce qui implique l’existence d’une « communauté des espèces » et les conduit à réclamer des droits pour la nature et à faire évoluer le droit, d’un droit anthropocentré vers un droit biocentré. Dans ce cas, la valeur suprême n’est plus la personne humaine mais la communauté biotique. Ce qui permet à Paul W. Taylor de dire que « dans certaines situations, il est même plus grave de tuer une plante sauvage que de tuer un homme. » ou encore que « la disparition complète de la race humaine ne serait pas une catastrophe morale, mais plutôt un évènement que le reste de la communauté de vie applaudirait des deux mains. »

Autre école, le « scénario autoritaire » d’Hans Jonas, qui plaide pour une éthique de la responsabilité. Il part du constat que l’homme, par sa faculté à inventer et développer des techniques toujours plus perfectionnées, par sa pratique du marché, a fait de la biosphère « un bien dépendant » de lui, sur lequel il peut agir et lui causer des dommages irréparables. Aussi, est-il investi d’une responsabilité nouvelle et Hans Jonas recommande, dans son livre, le « Principe de responsabilité » (1979)[15] : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre […] de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie. » Mais il ne fait pas confiance à la démocratie représentative et, à l’opposé des partisans d’une « idéologie de progrès» qui attendent tout des technologies nouvelles, d’une écologie industrielle, annonciatrice d’une nouvelle ère de croissance, Jonas préconise une démarche « heuristique[16] de la peur » et propose d’instaurer une « tyrannie bienveillante et bien informée » dans laquelle une élite présiderait aux destinées de la société. On serait tenté de conclure, avec Michel Onfray, que la théorie d’Hans Jonas conduit à une « défaite de la pensée » car, qu’est-ce « qu’une pensée qui joue avec la frayeur plus qu’avec la raison » ? Il voit là un scénario philosophique mis en scène dans des films grand public, entre autres par Nicolas Hulot et Yan Arthus Bertrand[17].

Reste, le scénario démocratique. Au cours de l’histoire occidentale la démocratie est déjà passée par deux étapes, celle de la démocratie directe, à Athènes au Ve siècle avant J.-C., celle de la démocratie représentative, de la fin du XVIIIe siècle à aujourd’hui. Peut-être, sommes-nous déjà entrés dans la troisième étape, celle de la démocratie écologique, qui pourrait nous permettre d’affronter la crise écologique avec une réelle efficacité[18].

A la Grèce, nous devons le mot, à Athènes (Ve siècle avant notre ère), le concept et un exemple de pratique de la démocratie. En revanche, la démocratie athénienne n’est pas transposable dans un Etat moderne, eu égard, entre autres, aux différences d’échelles : la taille du pays et l’importance numérique de la population, le fait qu’elle ne fut possible que parce qu’il y avait l’esclavage. Mais elle reste une référence. Trois notions clés sont fondamentales : celle de liberté (ne pas avoir de maîtres avec une portée individuelle et collective), d’égalité (dans l’ordre politique et non dans l’ordre social) et de droit (liberté et égalité caractérisent chaque citoyen), bien qu’elles diffèrent des nôtres dans leur contenu. Elles se traduisent par l’égalité de chaque citoyen devant la loi (l’isonomia) et le droit et l’égalité de chaque citoyen à prendre la parole sur l’Agora (l’iségoria).

Changement d’optique, au siècle des Lumières. Alors que la liberté dans l’Antiquité n’appartient qu’à certains hommes – une minorité à Athènes (un citoyen pour dix esclaves) -, elle prend au XVIIIe siècle une valeur éthique[19] et devient intrinsèque à la nature humaine. Les rédacteurs de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen l’inscrivent à l’article premier : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits… », et à l’article 2 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont : la liberté… »[20]. Il s’agit d’une modification complète de la conception que l’on avait de l’homme : il est désormais libre par nature. C’est une révolution culturelle, la naissance d’une nouvelle civilisation, fondée sur le droit au bonheur (Déclaration d’indépendance des Etats-Unis, 4 juillet 1776), une liberté sans limite[21], pour aboutir à un individualisme qui finira par oublier l’intérêt commun ou à confondre l’intérêt général avec la somme des intérêts particuliers. Dans l’ordre du politique, une nouvelle légitimité, celle du peuple, se substitue à celle de Dieu ; chaque individu exerce sa liberté dans la citoyenneté (Déclaration des droits), entre autres, par le vote et l’élection, en désignant ses représentants.

La démocratie moderne, née du mouvement des Lumières du XVIIIe siècle a, jusqu’à présent, assuré, dans nos sociétés occidentales, la liberté des individus et la satisfaction de leurs besoins matériels mais elle a conduit aussi, toute une partie de l’humanité, à un égoïsme effréné, à un aveuglement coupable[22]. Compte tenu des paramètres démographiques (9 milliards d’humains à l’horizon 2050, selon les hypothèses les plus favorables), de l’épuisement des ressources naturelles non renouvelables, de l’importance des dégradations causées à la biodiversité et aux divers mécanismes régulateurs de la planète, des problèmes de la faim et de l’accès à l’eau potable, la liberté, telle que l’ont définie les Modernes est « absurde » sinon « dangereuse ». La démocratie représentative – c’est Alexis de Tocqueville qui fait entrer le mot « démocratie » dans le vocabulaire politique français – n’est pas à rejeter mais à compléter par des dispositifs qui restent à inventer, à l’adapter à la complexification du monde actuel et aux nouvelles problématiques liées au développement durable. Sans mandat impératif donné à leurs élus, sans accès direct à la parole politique (l’équivalent de l’iségoria à Athènes), les citoyens peuvent se sentir dépossédés d’une partie de leur pouvoir. La révolution de l’Internet ouvre des possibilités infinies de régénérescence de notre système politique en combinant le Web participatif et la démocratie représentative[23].

La réponse à la crise ne peut venir que d’un nouvel équilibre établi entre les devoirs de l’individu à l’égard de ses semblables et de la biosphère – ce qui serait neuf -, et la définition de droits humains inédits. Nous nous plaçons toujours dans l’optique d’une démarche anthropocentrée, mais l’homme et la nature ne sont plus dans une logique d’opposition, de domination de l’une par l’autre, comme ce fut le cas, à quelques exceptions près, depuis le néolithique, mais dans une relation de réciprocité. Les générations à venir doivent pouvoir être assurées de recevoir « un monde viable, une nature belle et généreuse »[24], que l’éducation morale ait pour finalité la défense des intérêts collectifs et non celle de l’intérêt privé, que les hommes soient gouvernés de façon à ce qu’ils se préoccupent de la préservation de leur niche écologique et du bien être de tous leurs semblables. La démocratie écologiste reste à construire, sans rejeter l’héritage des Lumières, avec la conviction qu’il faut repenser le monde sur les bases d’une géopolitique profondément transformée, de la création d’un gouvernement mondial, d’un fonctionnement du marché dont les règles ne soient pas dictées par le capitalisme financier mais que le marché soit régulé et contrôlé, que les exigences d’éthique et d’équité soient une préoccupation constante de nos gouvernants. Ne pas effectuer cette révolution ce serait passer à côté d’une possibilité de faire face à la crise écologique ; peut-être pas de disparaître en tant qu’espèce – encore que rien, intellectuellement, permette de ne pas l’imaginer – mais d’éviter à un grand nombre d’humains de grandes souffrances, des catastrophes humanitaires, des guerres de l’eau et de la faim.

[1] Sylvie Brunel défend l’idée que le développement durable est né sur les fonds baptismaux des ONG environnementales. (« A qui profite le développement durable ? » Larousse, 2008). Parmi les plus influentes, l’Union mondiale pour la nature (UICN), le World Wide Fund for Nature (WWF) créé en 1961, par les laboratoires pharmaceutiques Hoffmann La Roche et dont l’un des slogans est « Bon pour les affaires, bon pour le business ».
[2] En parallèle du Deuxième Sommet de la Terre s’est tenu, à Rio, le Forum mondial de 1992 qui rassembla environ 17 000 personnes dont les représentants de 7 150 ONG originaires de 165 pays. Tous, ne partagent pas le même avis que les grandes ONG, sur le modèle occidental. Parmi elles, on trouvera les racines d’une contestation radicale de ce modèle.
[3] Principes 20, 21, 22 et 23 des 27 principes de la Déclaration de Rio.
[4] Rio est à l’origine de la convention sur la biodiversité. Celle-ci énonce que la biodiversité « est une préoccupation commune à l’humanité » et qu’elle « fait partie intégrante des processus de développement ». (Sources : Veyret (Yvette), Dictionnaire de l’Environnement, Armand Colin, 2007).
[5] Adoption de la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Elle vise à stabiliser les concentrations atmosphériques de gaz à effet de serre.
[6] En amont de la Réunion de Rio des travaux précurseurs avaient eu lieu. A Stockholm, en 1972, avec la création d’un Comité dédié à la question de la sécheresse au Sahel. Il fut suivi par la création de l’Office des Nations unies pour le Sahel. En 1977, toujours à l’initiative des Nations unies, s’était tenue à Nairobi, une conférence sur la désertification. Celle-ci était à l’ordre du jour de Rio dont les recommandations débouchèrent sur la signature, à Paris, en 1994, de la convention sur la lutte contre la désertification. Elle fut ratifiée par plus de 50 pays en 1996. (Sources : Veyret (Yvette), Dictionnaire de l’Environnement, Armand Colin, 2007).
[7] D’un grand capitaine d’industrie, Louis Schweitzer, Pdg de Renault : « Le développement durable n’est ni une utopie ni même une contestation, mais la condition de survie de l’économie de marché. » D’un élu local, maire d’une station village de Maurienne, sur le territoire de laquelle s’est déroulé pendant plusieurs années une foire aux quads et aux 4×4, qui rencontra une opposition déterminée des associations écologistes : « L’édition 2009 sera l’occasion de découvrir des véhicules de plus en plus respectueux de l’environnement afin de rallier notre village et découvrir nos montagnes. Nous comptons sur tout le monde pour respecter les sites proposés et contribuer à véhiculer une image positive des véhicules tout terrain. » Dans ces deux exemples que devient le développement durable, si ce n’est un moyen d’adapter l’idéologie de la croissance aux « limites de la planète » ?
Rouler propre répond-on ; les biocarburants sont la solution à la pollution occasionnée par les énergies d’origine fossile, une réponse à la fin du pétrole, etc. Est-ce si vrai ? Selon la Banque mondiale, la quantité de céréales pour faire le plein d’un 4×4, en éthanol, correspond à 240 kilogrammes de maïs pour 100 litres, soit la nourriture d’une personne en un an ! (Source : La Revue, n°13, juin 2011).
[8] Sur ce point et sur plusieurs autres comme le débat entre l’«écologie par en bas » et l’«écologie par en haut », voir l’excellente approche critique de Romain Felli : « Les deux âmes de l’écologie. Une critique du développement durable » paru chez L’Harmattan, 2008.
[9] Fukuyama (Francis), La fin de l’histoire et le dernier homme, 1992.
[10] Brunel (Sylvie), A qui profite le développement durable ? Larousse, coll. « à dire vrai », 2008. Un petit livre décapant, qui sort du discours consensuel pour poser de vraies questions.
[11] Se reporter au livre de Bourg (Dominique), Le nouvel âge de l’écologie, Editions Charles Léopold Mayer, Descartes & Cie, 2003. Toute cette partie lui doit beaucoup.
[12] Dans son numéro 13, de juin 2011, la Revue publie dans sa rubrique Economies, un article d’Alain Faujas, qui pose la question : « L’humanité pourra-t-elle éviter la faim ? » Il relève qu’« Avec le tintamarre fait autour du réchauffement climatique, nous avons un peu oublié l’autre angoisse de l’humanité qui vient, elle, du fond des âges : la famine. » Il poursuit en écrivant que si toutes les constatations faites par les experts sont réelles (pour expliquer les causes de la faim) elles « laissent béantes la question de savoir si notre terre pourra nourrir tous les futurs Terriens. D’ores et déjà, la faim fait partie du quotidien de 3 milliards d’hommes, sur 7 milliards… » Un article très utile à lire et fort bien documenté.
[13] Se reporter à tout ce qui a pu être dit ou écrit à propos du GIEC.
[14] Leopold (Aldo), Almanach d’un comté des sables, 1949.
[15] Jonas (Hans), Pour une éthique du futur, Rivage poche / Petite Bibliothèque, Editions Payot, 1998.
[16] La peur serait bonne conseillère. Face à la crise écologique, elle nous permettrait de découvrir les faits et nous porterait à réagir.
[17] Michel Onfray, Catastrophe de la pensée catastrophiste, Le Point, n°2010.
[18] Sur cette question se reporter au livre de Bourg (Dominique) et Whiteside (Kerry), Vers une démocratie écologique. Le citoyen, le savant et le politique, La République des idées, Seuil, 2010. A lire, avec grand intérêt l’article de Dominique Bourg et Kerry Whiteside , Le temps nous est compté, paru dans Le débat, n°164, mars-avril 2011.
[19]La question de la liberté est posée sur deux plans, philosophique et politique : « La liberté philosophique consiste dans l’exercice de sa volonté, ou du moins dans l’opinion où l’on est que l’on exerce sa volonté. La liberté politique consiste dans la sûreté, ou du moins dans l’opinion que l’on a de sa sûreté. » Montesquieu, De l’esprit des lois, Livre XII, chapitre 2, La Pléiade, page 431.
[20] Déclaration universelle des droits de l’Homme, article premier : « tous les êtres humains naissent libres et égaux en droits… ».
[21] Montesquieu et les hommes de 1789 en donnent la définition suivante : « La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent », Montesquieu, De l’esprit des lois, Livre XI, chapitre 3, La Pléiade, page 395 ; « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui [et n’est pas interdit par les lois] », Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, article 4.
[22] Perret (Bernard), Pour une raison écologique, Flammarion, 2011.
[23] Voir le rôle joué par Internet dans les révolutions de Tunisie et d’Egypte au début de l’année 2011. Marie Benilde, Internet sème la parole démocratique, Manière de voir, Le Monde diplomatique, n°117, juin-juillet 2011.
[24] Dominique Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique… On peut aussi citer le livre de Michel Griffon et Florent Griffon, L’homme viable. Du développement au développement durable, Odile Jacob, 2010.

  1. 2 commentaires pour “Du développement durable à une démocratie écologique | 2ème partie”

  2. par Yves BRUGIERE, le 6 juin 2011| répondre

    L’inquiétude est que nous sommes déjà dans la démarche de créer de la peur pour faire réagir sur les questions d’environnement. C’est à l’individu que l’on s’adresse, et par là même on ne valide que des raisonements qui peuvent être pertinents au niveau de l’individu. Or de par la différence d’échelle entre une espérence de vie même accrue et l’ampleur des phénomènes écologiques, les raisonnements doivent porter sur la communauté humaine dans un contexte biotique dont elle dépend. Ainsi le discours qui porte sur les OGM est celui de santé publique, qui se traduit par l’espérance de vie de chacun, alors que le problème des OGM est plus économique, laisser quelques groupes financiers tenir l’orientation de la production agricole, où écologique sur la stabilité des gènes et le choix des gènes introduits.
    Il n’y a de solution ni dans la « deep écologie » ni dans le « scénario autoritaire » mais dans l’atténuation de l’importance de l’individu face au groupe qui n’est ni social ni ethnique mais biotique avec des dimmensions sociales et culturelles.

  3. par Chamel Michel, le 6 juin 2011| répondre

    excellent article qui fait un point complet sur l évolution des sociétés modernes par rapport au développement durable et surtout qui définit parfaitement ce que doit être le développement durable

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