L’eau : appels croisés à la solidarité

Article de P/DurAlpes, le 12 déc, 2010

Depuis le mois de septembre, semaine après semaine, les méandres de l’eau nous ont enseigné, à travers nos différents articles, plusieurs grandes leçons. Leurs auteurs sont unanimes : sans équité et sans partage, nous ne pourrons pas résoudre le problème de l’eau sur la planète. Il n’y a pas d’exception, la solution appartient à tous.
Aujourd’hui, pour clôturer ce dossier, cinq personnalités font entendre leurs voix ; celles-ci s’entrelacent pour confirmer mieux encore l’impérieuse nécessité d’agir ensemble.
Celle de Jean Jouzel s’exprime par le biais de la préface qu’il a signée tout dernièrement à l’occasion de la réalisation de l’ouvrage consacré à la poche d’eau du glacier de Tête-Rousse, en Haute-Savoie.
Retrouvons à ses cotés Claude Lorius, Anastasia Angueletou-Marteau, Dominique Raynaud et Jean-François Donzier.

Claude Lorius

LORIUS-Claude-siteC’est l’eau qui rend notre planète unique dans l’univers. Liquide, elle a permis la vie sur notre Terre puis a nourri les humains. Mais c’est une richesse mal répartie dans le monde et près de 40% des 6 milliards de terriens manquent d’eau potable. Une inégalité qui engendre conflits entre états et migration des populations. Qu’elle soit sous forme liquide, solide comme dans nos glaciers ou à l’état de vapeur dans l’atmosphère, la dynamique de l’eau est intimement liée au réchauffement climatique et à ses impacts sur nos paysages et glaciers, sur les sécheresses et inondations, sur le niveau des mers et d’une façon générale sur les conditions de vie des populations.

Des causes et des effets planétaires et dont certains sont entre nos mains, dans nos Alpes, et dont il faut se soucier. Je ne suis pas un guide, je ne suis pas là pour donner des leçons, mais il faut se concerter et faire.

Claude Lorius, glaciologue grenoblois, directeur de recherche Émérite CNRS2, mondialement connu et reconnu, 1er français à recevoir le prix Blue Planet ; ses nombreuses expéditions dans l’Antarctique et ses travaux ont permis de mettre en évidence le lien entre CO2 et réchauffement climatique.

Anastasia Angueletou-Marteau

Angueletou photo siteDepuis les années 1970, la question de l’accès aux services essentiels s’est progressivement intégrée à l’agenda international à travers un ensemble de manifestations. De la Conférence des nations unies sur l’eau de Mar del Plata (1977) à la Conférence internationale de Dublin (1992) et au Sommet du millénaire (2000) (New York) jusqu’au dernier forum mondial sur l’eau à Istanbul (2009), la communauté internationale se mobilise pour définir les normes techniques, ainsi que les moyens financiers et gestionnaires pour améliorer l’accès à l’eau potable dans le monde. Malgré cela, on estime aujourd’hui qu’environ huit cents millions de personnes n’ont pas accès à l’eau potable.

L’amélioration de l’accès à l’eau dans le monde passe par des politiques qui concilient les principes d’efficacité et d’équité. La complexité de la mise en place de ces politiques réside dans la difficulté de combiner l’accès à une eau de qualité et en quantité suffisante pour le plus grand nombre, et en même temps adopter un principe de rationalité économique. La gestion rationnelle prend en compte la rareté de la ressource, le prix, les enjeux écologiques et l’autonomie financière des services d’eau.

Parler de l’eau en économie revient à considérer le coût, le prix et le système de tarification. En principe, les usagers doivent supporter l’ensemble des coûts liés à la mise en place et à la gestion du service. Or, souvent, le prix de l’eau ne reflète pas l’ensemble des coûts entrepris pour mobiliser et rendre l’eau potable. L’accès au réseau dépend de la structure des prix pratiqués. Le système de tarification répond à des objectifs contradictoires : un objectif financier considérant le prix moyen d’équilibre des investissements ; un objectif social subventionnant la consommation des usagers à revenu modeste ; un objectif économique recherchant la vérité des prix pour éviter les gaspillages et usages abusifs, et un objectif politique, indépendant du prix, représentant la volonté d’être réélu.

Des multiples acteurs (publics, privés, associatifs) participent à la gestion de la ressource et du service avec des intérêts souvent antagonistes, et mobilisent des approches différentes pour la gestion du service : gestion intégrée, gestion de l’offre, gestion par la demande, etc. Actuellement, il n’existe pas de consensus entre les gestionnaires du service sur la marche à suivre, le prix et la structure tarifaire à adopter. Cela dépend des objectifs économiques, financiers, politiques, environnementaux et sociaux, qui sont fixés par les élus.

Anastasia Angueletou-Marteau, est Docteur en Economie, ATER (Attaché Temporaire à l’Education et la Recherche) à l’UFR Economie Stratégies Entreprises, UPMF.

Dominique Raynaud

RAYNAUD siteLe réchauffement climatique au cours du dernier siècle est sans équivoque. La variabilité climatique observée résulte à la fois d’évènements naturels (volcans, activité solaire, …) et de l’activité humaine (essentiellement gaz à effet de serre, aérosols). Cependant la seule explication valide pour rendre compte de l’augmentation de la température moyenne de la planète depuis environ 1970 est celle attribuant un rôle majeur à l’augmentation des émissions anthropiques en gaz à effet de serre.

Les évaluations les plus robustes, dans l’état actuel des connaissances, des tendances pour l’horizon 2100 font état d’une augmentation de la température globale à la fin du siècle entre 2 et 4,5°C, fourchette s’élargissant de 1,5 à plus de 6°C en tenant compte des intervalles de probabilité de ces évaluations.

Les conséquences attendues sont multiples, à la fois globales et régionales et varient selon le degré d’adaptation, le rythme du réchauffement et le mode de développement socio-économique. Sur la base d’un réchauffement du XXIème siècle résultant majoritairement des activités humaines, ce qui semble une hypothèse des plus probables, on peut s’attendre à quelques tendances majeures en ce qui concerne l’eau :
Accroissement des ressources disponibles dans les zones tropicales humides et aux hautes latitudes.
Diminution des ressources disponibles et risque de sécheresse accrue aux moyennes latitudes et dans les zones semi-arides des basses latitudes.
Exposition de centaines de milliers de personnes à un stress hydrique accru.
Plus spécifiquement en Europe il existe un risque croissant d’inondations et les régions montagneuses devraient faire face au recul des glaciers et à la réduction de la couverture neigeuse.

Dans le cas du sud de l’Europe le risque accru de sécheresse ainsi que la possibilité de difficultés accrues en termes d’approvisionnement en eau et de réduction des ressources hydroélectriques se dessinent.
La science n’a d’intérêt que si elle est utile à l’homme.

Dominique Raynaud est glaciologue et climatologue ; directeur de recherche Émérite CNRS (LGGE, CNRS/UJF, St-Martin d’Hères), membre d’experts du Giec à avoir reçu, conjointement avec Al Gore, le prix Nobel de la Paix en 2007.

Jean-François Donzier

JFDonzier siteLes montagnes européennes sont d’ores et déjà parmi les premières victimes du changement climatique : la question n’est plus de discuter de cette réalité, mais bien de lancer au plus vite les programmes différentiés permettant de s’y adapter avant qu’il ne soit trop tard, principalement en ce qui concerne la gestion des ressources en eau douce et en particulier en montagne! Avec la diminution de l’enneigement et la fonte des glaciers, les régimes hydrauliques de tous les grands fleuves européens, venant des montagnes, sont en effet en train de se modifier et la fréquence et l’intensité des inondations en automne, hiver et printemps, ainsi que des sécheresses estivales vont singulièrement augmenter…

La planification doit se faire au niveau des bassins des grands fleuves et reposer sur une forte coopération intersectorielle et aussi internationale quand les bassins sont transfrontaliers. Plusieurs États de l’Union Européenne élaborent d’ores et déjà des stratégies, comme la France qui vient de lancer une consultation publique pour son Plan national d’adaptation.

La Commission Européenne proposera en 2013 une Stratégie Commune aux Etats-Membres… Beaucoup de solutions existent déjà : il faut les diffuser et en développer la mise en œuvre : il faudra d’abord économiser l’eau et faciliter les recyclages, repenser, ensuite, la gestion des eaux, des lacs, des zones humides et des sols de montagne en développant « une nouvelle culture du risque », et enfin, mieux reconnaître le rôle des montagnes pour la collectivité dans son ensemble et mieux aider les montagnards, dans le cadre de politiques intégrées des bassins.

Avec la Directive-Cadre sur l’Eau, l’Union Européenne, dispose de l’outil efficace qui doit aussi servir à développer ces stratégies d’adaptation de la gestion de la ressource en eau au changement climatique et les mesures indispensables pour l’adaptation de la gestion de l’eau devront être intégrées dans les prochains Plans de Gestion et Programmes de Mesures qui imposent un calendrier précis – 2015, 2021, puis 2027- d’application de la Directive.

Jean-François Donzier est directeur général de l’OIEau (Office International de l’Eau) et secrétaire général du RIOB (Réseau International des Organismes de Bassin).

Jean Jouzel

Jean_Jouzel_siteIntéressé avant tout à ce que nous apprennent les archives glaciaires de l’Antarctique et du Groenland à l’égard de l’histoire passée de notre climat, je ne suis spécialiste ni des glaciers alpins, ni de leur réaction vis-à-vis du réchauffement climatique.
Cependant, à travers les échanges que j’ai eus avec mes collègues impliqués dans la détection de cette poche d’eau et dans l’analyse du risque de vidange naturelle qui y était associé, j’aimerais souligner la remarquable qualité de l’approche suivie par les équipes scientifiques. Celle-ci s’est organisée autour d’une collaboration entre plusieurs laboratoires de recherche fondamentale qui ont démontré leur capacité à se mobiliser dans des délais très serrés et à faire face à l’urgence.

Cette mobilisation s’est avérée primordiale pour répondre à des questions très pointues qui ont requis des études s’appuyant sur des méthodes géophysiques variées. Elle devra s’intensifier dans les années et décennies à venir qui verront le réchauffement climatique progressivement se mettre en place avec des conséquences attendues sur le devenir de ces glaciers des Alpes, dont les spécialistes nous indiquent qu’ils pourraient, sauf pour ceux de très haute altitude, partiellement disparaître.

Jean Jouzel, géochimiste et paléoclimatologue, directeur de Recherches au laboratoire de Saclay du CEA, médaille d’or du CNRS en 2002, membre d’experts du Giec à avoir reçu, conjointement avec Al Gore, le prix Nobel de la Paix en 2007. Il est l’un des spécialistes de la reconstitution des grands changements climatiques à partir de l’analyse des glaces de l’Antarctique et du Groenland.

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