Histoire d’eaux

Article de Corinne Chorier, le 20 sept, 2010

 

 L’histoire de la peinture de paysage est intimement liée à l’évolution du sentiment de la nature. Le genre pictural l’élève en effet au rang de sujet : après une redécouverte spirituelle introduite dans la religion chrétienne par Saint-François d’Assise, c’est avec l’esprit d’observation scientifique qui marque la Renaissance que le paysage deviendra la première représentation identifiable d’un lieu existant.

Comment les paysages ont-ils évolué? Quelle part d’imaginaire le dessinateur a-t-il intégré? Que signifie représenter un paysage par le biais du dessin ou de la photographie?
Ces questions trouvent réponses dans l’exposition[1] « Paysages en vues, Paysages en vie… en Haute-Savoie » réalisée dans le cadre du 150e anniversaire du rattachement de la Savoie à la France, par le Conseil général et avec le concours de l’APS et de la Facim. L’exposition est visible* à La Châtaignière (Yvoire en Haute-Savoie).

Confronter les paysages d’aujourd’hui avec ceux du milieu du siècle dernier, ce n’est pas seulement donner à voir l’évolution du paysage lui-même, c’est aussi proposer un regard actuel sur notre environnement, une réflexion sur l’action de l’homme sur ce paysage depuis 150 ans : évolution des cadres naturels et urbains, de la société, de l’homme et de son action sur son milieu, de sa perception du paysage et du patrimoine…

Pour ce deuxième volet de notre dossier sur l’eau, nous retrouvons Corinne Chorier, attachée de conservation du patrimoine à la Direction des Affaires culturelles du Conseil général de la Haute–Savoie ; elle décode pour Dur’Alpes cette exposition dans laquelle l’eau tient le rôle de marqueur de l’histoire.

 « Qu’on se représente une masse énorme d’eaux écumantes, blanches comme mes plaines de neige dont elles viennent de s’échapper, roulant , avec un fracas indicible, du haut d’un roc gigantesque.. »[2]
L’exposition de La Châtaignière s’ouvre ainsi par la vue de la Cascade du Rouget, « avant » et « après ».

Avant, c’est-à-dire en 1860, lorsque Félix Benoist parcourt la campagne pour relever, croquer les principaux sites de la Haute-Savoie, ce nouveau département entré dans la France par le traité de Turin en mai 1860.
Après, c’est aujourd’hui, plus exactement en 2009, lorsque François Deladerrière emboite le pas de Félix Benoist et tente de retrouver les points de vue du dessinateur lithographe.

Entre les deux vues de la cascade, on constate une différence de débit telle que le visiteur s’interroge forcément sur les raisons de cette différence : est-ce la saison qui n’est pas la même, le climat qui a changé, ou bien l’interprétation romantique de l’artiste qui donne, dans la gravure du XIXe siècle ce bel effet de « pluie argentée, brouillard diaphane… dont les molécules scintillent au soleil du matin…. » ? [2]. Les questions que se posent les visiteurs devant cette vue tournent autour de toutes ces hypothèses, sans qu’aucune d’elles ne permette de trancher définitivement.

Domestiquer la nature.

Mais d’un autre coté, le torrent, qui coule de manière beaucoup plus sage, retenu par une digue de béton sur la photo contemporaine de François Deladerrière, nous rappelle que l’un des principaux problèmes rencontrés par les habitants de la Haute-Savoie, c’est justement le contrôle des rivières.

Poursuivons l’exposition. L’eau est présente sous toutes ses formes dans presque tous les couples d’images : les bords de lac, la neige et les glaces, mais surtout, les rivières.
Dans son premier livre sur la Savoie[2] paru quelques années avant l’annexion, Joseph Dessaix consacre quelque 80 pages aux lacs et aux rivières, soulignant le danger que cela représentait à l’époque.
« Leur passage (torrents et rivières) est souvent signalé par des inondations qui jettent l’épouvante dans le pays[…] Les pays de montagne sont plus sujets que tous autres à ces calamités publiques, occasionnées par la crue subite des eaux et la fonte des neiges.»[2].

Et si à Bonneville Félix Benoist a choisi de représenter la colonne érigée en l’honneur de Charles Félix, ce n’est pas seulement pour son effet décoratif dans le paysage, c’est aussi pour sa valeur symbolique. Ce roi, qui fut aussi à l’initiative de la restauration de Hautecombe, avait engagé les travaux d‘endiguement de l’Arve. Pourtant, dit Joseph Dessaix, cette colonne élevée avant le diguement perpétue simplement un mensonge historique.
Et de rapporter, à la suite de Saussure, les crues spectaculaires de l’Arve : il n’est pas de petite ville, de village ou de campagne arrosée par les eaux de l’Arve qui n’aient eu à souffrir des débordements de cette rivière. A l’endroit du confluent avec le Rhône, ses crues le forcèrent à remonter avec elles contre le lac en faisant tourner à contresens les moulins qui y étaient construits [2].

Sur nombre de photos on voit comment le lit de la rivière a été contraint, et en lisant l’histoire des localités, on comprend la terreur des habitants devant les furies dévastatrices des crues. Là déjà, l’exploitation forestière était mise en cause.
Où la rivière divaguait, des quais ont été construits, des zones ont été remblayées. L’Arve à Bonneville, le Fier à Thônes, le Foron à La Roche, le Giffre à Taninges, le Rhône près de Seyssel, autant de défis que les aménageurs du XIXe siècle ont eu à relever. Lorsqu’on ne voit pas directement la rivière, ce sont ponts, viaducs spectaculaires et autres ouvrages d’art incroyables qui s’imposent dans le paysage : le pont Charles Albert, ou celui qui traverse Alby, et toutes ces routes qui ont transformé le paysage pour s’adapter aux moyens de circulation du XIXe siècle et du XXe: l’automobile, le chemin de fer.

Exploiter la nature.

Mais les gravures de F.Benoist nous rappellent aussi que l’eau est l’une des principales sources du développement économique du département.
Qu’il s’agisse de la scierie Barrachin à Thônes, toujours en place (désormais alimentée par le courant électrique), du moulin de la Rochette, transformé en maison d’habitation, des tanneries de La Roche, ou des cheminées signalant les manufactures installées au bord du Thiou à Annecy, la force hydraulique de l’eau est souvent rappelée.

Qu’il s’agisse des bains de la Caille ou de ceux de Saint-Gervais, le XIXe siècle a exploité toutes les ressources offertes par les rivières, y compris leur richesse thermale. Dans son chapitre sur les eaux, Joseph Dessaix décrit en détail leur composition, dans un paragraphe intitulé « l’hydrologie minérale ».

Les lacs se prêtent aussi au tourisme naissant – mais la menace est toujours présente : « Un jour tout est calme, l’air est sans nuage, la nature paraît endormie, l’eau miroite à peine, et si ce n’était un léger clapotement sur la rive, on croirait un autre ciel. Mais par un brusque changement, on sent dans l’air un je ne sais quoi qui fait frissonner ; la trahison vient du nord, une heure suffit pour gonfler ces eaux tranquilles et les bouleverser jusque dans leur profondeurs. La bise, la noire bise a fait son apparition ; le lac, du bleu passe au vert-noir, les courants l’agitent en tout sens, les rives gémissent, les vagues mugissent, le lac moutonne et crie et le spectacle devient beau d’horreur. »[2].

En comparant la place respective de l’homme et des éléments naturels dans les gravures de 1860, et dans les photos de Deladerrière, on comprend comment notre rapport à la nature a changé. F.Benoist figurait les hommes au milieu des éléments naturels, petite silhouette fragile devant l’immensité des montagnes ou des flots. Aujourd’hui : les quais montrent partout des rivières sagement contenues – en apparence – dans leur lit, à Taninges ; à La Roche, la rivière est réduite à un filet, à Bonneville on ne la voit même plus ; à Rumilly ou Alby sur Chéran, le bitume a gagné sur les flots, et le spectateur regarde les eaux d’en haut ; position que l’on retrouve dans la gravure des gorges du Fier, aménagées en promenade en 1869 ! L’eau n’occupe plus la même place (en importance et en position) que dans les lithographies[3].

Comme le dit le grand paysagiste Michel Corajoud dans une conférence en 1998, « C’est dans l’expérience du paysage fait, architecturé, par l’homme que nous sont données toutes les formes de connaissance sur la nature; celle-ci n’aurait sans doute jamais rien signifié pour nous si nous n’avions pas agi sur elle […] Les alliances formelles de ces paysages en disent long sur les interdépendances qui tiennent l’homme et le monde en étroite cohabitation. »

Changer de perspective.

Les photos de François Deladerrière illustrent aussi la réflexion de Michel Collot, qui nous permet de revenir à l’artiste : « Le paysage est, comme le montre si bien Michel Collot, toujours vu par quelqu’un de quelque part. Cette intime relation entre le sujet qui regarde à partir d’un certain point de vue et l’horizon qui cadre son champ et décide ainsi du paysage, explique que le paysage est plein de subjectivité, plein de symboles et de valeurs. »
Les vues d’aujourd’hui montrent ou sous-entendent la présence universelle de l’automobile et du rythme des déplacements contemporains. Là où auparavant le sentier suivait les contours naturels – la courbe d’une rivière, l’orée d’un bois – l’homme cheminait tranquillement sur les pentes au rythme du mulet ou du piéton. Partout des routes ont transformé le paysage, créant des formes angulaires et des raccourcis spectaculaires dans la végétation ou par-dessus les flots, parfois avec une certaine brutalité. Celle-ci n’est pas toujours perceptible pour nos yeux habitués aux formes géométriques ni pour nos sens éduqués à la vitesse.

Ces photos ne constituent donc pas seulement une représentation topographique et historique au sens étroit : elles transmettent aussi une conscience du temps (rythme) et du mouvement tout à fait contemporaine.

[1] François Deladerriere a tenté de retrouver les points de vue des lithographies de l’ouvrage « Nice et Savoie » de Joseph Dessaix, illustré par Félix Benoist.
Sans toujours pouvoir les retrouver intacts : la végétation, une habitation ont pu obstruer une « fenêtre » d’observation présente au XIXe siècle ; mais c’est aussi que l’artiste d’alors « enjolivait » ses vues pour répondre à un cadrage stéréotypé, susceptible de convaincre le client de ce véritable premier « guide touristique » que constituait « Nice et Savoie ».
L’ouvrage, paru en 1864, est en effet une commande de Napoléon III destinée à promouvoir ses nouveaux territoires (ancien Duché de Savoie et Comté de Nice) auprès des français. Il contient des vues de sites emblématiques, pittoresques, ruraux ou urbains, des curiosités naturelles… tout ce qui frappait la sensibilité de l’époque.
Les photos de François Deladerriere, soigneusement cadrées, mais d’une certaine objectivité, sans concession au pittoresque, font passer un message subtil.
[2] Les citations sont tirées de La Savoie, historique pittoresque statistique et biographique, Chambéry, Joseph Perrin 1858.
[3] Mais parfois la photo est trompeuse : à Bellegarde, le plan d’eau qui nous semble idyllique au milieu d’un paysage naturel est tout sauf « naturel » ; c’est la retenue de Génissiat qui a « construit » ce paysage.

 

*Exposition visible jusqu’au 30 septembre à La Châtaignière (Yvoire, en Haute-Savoie) et jusqu’au 30 octobre pour les groupes et scolaires.

 

 

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