Le changement climatique : une contrainte incontournable pour les sociétés alpines

Article de Fabien Arnaud, le 31 mar, 2008

Dans le contexte des interrogations actuelles sur l’évolution future du climat et sur les dispositions à prendre pour y faire face et/ou en modifier l’intensité, il n’est pas inintéressant de se pencher sur ce que fut l’évolution passée des conditions climatiques dans les Alpes. En particulier, nous verrons que la notion de « changement » est inhérente au système climatique. Ainsi, alors qu’il cherche aujourd’hui à modérer son impact sur le climat, l’homme a dû pendant des millénaires s’adapter à des conditions climatiques dont les changements ont pu parfois être extrêmement brutaux : petit tour d’horizon des relations intimes entre populations alpines et conditions climatiques au cours des derniers 20.000 ans…

Au commencement était la glace.

Il y a environ 70.000 ans, la glace qui avait quitté l’Europe occidentale depuis une cinquantaine de millénaires, fait un retour remarqué sur les massifs alpins. En quelques milliers d’années, un paysage qui ressemblait à peu de choses près à celui que nous pouvons observer aujourd’hui, s’est trouvé enseveli sous plus de mille mètres de glace. Seuls quelques rares sommets émergent alors des Alpes : la limite supérieure de la calotte alpine se situant vers 2400 m à l’aplomb de Chamonix et vers 1200 m à l’aplomb de Chambéry. Les populations humaines sont alors cantonnées à la marge et dans les plaines herbacées d’Europe occidentale où abondent les troupeaux de grands herbivores (bisons, mammouths etc.).

Le retour de conditions favorables, il y a environ 18.000 ans.

Mises à part quelques incursions à la faveur de courtes et modestes améliorations climatiques, ce n’est que 50.000 ans plus tard que les populations humaines peuvent investir le cœur du massif alpin. Partant de l’avant-pays et suivant les crêtes (les fonds de vallée sont alors occupés par des lacs et marais) tout le massif est bientôt colonisé.

Une révolution à portée environnementale : le Néolithique (il y a 7000 ans).

On appelle Néolithique la période culturelle au cours de laquelle l’Homme commence à se sédentariser. De chasseur-cueillir, il devient agriculteur-éleveur, ce qui ne va pas sans conséquence pour son environnement. C’est à partir de cette époque que l’étude des pollens piégés dans des remplissages lacustres ou tourbeux, indique une activité ponctuelle de déforestation, pour favoriser notamment la culture de céréales, mais aussi l’installation de troupeaux. Pour la première fois, l’Homme exerce une empreinte durable sur son environnement.
L’Homme colonise alors toutes les altitudes. Cette expansion s’opère dans un contexte climatique favorable : les températures moyennes annuelles sont alors supérieures de 1 à 2°C à celles que nous connaissons aujourd’hui. La limite supérieure des forêts grimpe jusqu’à 2500 m sur les pentes les mieux exposées. L’Homme s’emploie alors localement à rabattre cette limite afin de favoriser l’implantation de ses troupeaux. C’est à cette période que sont créés les premiers paysages d’alpage, ceux-là même qui aujourd’hui nous paraissent avoir toujours existé.

De 5000 à 2800 ans avant le présent : malgré un contexte climatique favorable, la sédentarisation implique une plus grande vulnérabilité au changement climatique.

Vers 4500 ans avant aujourd’hui, une nouvelle révolution marque la relation entre l’Homme et son environnement. L’utilisation d’outils en bronze favorise un essor considérable de la population, avec en corollaire une pression grandissante sur l’environnement. Dans l’avant-pays, les hommes installent des villages sur pilotis sur les berges exondées des lacs (Léman, Neuchâtel, Bourget, Annecy etc.).
Alors que le climat demeure plus chaud qu’aujourd’hui, des variations rapides du climat vont impacter fortement ces populations relativement denses et donc vulnérables. Une série de périodes de hauts niveaux lacustres vont alors forcer les hommes à quitter périodiquement les bords de lac. Au-delà de cet impact direct sur les habitats, des oscillations climatiques marquées par des conditions plus froides et plus humides pénalisent également les populations qui voient les rendements agricoles diminuer, comme l’indique la chute des concentrations en pollens de céréales.

Vers 2800 ans avant le présent : la fin des occupations périlacustres et la mise en place d’un climat moins favorable.

Vers 2800 ans, on observe une chute drastique des contenus en pollens marqueurs d’activité agricole autour des lacs alpins. Dans le même temps, les sédiments du fond du Lac du Bourget enregistrent une augmentation brutale des apports du Rhône, marquant l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des crues du fleuve. D’après une étude dendrochronologique, le dernier arbre utilisé comme pilotis pour construire une habitation sur le Lac du Bourget a quant à lui été abattu en 805 av. J.-C. Les populations ont alors dû s’adapter en l’espace d’une génération à un changement climatique d’importance. Il est notable que ce changement coïncide avec une profonde réorganisation des sociétés humaines : on passe alors de l’âge du Bronze à l’âge du Fer. Cette transition correspond dans les Alpes à l’arrivée de nouvelles populations apportant de nouvelles pratiques agricoles et industrielles qui se trouvent favorisées dans un contexte où les moyens de subsistance locaux peinent à assurer la pérennité des groupes en place. Nous n’avons que peu d’information sur la nature conflictuelle, voire belliqueuse, ou non, de ce changement culturel et sociétal.

L’intensité de l’occupation humaine continue toutefois de croître après la fin des occupations péri-lacustre malgré des conditions climatiques moins favorables. Cela témoigne vraisemblablement de progrès des techniques agricoles et de nouvelles variétés de plantes et animaux domestiques qui permettent une meilleure maîtrise du milieu.

Dans le même temps, les glaciers, qui occupaient depuis 10.000 ans une position plus reculée que leur position actuelle durant environ deux tiers du temps, amorcent une descente qui ne sera entrecoupée que de deux périodes de retrait relativement brèves. C’est donc un nouveau type de climat qui se met en place : plus humide et plus frais. Ces conditions climatiques connaîtront  un  extrême  au  cours de  la période  dite  du Petit Age Glaciaire (PAG).  Les limites temporelles  du  PAG dépendent  des environnements et des marqueurs paléoclimatiques considérés.  On peut toutefois tenir pour acquis que la période qui coure du XIVème à la fin du XIXème siècle de notre ère fut l’une, sinon la plus froide de l’histoire climatique des Alpes depuis 11.500 ans.

Comment replacer le changement climatique actuel, largement imputable à l’Homme, dans un contexte d’un climat naturellement changeant ?

Il s’agit bien évidemment là de l’une des questions clés pour comprendre l’ampleur du dérèglement actuellement occasionné par l’Homme. Comme exposé plus haut, nous sommes sortis au début du XXème siècle d’une longue période de froid, inédite depuis la sortie de la dernière glaciation. De plus nous avons constaté que les glaciers, si ils ont reculé fortement depuis un siècle et singulièrement au cours des dernières décennies, occupent aujourd’hui une position qu’ils ont occupé environ 50 % du temps au cours des derniers 10.000 ans.
La situation que nous prenons pour un « état de référence », glaciers avancés et hivers neigeux, ne serait-elle finalement qu’une anomalie dans l’évolution naturelle du climat, diminuant d’autant l’intensité de la surchauffe liée à nos émissions de gaz à effet de serre ? Pour le comprendre, il est capital de connaitre les raisons pour lesquelles le climat varie.

Les causes des changements climatiques naturels.

Les changements climatiques naturels sont régis par un certain nombre de paramètres que les spécialistes appellent des « forçages ». On les décompose classiquement en forçages externes, comme les paramètres de l’orbite terrestre ou l’intensité de l’activité solaire et en forçages internes, comme la chimie de l’atmosphère (dont notamment la concentration en gaz à effet de serre), l’activité volcanique ou la dynamique océanique. L’immense complexité du système climatique vient en grande partie du fait que tous ces paramètres agissent simultanément sur le climat et interagissent entre eux.

Les grands cycles glaciaire/interglaciaire, donc la présence ou non d’une calotte glaciaire sur les Alpes, sont régis essentiellement par les paramètres physiques de l’orbite terrestre (excentricité, obliquité, précession des équinoxes), amplifiés par les réactions internes du système. L’étude des carottes de glace antarctiques a ainsi montré, que les périodes interglaciaires sont caractérisées par une augmentation naturelle des concentrations atmosphériques en gaz à effet de serre.
A plus court terme, la tendance de fond du changement climatique à l’échelle des derniers 11.500 ans, c’est-à-dire depuis la sortie de glaciation, est également régie par l’un des ces paramètres : la précession des équinoxes, qui varie justement selon un cycle de 11.500 ans. Pour faire simple, il y a 11.500 ans, lors de l’été de l’hémisphère nord, la Terre se trouvait au plus proche du soleil, alors qu’elle en était plus éloignée en hiver. Aujourd’hui, la situation est exactement inverse. Ce changement s’est traduit par une lente réorganisation de la circulation atmosphérique, dont la conséquence la plus flagrante fut la désertification, vers 5000 avant le présent, de ce qui est aujourd’hui le Sahara et qui fut autrefois une terre verte et fertile. La tendance à l’avancée des glaciers alpins depuis 5000 ans et singulièrement au cours des trois derniers millénaires est une autre conséquence de ce changement cyclique et immuable.
Surimposé sur la grande tendance à l’humidification et au refroidissement de l’Europe occidentale, dus à la précession des équinoxes, les enregistrements paléoclimatiques mettent en évidence un certain nombre d’oscillations climatiques rapides. Bien que les mécanismes physiques mis en jeu restent aujourd’hui mal compris, les indices s’accumulent pour attribuer à la variation de l’activité solaire la responsabilité de ces changements. La période d’abandon des bords des lacs subalpins vers 800 av. J.-C., ou les phases paroxysmales d’avancée des glaciers au cours du PAG, pourraient ainsi s’expliquer par des périodes de moindre activité solaire.

L’intensité prévue des changements d’origine anthropique dans les Alpes.

Le réchauffement actuellement constaté s’inscrit dans une période qui devrait être froide et humide, si l’on considère le cycle de précession des équinoxes. Son intensité et donc sa perception par les populations, est amplifiée si on le met en perspective sur un à quelques siècles. Il faut en effet garder à l’esprit que les derniers effets de la baisse d’activité solaire du Petit Age de Glace se faisaient encore sentir au début du XXème siècle, notamment au travers d’une position des glaciers très avancée dans les vallées alpines. En revanche, rien dans le suivi de l’activité solaire n’explique l’accélération du réchauffement au cours des dernières décennies. Seule l’augmentation massive de la concentration en gaz à effet de serre, émis par les activités humaines, explique l’ampleur du réchauffement.

Les principales inconnues pour évaluer l’évolution future du climat global sont essentiellement humaines et dépendent de l’évolution de nos pratiques énergétiques. Sur la base de différents scénarii économiques, il est possible de proposer des descriptions quantifiées de ce que sera le climat dans cinquante ou cent, même à l’échelle régionale. Pour les Alpes, le réchauffement prévu, en moyenne annuelle, est de 5 à 6°C sur cent ans à 2500 m. Ce chiffre est à mettre en parallèle avec le refroidissement moyen de 1 à 2°C déduit des études paléoclimatiques sur les derniers 5000 ans, ce qui donne une idée de la rapidité inédite du changement en cours. Au-delà de la simple question de la température, c’est la nature même du climat qui sera modifié. En particulier le cycle de l’eau, avec des hivers pluvieux et des étés secs. Les glaciers ne résisteront pas longtemps à ce régime et plus grave économiquement, les stations de sports d’hiver probablement guère mieux. Les modélisations indiquent en effet que d’ici à cent ans, le nombre de jours de neige sera inférieur à 100 (ce qui est admis comme la limite de viabilité d’une station de ski) au-dessous de 2500 m.

Ce qu’il faut retenir.
 
Les paysages alpins, végétation, glaciers, faunes etc., sont modelés en grande partie par le climat et sont par conséquent extrêmement sensibles à ses changements. Il en va de même pour les sociétés alpines. Ces populations ont ainsi longtemps été inféodées elles aussi aux changements climatiques auxquels elles ont dû s’adapter pendant des millénaires, parfois à l’échelle d’une génération, comme lorsqu’il a fallu évacuer les rives des lacs subalpins. Il serait un leurre de se croire aujourd’hui exempt de cette contrainte.
Avec la révolution néolithique, l’homme a amorcé un processus d’émancipation face aux changements climatiques et commencé à modifier son environnement à sa main. Les paysages alpins actuels sont ainsi fortement dus à cette activité. Citons par exemple les pelouses alpines qui sont une création quasi exclusive de l’homme.

 La notion de changement est, nous l’avons vu, inhérente au système climatique qui est par nature instable. Le changement climatique actuel s’inscrit dans une longue histoire de changements d’origine naturelle. Son intensité et surtout sa rapidité apparaissent toutefois inédites et imposeront, comme par la passé, une forte pression sur les sociétés humaines, les incitant à adapter leur organisation et leurs pratiques. Au cours de la longue histoire des sociétés organisées, de tels réadaptations se sont régulièrement accompagnés de conflits, conduisant à des changements des rapports dominants-dominés. Espérons que, prévenus, nous saurons à la fois tenter de limiter le changement climatique et en gérer les effets de manière pacifique et socialement acceptable.

Article de Fabien Arnaud, en photo ci-dessus – Chargé de recherche CNRS, UMR CNRS 5204 – Environnement Dynamique et Territoires de Montagne – Université de Savoie – Technolac

Photos : © MIRCO éditions – Université de Savoie, Technolac - joffo1.deviantart.com – Nasa

  1. 4 commentaires pour “Le changement climatique : une contrainte incontournable pour les sociétés alpines”

  2. par Jide, le 31 mar 2008| répondre

    Merci pour cette synthèse paleo-climatique !
    Je ne suis pas aussi optimiste que toi sur les conclusions, que ce soit pour limiter le changement climatique que pour gérer les effets.
    l’histoire (et la paléontologie) montrent qu’une situation potentiellement catastrophique se traduit implacablement par la catastrophe annoncée (extinction massive, guerre etc.).
    En d’autre termes, le pire est le plus probable.
    A nous de le rendre acceptable.

  3. par Fabien Arnaud, le 17 avr 2008| répondre

    Optimisme ou pessismisme sont des notions subjectives que je me suis efforcé d’exclure du contenu de cet article. Mon parti pris a ainsi été d’en rester à un descriptif factuel. Jide me taxe d’optimisme, j’ai eu d’autres commentaires inverses : sans doute est-ce le signe que la neutralité voulue a été atteinte. Cela démontre aussi le terrible affrontement de points de vue actuel sur le sujet du réchauffement climatique. Cette sur-sensibilité de chacun et l’existence de puissants lobbies, parfois gouvernementaux, mettent à rude épreuve la conscience du chercheur qui doit dans cette tourmente conserver son objectivité.

    Avec le dernier rapport du GIEC, l’exposé des faits est réalisé et validé, il s’agit à présent d’en tenir compte pour prendre les décisions nécessaires à la survie de notre modèle de société, ou à sa mutation vers un autre modèle (meilleur ?). La balle est donc dans le camp des citoyens et des acteurs politiques : nul ne pourra dire qu’il n’était pas prévenu (cf. le papier de JJ Delannoy sur ce même blog : http://www.duralpes.com/l%e2%80%99intelligence-collective-pour-relever-le-defi-climat/).

    Enfin, n’oublions pas que le réchauffement climatique n’est pas la seule menace qui pèse sur la planète. La tendance naturelle de notre société hyper-médiatique étant de refuser la complexité, l’erreur serait d’opposer les « causes » à défendre. A nous de faire parler notre intelligence pour faire en sorte que le changement climatique soit l’étendard d’un nécessaire changement de point de vue sur l’environnement plutôt qu’un faire-valoir qui occulterait les actions environnementales « hors-climat ».

  4. par Alex, le 17 août 2008| répondre

    Your blog is interesting!

    Keep up the good work!

  5. par omnes, le 11 mai 2009| répondre

    j’aime bien toute ces informations ca m’aide pr mes controles

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