L’eau et la montagne : quelques données et réflexions

Article de Claude Faure, le 26 oct, 2008

Ressource indispensable à la vie, l’eau est en ce début du XXIème siècle au premier rang des urgences pour nos sociétés et l’avenir de la planète. « Pas d’eau, pas d’avenir » : telle est l’incontournable réalité.

Dans ce troisième volet consacré à l’eau, Claude Faure, président du directoire de la Société des Trois Vallées, analyse la problématique de l’eau en pays de montagne… et fait tomber quelques idées reçues.

Chacun a conscience que la disponibilité de cette ressource, en qualité et quantité ne va plus de soi. Le réchauffement climatique, une météorologie souvent marquée par des extrêmes limitent de plus en plus sa disponibilité au moment même où les besoins de l’humanité s’accroissent : les hommes sont plus nombreux et plus consommateurs. Les pollutions, souvent consubstantielles à nos activités économiques, viennent au surplus fréquemment compromettre l’accès à une eau de bonne qualité.

Une répartition inégale.

Evolutions contraires donc entre offre et demande considérées globalement (gardons en mémoire que les réserves d’eau douce sont de 250.000 km3, soit 0,02 % de la réserve d’eau totale sur la planète, qui s’élève à 1.360 milliards de km3). Inégalités géographiques fortes, aussi : l’Amérique du Sud dispose du quart de l’eau disponible dans le monde mais n’accueille que 6 % de la population. Inversement 60 % des habitants de la planète vivent en Asie, laquelle ne détient qu’un tiers de l’eau disponible.

Dès lors on comprend bien que chaque situation est particulière lorsqu’on parle de la ressource en eau. Contrairement au pétrole, l’eau ne peut pas être transportée sur de longues distances. L’adéquation entre les quantités disponibles et les usages ne peut se trouver qu’au niveau local.

Nul n’ignore, d’autre part, que les massifs montagneux (24 % de la surface des terres sur la planète et 35 % du territoire européen) constituent de véritables « châteaux d’eau ». La montagne en effet concentre une part importante des précipitations, tous les grands fleuves et leurs principaux affluents y ont leur source. Inutile d’insister dans ces conditions sur l’intérêt d’une bonne gestion de la ressource dans les zones de montagne : les conséquences concernent toutes les zones de plaine.

On s’accorde pour recenser les usages suivants de l’eau en montagne et piémont : eau potable, production électrique, débit réservé pour préserver la faune et la flore aquatique, irrigation en piémont, sports d’eau vive et neige de culture. L’intéressant travail effectué dans le cadre de la préparation du contrat de bassin versant Isère en Tarentaise a mis en évidence le fait que, dans cette vallée qui concentre 400.000 lits touristiques, la ressource brute annuelle disponible est largement suffisante pour couvrir tous les besoins sur l’année (on retiendra que la Tarentaise reçoit 2 milliards de m3 de précipitations chaque année, consomme 20 millions de m3 d’eau potable, fournit 400 millions de m3 aux turbines d’EDF et autorise les gestionnaires de domaine skiable à prélever 3 millions de m3 pour la neige de culture, soit 0,1 % des précipitations) et conclut aussi que même à l’étiage hivernal, la ressource reste excédentaire. En d’autres termes, la consommation d’eau, quel qu’en soit l’usage, en Tarentaise, ne prive en rien ceux qui sont en aval. Il n’y a en aucune façon dilapidation ou usage abusif d’une rente. Toutefois le même rapport souligne qu’au jour le jour, à l’étiage hivernal, le risque d’insuffisance ponctuelle pour l’alimentation en eau potable des stations de sports d’hiver d’altitude est réel. On sait que les collectivités ont répondu à ce risque grâce à des traitements, pompages ou transferts depuis des bassins versants voisins ainsi que par des accords avec EDF. On sait aussi que les exploitants de domaines skiables ont été conduits à créer des retenues en vue de stocker l’eau du printemps jusqu’au début de l’hiver en prévision de la période de pointe.

Cette étude rappelle aussi la problématique des écosystèmes, zones humides et cours d’eau de montagne, affectés – épisodiquement ou non – par les prélèvements d’eau effectués. Eriger ces « zones fragiles » en utilisateurs de « premier rang » plutôt que variables d’ajustement, telle est la piste que suggèrent les experts. Bref, il ne peut y avoir, raisonnablement de « laissés pour compte » dans le partage de l’eau en montagne.

Un sujet qui chaque année « revient sur l’eau » !

Le thème de la « neige de culture », ou « neige artificielle », en dépit des données quantitatives ci-dessus rappelées, continue de susciter un intérêt médiatique marqué et fait régulièrement naître inquiétudes et polémiques. Au-delà du rationnel. La neige de culture en France représente 15 à 20 millions de m3 (l’équivalent de la consommation d’eau d’une ville comme Grenoble alors que les précipitations annuelles sur le territoire national représentent 440 milliards de m3, les nappes 200 milliards de m3 et la consommation des ménages français 4 milliards de m3). Elle est répandue en une couche de 60 cm en moyenne sur les pistes équipées (contre 5 mètres en moyenne de neige naturelle) sur 0,04 % de la surface occupée par la montagne.

Si l’on ajoute que la neige de culture est produite avec une énergie qui ne dégage pas de gaz à effet de serre, n’a aucun impact sur la flore, est restituée (avec une évaporation certes de 15 % de son volume) en fin de saison d’hiver sans aucun adjuvant aux usages du piémont et de la plaine, on ne saisit pas bien « cet excès d’honneur ou cette indignité ».

Les commentaires sur l’eau potable en stations sont souvent fondés, eux aussi, sur quelques idées reçues : la consommation serait exponentielle et priverait les populations du piémont. Les statistiques montrent au contraire qu’en moyenne et pour des raisons diverses la consommation d’eau potable régresse dans nos stations. Dans le même temps, les investissements des collectivités publiques pour l’assainissement se poursuivent sans rupture. L’eau rendue au piémont est aujourd’hui sans rapport, en qualité, avec celle qu’elle fut dans le passé.

Bref, sans verser dans l’irénisme, on doit objectivement constater dans la montagne française d’aujourd’hui une maîtrise dans la gestion des ressources en eau par les opérateurs publics et privés meilleure que par le passé. Contrairement à une antienne présente ici et là les « conflits d’usages », en pratique sont inexistants ou n’existent qu’à la marge. Les maires ont la capacité juridique et l’influence politique pour réguler : ils sont comptables de la judicieuse utilisation de la ressource par leurs concitoyens et ils savent opérer les arbitrages de bon sens et s’exprimer en garants de l’intérêt général si cela est nécessaire. Ceci est particulièrement vérifié dans les stations.

Alors il est vrai que, sur l’ensemble des massifs français, certains considèrent que la solidarité et la compréhension amont-aval sont encore trop faibles et que bien « gérer l’eau des montagnes c’est pouvoir gérer l’eau des plaines ». Il est vrai que mieux connaître les ressources, les écosystèmes et l’économie de l’eau permet d’éviter les fantasmes et les préjugés ; il est vrai que les outils juridiques et opérationnels existent pour créer la solidarité des usagers entre l’amont et l’aval d’un bassin ou pour l’utilisation d’un même aquifère et sont sans doute sous-utilisés. Les contrats de bassin versant sont bien, en particulier, l’outil adapté que l’Etat a mis à la disposition des collectivités locales et qui devrait être généralisé.

Finalement, seule importe la volonté politique. En montagne comme ailleurs, les réponses aux problématiques de l’eau sont tous azimuts : meilleures connaissance des ressources, création d’infrastructures de stockage et de traitement des eaux usées, maîtrise de la consommation et des pollutions, réexamen des politiques agricoles, régulation des prélèvements entre usagers. Ces réponses sont avant tout locales et doivent être élaborées entre l’Etat, les collectivités locales et les usagers concernés.

 

Photos : © Carole Stoffel et Denis Favre Bonvin – MIRCO éditions – Tous droits réservés

 e n   p a r t e n a r i a t    a v e c 

  1. 2 commentaires pour “L’eau et la montagne : quelques données et réflexions”

  2. par SIMIAND, le 27 oct 2008| répondre

    Cet article de Claude FAURE est excellent car parfaitement argumenté.

  3. par Reynaud, le 27 oct 2008| répondre

    Clair comme de l’eau de source.

Ecrire un Commentaire