Le choix d’une vie

Article de P/DurAlpes, le 7 juil, 2008

Le développement durable implique dans nos projets, nos entreprises et nos modes de vie de l’adaptation voire parfois un réel changement. Celui-ci suppose alors d’avoir le courage d’analyser son fonctionnement, de le passser au crible ; un excercice qui nécessite avant tout de l’audace. Qualité qui manque aujourd’hui à la plupart de nos grands décideurs. Oser le changement fait peur. Pourtant le témoignage suivant – Hélène Martin Tosca, Gilles Tosca – montre bien que les projets bien pensés peuvent être à la fois solides économiquement, porteurs de satisfactions individuelles et cohérents pour la collectivité.

Après 7 ans d’expérience dans les organismes agricoles de Champagne (Chambre d’Agriculture et Mutualité Sociale Agricole), en plein cœur de l’agriculture productiviste, qu’est-ce qui peut pousser deux ingénieurs agronomes à s’installer avec un ami en montagne, dans la vallée de la Maurienne, à Valloire en Savoie, pour y créer une ferme d’élevage laitier avec transformation fromagère ?

« Aujourd’hui on définirait ce choix comme celui du développement durable. A l’époque nous le définissions comme le choix d’une agriculture permettant de viser plusieurs objectifs : vivre en montagne dans un environnement naturel préservé ; participer concrètement à l’entretien de ce milieu ; maîtriser l’ensemble du processus de production, de l’herbe à la vente directe des fromages ; en vivre et s’inscrire dans une tradition de savoir-faire n’excluant pas l’innovation ; faire partager aux plus grand nombre le sens de notre métier de paysans-fromagers.

Valloire a été le lieu idéal pour atteindre ces objectifs. A 1500 mètres d’altitude, cette station-village été/hiver tente de concilier développement touristique et respect du patrimoine, riche d’une longue expérience de voie de passage au pied du Col du Galibier, d’activités commerciales extra-muros (le temps des colporteurs) et intra-muros (accueil touristique été et hiver depuis 1930).

La Ferme du Pré Clos (au hameau de la Borgée), avec ses trois fondateurs venus d’ailleurs et non fils d’agriculteurs, a d’abord pu se créer et se développer grâce à la volonté farouche de Pierre Cornu et Pierre Savoye, les deux derniers éleveurs laitiers de Valloire, décidés à ne pas voir disparaître avec eux les savoirs de paysans de montagne dont ils étaient les derniers dépositaires. Chaque pan de montagne a sa particularité : l’élevage de vaches laitières de montagne (30 Tarines et Abondance) requiert d’autres approches que celles enseignées à l’Ecole nationale supérieure d’agronomie de Rennes ou côtoyées en Champagne. Il en va de même de la fabrication des fromages fermiers. Les deux anciens ont mis à notre disposition tous leurs savoirs, sans compter leur force de travail et une souplesse financière dans le rachat du bâtiment d’exploitation, bienvenue dans une phase de création d’entreprise. Cette transmission des savoirs s’est doublée d’un rôle d’intermédiaire auprès des Valloirins, d’introducteur dans la société locale qui a grandement facilité notre intégration (on nous a vite surnommés « les nouveaux Pierrots » du surnom donné aux anciens propriétaires).

L’action sur le milieu menée dans le cadre de l’élevage de notre troupeau a été cohérente avec notre projet : prairies naturelles faiblement fertilisées, et uniquement par le fumier stocké en hiver ; pâturage extensif entre 1 500 et 1 900 mètres d’altitude ; effort de lutte contre l’embroussaillement, pour maintenir ouverts nos paysages ; volonté de maintenir la fauche de prés malgré un parcellaire très morcelé. Ce travail d’entretien des territoires de montagne se heurte à des difficultés physiques et fait naître des questions posées par la rentabilité économique à court terme. Mais celles-ci ont été surmontées par le désir d’obtenir la meilleure valorisation du produit fini (fromages au lait cru de vaches nourries été comme hiver au foin de montagne) et par celui de la fierté de poursuivre le travail millénaire sur ces magnifiques terres et paysages façonnés et dessinés par cette communauté montagnarde vieille de plusieurs siècles. L’agriculture de montagne, pour être durable, ne peut se permettre le luxe de céder la place, ne serait-ce que quelques années, à la friche au prétexte que le temps et l’argent investis dans le travail sur le territoire seraient plus rentables s’ils étaient investis ailleurs. C’est ainsi qu’il faut résister à la tentation d’acheter tout son fourrage à l’extérieur.

Economiquement, cette agriculture à taille humaine a toute sa place dans une économie alpestre, à condition d’aller jusqu’au bout de la démarche de vente directe : les visites de la ferme, ouverte aux vacanciers et à l’accueil de groupes scolaires (classes de neige et classes vertes), les goûters en alpage, la découverte de la fabrication des fromages sont certes gourmands de temps (environ un tiers de la main d’œuvre), mais amorcent très efficacement toute une dynamique commerciale de contact, de proximité, d’échanges, de rencontres, d’action pédagogique. Notre exploitation se veut un lieu de vie, d’informations et d’échanges. C’est par exemple ce qui nous a amené à transformer l’étable vide durant l’été en un site d’expositions en fin d’article.
Aujourd’hui, notre structure accueille plus de 70 classes chaque année et ce sont des milliers de personnes qui échangent avec nous, et entre elles, au cours de nos visites à thèmes. Nous avons ainsi atteint un taux de vente directe proche de 90 %, le reste est destiné à une communauté commerçante de Valloire (restaurants) qui a choisi aussi de jouer la carte des productions locales.

L’ensemble de ces échanges et rencontres est ce qui rend à nos yeux ce métier passionnant, et qui lui donne tout son sens, en y rajoutant une dimension humaine dont notre société a finalement le plus besoin : la production de lien social. C’est ausssi une façon pour nous de contribuer à l’attractivité de notre vallée et à la diversifiaction de son offre touristique.
 
Nous ne vendons pas simplement du fromage et une certaine image de l’agriculture, nous vendons un lien à la terre, peut-être du rêve ou des souvenirs, mais surtout de l’authenticité. En allant jusque là, il s’agit de recréer le cercle vertueux entre le produit, le territoire et l’homme qui allie la satisfaction du client à celui du producteur. Chacun s’enrichit, au grand bénéfice de la communauté montagnarde tout entière puisque vivant du tourisme.

Cette vision optimiste ne doit pas occulter les freins et les difficultés qui concernent principalement la dimension humaine déterminante pour assurer la bonne gouvernance du projet. Celle-ci est en efffet dépendante,  comme pour toute entreprise, de la qualité de la gestion des ressources humaines, mais aussi de l’implication des autres acteurs collectifs  – communes, acteurs touristiques – qui par leurs choix de gestion publique (maîtrise du foncier, type de tourisme…), pèseront sur la durabilité de ce projet. L’enjeu est bien de réfléchir, chacun à son niveau, mais aussi collectivement, aux priorités pour mettre en place les bases d’un réel développement durable. Chantier passionnant, et ô combien rendu fragile par nos faiblesses humaines… »

Les Expos du Pré Clos
Le principe en est simple : les vaches parties en alpage laissent l’étable vide durant tout l’été. Une idée a alors germé dans la tête de la fromagère : utiliser cet espace, vivant aux rythmes de nos vaches, veaux et visites tout l’hiver, pour le faire vivre également en saison estivale, en faire un lieu d’information et de vie, en y présentant régulièrement des expositions.
Le lancement de la démarche s’est fait en lien avec « Artisans du Monde » de Saint Jean de Maurienne, en présentant leur exposition sur le commerce équitable « Autres échanges, autre monde ». Consommer équitable et consommer local sont dans la même logique : une consom’action respectueuse des producteurs, de leur environnement et des échanges humains.
La seconde année s’est faite en lien avec l’école primaire de Valloire qui nous a mis à disposition son exposition de Yann Arthus Bertrand sur le développement durable.
Puis ce fut un lieu d’échange sur la même thématique, associée à celle du patrimoine, avec la présentation d’un des volets de l’exposition de Dominique Levet « Territoires anciens, Territoires de demain – Valloire, un exemple savoyard ».
Cette année, c’est la fromagère qui présente sa propre réalisation : sa conception durable et artistique de la fabrication fermière des fromages. « From’Art : Fabriquer des fromages fermiers : Tout un art ! « 

Du 15 Juillet au 15 Aout, l’Expo du Pré Clos 2008 « From’Art »
Ouvert tous les matins, de 9h00 à 12h00.
Ferme du Pré Clos, La Borgé, 73450 Valloire

Autre témoignage de Gilles Tosca

Photos : © MIRCO éditions – Hélène Martin Tosca et Gilles Tosca – Tous droits réservés

  1. 2 commentaires pour “Le choix d’une vie”

  2. par gabarrou patrick, le 7 juil 2008| répondre

    Très beau projet et réalisation exemplaire qui contrastent d’impressionnante manière avec l’immense « versant noir » de Valloire qui promotionne à travers un rassemblement annuel de plusieurs milliers de quads la négation voire la destruction de ce qui a fait venir en ces lieux des personnes comme Hélène et Gilles Tosca.
    Cette promotion insensée des loisirs motorisés et, dans ce cas précis, d’une pratique interdite par la loi pousse à rebaptiser Valloire « QUADVILLE ».
    Rappelons que le 26 Juin Madame le maire de la commune voisine de Valmeinier a déclaré: « On est choqué de voir que l’on nous pourrit la vie pendant cinq jours avec 3.000 Quads; ce n’est pas cette image-là que l’on veut donner de la montagne ». Et que le Conseil municipal a refusé par délibération le passage de la Transvalquad sur les terres de la commune

  3. par Mordelet, le 10 juil 2008| répondre

    Votre expérience constitue un cas d’école pour deux de nos formations universitaires toulousaines qui apportent aux étudiants une réflexion sur le développement durable d’une part, sur la montagne d’autre part: master pro aménagement du territoire et télédétection (Université Paul Sabatier) et licence pro gestion animation des espaces montagnards et pastoraux (Université du Mirail et Ecole Nationale de Formation en Agronomie en partenariat avec l’Université Paul Sabatier et le lycée agricole de Vic-en-Bigorre).
    Au delà de son intérêt pédagogique, elle apparaît comme histoire humainement très riche qui fait envie, malgré toutes les difficultés imaginables entre les lignes.

    On lira avec curiosité les tomes (:)) suivants qu’on espère nombreux de vos aventures.

    Bien amicalement.

    P. Mordelet.

Ecrire un Commentaire