Le développement durable : l’avenir de l’homme…

Posté le 28 avr, 2008 | par Dominique Levet |

Malgré la semaine de sensibilisation nationale pendant laquelle les problématiques ont été posées, le concept du développement durable demeure encore flou. Banalisé, utilisé à des fins commerciales, il est encore malmené, réduit au simple tri de déchets ou à la culture d’un potager. Nous ne voulons toujours pas comprendre que l’enjeu de notre civilisation est lié à ces 2 lettres « DD ». L’avenir de l’homme passe par la construction d’un chantier colossal, une cathédrale universelle dont chaque pierre sera portée par la volonté collective.

Nous avons interrogé Dominique Levet, professeur en sciences politiques des problématiques environnementales et de développement durable dans le cadre du Master international ParisTech, (également administrateur-fondateur de l’IEDD, Institut Européen du Développement Durable). Il nous rappelle quelques fondamentaux, évoque les menaces, explique comment nous pouvons agir.

Le développement durable n’est pas une pratique nouvelle, une mode à laquelle sacrifieraient nos dirigeants politiques ou économiques, quelques responsables d’Organisations non gouvernementales (ONG) en mal de se mettre en avant ou par choix idéologique. L’agitation médiatique qui l’entoure pourrait le faire croire, mais l’histoire est bien meilleure conseillère et permet de remettre les choses à leur juste place. Comme Monsieur Jourdain, dans « Le Bourgeois gentilhomme » de Molière, faisait des vers sans le savoir, nombreuses sont les sociétés qui l’ont mis en pratique bien avant qu’on n’en parlât et que le concept n’existât.

Des pratiques intuitives… à la prise de conscience actuelle.

Certaines, fort anciennes, ont su créer les conditions d’une prospérité durable, profitant, dans certains cas, d’un milieu géographique favorable, sans que ce facteur soit une garantie absolue de longévité. Nous trouvons des exemples dans le Japon du XVIIème siècle où les shoguns Tokugawa ont su stopper et inverser les effets catastrophiques d’une déforestation systématique du territoire ; certes, en interdisant les coupes de bois mais, aussi, en suscitant des améliorations technologiques, comme de meilleurs rendements caloriques des poêles à bois pour le chauffage[1] et en encourageant la reforestation.

D’autres civilisations, au contraire, ont disparu parce qu’elles n’ont pas été assez vigilantes. C’est le cas de la société polynésienne de l’île de Pâques dans le Pacifique ; des colonies vikings du Groenland ; des Mayas[2]  de « Meso-america » dont la civilisation brillante s’est effondrée brutalement, entre 760 et 910 après J.C., avec une perte de plus de 90% de la population. Dans tous ces exemples, deux facteurs ont joué un rôle déterminant : les dégâts irréparables causés par les populations sur leur environnement, les changements climatiques. Ce deuxième facteur étant souvent aggravé par la déforestation.

Ainsi, comprendre les relations qui existent entre l’Homme et son environnement naturel et patrimonial ; chercher à concilier les objectifs, de prime abord contradictoires, de la protection de la biodiversité - « cette fine peau vivante qui enveloppe la Terre (et qui) ne cesse de se détériorer à un rythme croissant »[3] - et du développement économique et social des populations n’est pas nouveau. Nos ancêtres l’ont fait avant nous, parfois très bien, et nombreux sont ceux qui ont connu des réussites que nous classerions aujourd’hui, sans aucun doute, sous la rubrique du « développement durable ».

En revanche, la prise de conscience par la communauté internationale de la détérioration rapide de notre environnement est nouvelle. Elle est la conséquence directe et mesurable du mode de fonctionnement des sociétés occidentales (européennes, nord américaines et nippone) après la Révolution industrielle du XVIII° siècle et les Révolutions agricoles du XVIII° siècle et d’après la Seconde Guerre mondiale. Elle résulte aussi de l’accélération de ce phénomène, en particulier dans un domaine comme l’évolution du climat. Il y a donc urgence à agir, efficacement et à tous les niveaux, du local à l’international.

Les conférences de Rio, en 1992, et de Johannesburg, en 2002, ont mobilisé les chefs d’Etat et de gouvernement, les ONG, ont alerté les citoyens, en particulier ceux des pays riches, sur les risques encourus par la planète et par l’humanité. La première, en mettant l’accent sur la biodiversité et le changement climatique a proposé, avec les Agenda 21[4], le développement durable comme modèle de développement ; la seconde, en insistant sur le fait que les pays riches ne peuvent pas poursuivre leur développement en faisant fi de l’avenir des pays les plus pauvres ou de grands pays, comme l’Inde et la Chine, au développement exponentiel, a montré que notre avenir ne pouvait être que solidaire.

Le mode de développement occidental ne peut plus servir de modèle à ces pays et à leurs populations. Si l’on prend l’exemple de la production de CO2, élément déterminant du réchauffement du climat, il est indispensable de les aider à trouver des solutions alternatives satisfaisantes à leur propre épanouissement. Il est aussi impératif, de veiller à éviter une nouvelle coupure nord/sud, du seul fait que les pays pauvres ressentent, trop souvent, les préoccupations environnementales de l’Occident comme un moyen qu’il aurait inventé pour les tenir à l’écart d’un développement économique et social identique au sien. En effet, comment, quels arguments et quels moyens l’Occident pourrait-il employer pour interdire aux Chinois ou aux Indiens l’accès à ce progrès ? Au nom de quoi devraient-ils en être privés alors que les occidentaux continueraient, tout en en restreignant et contrôlant mieux l’usage, de bénéficier de tous les services dus aux progrès technologiques. La voiture particulière traduit toutes ces problématiques qui relèvent de données technologiques, économiques, sociales et culturelles.

Alors, comment peut-on parler utilement du développement durable? Comment peut-on en donner une vision claire et attrayante ? Montrer qu’il est à la portée de tout homme de bonne volonté pourvu qu’il soit prêt « à lire et écouter la nature », à faire preuve d’esprit de générosité et à admettre que le génie humain, comme celui de la nature, peut, s’il en a la volonté, « construire les adaptations et coopérations qui fondent croissance et durabilité »[5] ? Je crois qu’il y a un préalable à tout cela, un état d’esprit à acquérir : accepter comme une règle fondamentale de l’humanité (en paraphrasant un vieux proverbe indien) que « nous empruntons la terre à nos enfants, nous ne l’héritons pas de nos parents ».

Un peu d’histoire pour commencer.

En 1861, sous l’impulsion de l’Ecole des peintres de Barbizon, sont créées à Fontainebleau, par l’Empereur Napoléon III, les Réserves artistiques. Ce sont les premiers statuts de protection adoptés dans le monde[6]. Autre étape importante, la création, toujours à Fontainebleau, en 1948, de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature, (UICN)[7], sous l’impulsion de l’UNESCO, de la France et de la Confédération Helvétique.

En 1971, la création du programme l’Homme et la Biosphère (Man and Biosphere) de l’UNESCO permet de jeter les bases, sans le nommer, du développement durable. La Stratégie de Séville, adoptée en 1996, définit les réserves de biosphère comme des territoires représentatifs des grandes régions biogéographiques de la planète et en fait des territoires d’expérimentation et de démonstration du développement durable.

Mais il faut attendre, en 1987, la Commission Brundtland[8] pour définir le développement durable comme « un mode de développement qui satisfait les besoins des générations présentes sans diminuer la capacité des générations futures à satisfaire les leurs ». Les conclusions de la Commission sont reprises par la Conférence de Rio en 1992. Placées au point d’équilibre de l’environnement, au sens naturel et culturel, de l’économie et de la société, les actions de développement durable résultent de la mise en synergie de ces trois pôles dans une dynamique de progrès qui répond aux critères de « viable », « vivable » et « équitable ».

Le développement durable : le joker pour sortir de l’impasse.

Le développement durable est à la fois une philosophie de la vie et une méthodologie de l’action qui peut permettre à l’humanité de sortir « du cycle mortifère » dans lequel elle s’est égarée, car les menaces qui pèsent sur notre planète et sur les différentes espèces végétales et animales qu’elle abrite – et par conséquent sur l’Homme - sont bien réelles. Ces menaces ne concernent pas un avenir lointain qui, dans une attitude égoïste, nous laisserait de marbre. Elles agissent déjà.

Menaces sur la biodiversité, par extinction, à court terme, de plusieurs milliers d’espèces animales[9] ou végétales ; effet de serre et changements climatiques dus aux activités humaines ; accès à l’eau potable de plus en plus difficile pour une part importante de la population. Menaces sur l’économie et les grands équilibres géopolitiques du fait d’une mondialisation accrue, mal comprise et mal contrôlée, commencée voilà plusieurs siècles. Fragilisation des rapports sociaux interrégionaux ou locaux : démographie insuffisamment maîtrisée, en particulier en Asie et en Afrique ; droit à l’éducation non respecté ; épidémies en rapide extension[10] ; mouvements migratoires massifs des pays pauvres vers les pays riches[11] ; conflits locaux ou régionaux de plus en plus nombreux pour des raisons ethniques, ou pour le contrôle des ressources en matières premières, en particulier, d’approvisionnement en eau.

Les réserves en eau douce ne sont pas inépuisables. Elles sont, par ailleurs, très mal réparties : l’Asie n’en détient que 30% alors qu’elle représente 60% de la population mondiale. Inversement, l’Amazonie représente 15% des réserves en eau pour seulement 0,3% de la population. La question de l’approvisionnement en eau douce et potable de toutes les populations du globe est véritablement un des grands défis à relever en ce début du XXIème siècle. On mesure l’immensité de la tâche à accomplir quand on sait qu’un homme sur cinq n’a pas accès à l’eau potable et que l’eau contaminée est le premier facteur de mortalité dans le monde. Un Américain prélève en moyenne 600 litres d’eau par jour, un Européen 250, un Africain 30. Il ne s’agit pas de porter la consommation de l’Africain au niveau de celle de l’Américain du Nord mais de veiller à ce qu’une accessibilité équitable à cette ressource soit garantie  pour tous. Que l’humanité toute entière ait accès à l’eau, le « premier  aliment de tous les êtres »[12] ; à une eau potable, accessible quotidiennement et à un prix raisonnable, sans avoir à braver des dangers insensés ou des distances considérables est un acte de justice élémentaire que la communauté internationale et, en particulier les pays riches, doit garantir et assurer à toutes les populations.

L’eau est aussi source de conflits souvent très violents et très longs, elle est toujours un enjeu de pouvoir politique et économique. Le livre de la Genèse a conservé la mémoire des luttes, qui opposèrent Isaac et les Philistins, pour le contrôle des puits en Palestine. Aujourd’hui le barrage de Faraka, sur le Gange, est à l’origine de très vives tensions entre l’Inde et le Bengladesh. L’eau conserve une place majeure dans les grands enjeux stratégiques régionaux contemporains qui opposent peuples et Etats dans des conflits armés qui mettent régulièrement en péril la paix. La maîtrise des eaux du plateau du Golan nourrit le conflit entre Israël et la Syrie ; la possession des eaux de la partie amont du Tigre et de l’Euphrate - avec la construction de barrages pour l’irrigation - avive les tensions entre la Turquie et ses voisins - la Syrie et l’Irak.

Le réchauffement climatique est un sujet de préoccupation majeur pour l’humanité. La communauté scientifique n’en est plus à discuter de savoir s’il aura lieu ou pas mais elle tente d’évaluer l’importance du phénomène, de déterminer quand il débutera[13] et de proposer, aux responsables politiques et aux populations, des comportements pratiques qui permettraient de ralentir le processus de dégradation du climat et d’en limiter les effets.

Il est vrai que la canicule de l’été 2003 et ses effets sociaux désastreux (le nombre de décès supplémentaires provoqués par la canicule du mois d’août a été estimé, par l’Inserm, à 15 000 !)[14], que les accidents climatiques répétés, violents et spectaculaires, en Europe (tempête de décembre 1999, inondations), aux Etats-Unis (l’ouragan Katrina qui a frappé les côtes américaines à proximité de la Nouvelle Orléans à la fin du mois d’août 2005 a été l’un des plus puissants et des plus étendus)[15], ont de quoi faire réfléchir l’opinion publique.

Mais, pour autant, avons-nous bien conscience que nous sommes engagés « dans une gigantesque expérimentation sur le climat à l’échelle de la planète » ? Qu’il nous est impossible de l’arrêter et qu’elle engage les générations présentes et à venir ? Elle peut tourner mal, le facteur temps jouant contre nous. Si c’est le cas, des menaces mortelles pèseraient sur la biodiversité : disparition de nombreuses espèces - l’espèce humaine n’en est pas à l’abri - occupation de nouvelles niches écologiques par des espèces parasites, surgissement de nouvelles espèces opportunistes.

Des solutions à l’échelle globale.

Maintenant, comment faire pour mettre en pratique le développement durable, pour qu’il ne demeure pas un concept flou, une série de déclarations de bonnes intentions rarement suivies d’effets ? Pour qu’il soit appliqué à un territoire et devienne un exemple de démocratie locale ?

Premièrement, définir un périmètre opérationnel. Nous avons plusieurs possibilités : un choix sectoriel, par domaine d’activité : le ski alpin ; un choix environnemental, par milieu cible : la préservation de la grande faune sauvage ; un choix sociologique, par population cible : les actifs du secteur touristique. Néanmoins, cette méthode ne permet pas l’approche systémique, globale et transversale, indissociable d’une véritable démarche de développement durable, qui n’est rendue possible que par l’approche territoriale. Elle seule permet la combinaison de toutes ces problématiques. Il n’y a donc pas de développement durable qui ne s’appuie sur un territoire.

Le territoire - territoires traditionnels et territoires nouveaux de la virtualité - définit un système dans lequel les liens qui assemblent société, économie et environnement apparaissent avec tout leur relief. Il rend possible, en couplant la dynamique des interactions qui s’exercent, d’agir sur certaines d’entre elles pour faire progresser le système dans la direction du développement durable. Ainsi, le territoire, parce qu’il est un lieu privilégié des interactions, un lieu de vie, de ressources et d’expression d’une demande sociale, un lieu où s’expriment les actions de conservation, de préservation du patrimoine naturel et culturel et de son utilisation, offre une vision globale, systémique, qui permet d’analyser les dynamiques de développement durable et les garanties de faisabilité de celles-ci.

Le premier territoire auquel l’on pense est la commune, unité de base de l’organisation territoriale de la République et de l’expression de la démocratie[16]. Mais, sans remettre en cause le bien fondé de son existence, nous savons qu’elle présente, du fait même du mode de découpage du territoire national et de son ancienneté, des freins quant à l’efficacité des actions engagées. Le législateur et les acteurs locaux en sont conscients. C’est pourquoi ils ont imaginé d’autres combinaisons possibles qui, en donnant aux communes la possibilité de se regrouper, leur permettent d’agir mieux.

Cependant, nous restons là dans le cadre « classique » de l’organisation du territoire. Il ne répond pas toujours aux impératifs liés aux stratégies nouvelles de développement durable. On peut déjà retenir, qu’en matière d’aménagement, le territoire ne saurait rester enfermé dans ses limites traditionnelles qui, si elles sont immédiatement perceptibles, géographiquement et culturellement, par la population et par les responsables locaux, n’en présentent pas moins un risque important d’une perte de sa propre dynamique : les loups et les chamois ignorent les limites administratives ou les frontières entre les Etats ! Ainsi, l’unité pertinente, pour atteindre les objectifs de conservation et de préservation de la biodiversité faunistique et floristique de notre patrimoine naturel est, en milieu montagnard, le massif, défini comme un territoire doté d’une unité géographique, historique, culturelle et économique, au sein duquel seraient représentés, de façon équilibrée, tous les acteurs de la vie locale. Dans le cadre de l’Union Européenne, on ne peut pas écarter de nouvelles unités territoriales au caractère transfrontalier, en particulier pour l’Arc alpin.

L’obstacle majeur, à de réelles stratégies de développement durable, réside actuellement dans le discours des aménageurs et des responsables des collectivités territoriales qui reste « ancré dans une vision quantitative de l’espace »[17]. Conçu, avant tout, comme une distribution d’« allocations de territoires » l’aménagement reste arrimé à une vision géographique de l’espace avec la création de fronts mobiles (aménagements de pistes, implantations immobilières, zones protégées, voies de circulation et ronds-points…) selon une tactique éprouvée destinée à favoriser tel ou tel usage du territoire quand ce ne sont pas des intérêts particuliers. On répondra qu’il y a, avant toute décision, des arbitrages qui sont rendus. Mais on peut objecter qu’ils ne sont pas tous donnés dans une transparence irréprochable et que l’augmentation des recours en justice, introduits par des associations ou des particuliers ayant intérêt à agir auprès des tribunaux, résulte plus d’un disfonctionnement, en amont, que d’une systématisation du recours au juge.

Les fondements du développement durable reposant à la fois sur des principes qualitatifs et systémiques, il est nécessaire d’évaluer les projets non sous la forme quantitative habituelle de satisfaction de stratégies locales de développement, de déplacement de fronts, mais sous l’aspect des flux échangés entre les différentes composantes du territoire : « Il s’agit de passer d’une approche en termes d’équilibres impossibles à atteindre à une approche d’états stationnaires possibles à gérer. »[18]

Une opportunité pour travailler ensemble.

Deuxièmement, viser à plus de démocratie. La complexité des enjeux liée aux incertitudes scientifiques et à la multiplicité des acteurs montre l’insuffisance des procédures de prises de décision jusqu’alors en vigueur. A cela s’ajoute les nouvelles exigences d’une classe moyenne très attentive à la qualité de ses conditions de vie et qui, par conséquent, exige de prendre part aux décisions qui engagent son avenir et celui de ses lieux de vie. Elle apporte, dans les débats, une vision différente de celle des experts, elle est plus soucieuse d’une approche globale des questions et considère que le patrimoine commun au groupe (son environnement naturel et patrimonial au premier chef) est plus important que les notions de propriété privée et d’intérêts particuliers.

Ceci explique le succès des associations de défense de l’environnement et du patrimoine et les prises de positions, parfois très dures, qu’elles sont prêtes à défendre en justice. Cependant, il ne faudrait pas que ces engagements, bien venus et souvent très efficaces, ne tournent à la défense d’intérêts corporatistes (groupes ou communautés) à caractère exclusif et au détriment de l’intérêt général, ceci en suscitant des conflits difficiles à régler. C’est pourquoi le rôle des élus et des responsables associatifs est plus que jamais fondamental dans l’exercice de cette nouvelle gouvernance.

Une bonne occasion est donnée aux élus des collectivités territoriales, entre autres, aux communes et aux départements, d’expérimenter une telle démarche, soit en réalisant un Agenda 21, soit en établissant, dans le cadre du Plan Local d’Urbanisme (PLU), un Projet d’Aménagement et de Développement Durable (PADD). Bien entendu, il ne faut pas que ce soit uniquement pour répondre aux impératifs de la loi[19], ou une simple action cosmétique destinée à séduire les électeurs. Il s’agit, bien au contraire, de rassembler la communauté autour d’un projet commun de développement économique compatible avec l’environnement naturel et patrimonial du territoire, avec l’équilibre du groupe social, ceci dans le respect des générations à venir.

Quelle cause pourrait nous faire oublier l’avenir de la planète ?

Résumons-nous, un développement durable de notre planète reposerait donc sur l’harmonieux équilibre des facteurs économiques, sociaux et environnementaux. Approche ambitieuse qui a le mérite de définir clairement ce qu’il devrait être, mais qui risque de cantonner le développement durable dans la recherche d’un absolu, la quête inaccessible d’un mythe et d’en détourner ses partisans. Ne parlons pas de ses détracteurs ! Aussi, faut-il se montrer pragmatique.

Le Législateur a pris acte des enjeux considérables que représente la préservation de notre environnement et des dangers que font peser sur la vie les atteintes, trop souvent mortelles, qui lui sont portées. Au niveau international, sous la pression des ONG et des militants écologistes, l’ONU a pris des mesures incitatives en matière d’Agenda 21, de lutte contre les gaz à effet de serre. Au plan national, il a traduit cet engagement dans la Loi fondamentale du Pays : après la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 qui affirme les droits civils et politiques, le Préambule de la Constitution de 1946 qui reconnaît les droits économiques et sociaux, la Charte de l’environnement[20], correspond à la troisième génération des droits de l’Homme. D’autres textes, adoptés à Paris ou à Strasbourg, parachèvent le dispositif. Au niveau international la France, par la voix du chef de l’Etat, Jacques Chirac, affirme sa volonté de contribuer efficacement à la lutte contre les pollutions et les menaces qui pèsent sur la biosphère. Elle ne le fait encore que très imparfaitement.

Une décennie en arrière, on commençait à peine à évoquer le changement climatique et, le plus souvent, les personnes – des scientifiques ou des écologistes – qui abordaient cette question étaient considérées comme de doux farfelus. Mais après le film d’Al Gore, les travaux du GIEC, le Grenelle de l’Environnement…, il est difficile de ne pas admettre l’évidence : il se passe quelque chose de nouveau, le climat évolue d’une façon qui ne nous est pas favorable et dont l’origine est à rechercher dans les activités de l’homme. Le nier, faire comme s’il ne se passait rien, serait de la part de tous : responsables politiques, économiques et associatifs, simples citoyens, pour le moins, la marque d’une certaine cécité ou d’une grande ignorance, coupable au regard des générations à venir. Ce serait, en fait, une faute.

Le vocable « développement durable » est mobilisé par tous les acteurs de la vie économique et politique. Les dernières élections municipales l’ont suffisamment montré : quelle liste ne l’a pas utilisé pour obtenir le bulletin tant désiré ? Il est entré dans le domaine du « politiquement correct », de « l’économiquement correct » mais, en même temps, son sens et sa portée en sont appauvris. Cette pratique cache, il est vrai, des attitudes différentes qui vont du manque d’information et de formation à la tromperie la plus grossière. 

Il ne faut pas que des initiatives aussi fortes que le Grenelle de l’environnement, qui, d’un avis général, a permis de produire des travaux de qualité, ne soient pas suivies d’effets. Il ne faut pas qu’elles donnent l’impression que ce n’était, encore, qu’une entreprise de communication. Il en va de même sur un plan international, les cris, les pleurs et les colères, les révoltes des « mal nourris » et des « affamés », demandent plus de respect de la part de tous ceux qui exercent une parcelle de pouvoir, exigent des actions en profondeur pour leur redonner nourriture et dignité. En retour, pour être bien compris, il y a un effort important à fournir pour clarifier le concept de développement durable et le rendre compréhensible par tous.

Le développement durable ne peut se réduire à des lois, des règlements ou des recettes, moins encore à des incantations. Il est l’affaire de tous et demande un haut niveau de conscience éthique individuelle pour refuser des profits immédiats dangereux pour l’avenir, une conscience collective développée et une vision de l’avenir qui repose sur d’autres valeurs que celles de la société de consommation. L’économie du désir dans laquelle nous sommes immergés depuis la fin de la Seconde guerre mondiale ne sert que l’illusion de satisfaire des besoins, sans cesse plus importants, et nous conduit à nous enfermer dans un individualisme forcené. Elle fait jouer aux cotés matériels de la vie le rôle que jouait jadis la spiritualité, en pensant répondre, pour nombre de nos contemporains, à l’angoisse que l’homme éprouve devant la mort. Or, l’homme doit s’assumer tel qu’il est, c’est-à-dire comme « sujet » et cesser de vouloir échapper à sa condition d’être social et mortel.

L’avenir de notre planète et, par conséquent le nôtre, est l’affaire de tous, quelque soit la place où nous nous trouvons. Cet avenir se joue aussi bien dans les gestes quotidiens les plus simples – ne pas gaspiller la ressource en eau douce, pratiquer le co-voiturage ou préférer les transports en commun chaque fois que cela est possible - que dans les grandes décisions prises à l’échelle d’un continent ou de la planète – par exemple, le protocole de Kyoto sur les gaz à effet de serre[21].

Cette prise de conscience ne se fera qu’au prix d’un considérable effort d’information et de formation de toutes les couches de la population et, prioritairement, des jeunes générations. Le ministère de l’Education nationale, les collectivités territoriales, les associations dédiées à l’environnement ont un rôle de premier plan à jouer. Par ailleurs, il faut cesser de penser que les avancées technologiques futures seront à même d’apporter des réponses aux agressions que l’Homme opère, de longue date, sur son environnement. Ces réponses ne seront, dans le meilleur des cas, que partielles et sans aucune assurance de sauver la planète mère et, par conséquent, de nous sauver. Au préalable, un changement radical de notre mode de développement aura dû être adopté.

Le génie humain a bien souvent apporté la preuve, au cours de l’Histoire, qu’il était capable du meilleur et du pire. Espérons que l’Homme saura, cette fois, se montrer suffisamment sage pour réagir assez vite et assez fort pour opposer aux menaces qui pèsent sur la biodiversité - expression de la « diversité du monde vivant dans la multiplicité de ses espèces » - et sur sa propre existence le développement durable comme un nouvel humanisme. Pour cela il doit avoir conscience que ses « pires ennemis (…) s’appellent inaction, conservatisme, frilosité, domination et égoïsme ; ses meilleurs alliés, action réfléchie, innovation, audace, humilité et générosité. »[22]

[1] C’est ce qu’un certain nombre d’organismes publics et privés, d’entreprises, commencent à développer dans le cadre de ce que l’on appelle la filière bois-énergie. Celle-ci ne concerne pas uniquement les unités importantes de chauffage qui équipent une partie des bâtiments des collectivités territoriales ou des entreprises mais aussi les chauffages des particuliers.

[2] Jared DIAMOND, Et si nous disparaissions comme les Mayas ?  Le Courrier international, n° 751,  du 24 au 30 mars 2005.

[3] Jean-Marie PELT, La Terre en héritage, Fayard, 2000.

[4] Les Agenda 21 (21 pour XXIème siècle) sont des projets de développement durable élaborés à différents niveaux de territorialité (Etats, régions, communes…) par les élus et l’ensemble des acteurs du territoire, en prenant en compte toutes les données : économiques, sociales et environnementales. Il s’agit d’un excellent exercice de démocratie locale à l’échelle d’une commune ou d’une communauté de communes.

[5] Ces deux citations sont extraites de la préface du Professeur Robert BARBAULT, Président du Comité français du MAB, au livre de Philippe JAMET «  La quatrième pétale. Trois études naturelles sur le développement durable. », Presses de l’Ecole des Mines, 2003.

[6] Avant la création du parc de Yellowstone, en 1872, aux Etats-Unis.

[7] L’UICN agit aujourd’hui, sous le nom d’Organisation Mondiale pour la Nature, auprès des « sociétés du monde entier, (afin de) les encourager et les aider pour qu’elles conservent l’intégrité et la diversité de la nature et veillent à ce que toute utilisation des ressources naturelles soit équitable et écologiquement durable. »

[8] Madame Gro Harlem Brundtland, ancien Premier ministre norvégien, avait été désignée par l’Organisation des Nations Unies pour présider la Commission internationale sur le développement durable

[9] L’UICN publie chaque année une liste des espèces animales menacées d’extinction. Pour 2004, la liste comportait 15 589 noms. Certains spécialistes estiment que l’on est très en dessous de la réalité parce qu’un grand nombre d’espèces sont mal connues ou ne sont pas encore découvertes.
A contrario, on peut citer quelques exemples d’espèces qui ont été redécouvertes alors qu’elles étaient considérées comme disparues : c’est le cas du Pétrel, grand oiseau des mers des Bermudes. Répertorié comme éteint dès 1621, il réapparaît en 1951 et, depuis, grâce à une politique de protection efficace, le nombre de couples est en augmentation (Courrier International, n° 773).

[10] L’Afrique est une fois de plus le continent le plus durement touché par les inégalités, entre autres, dans l’accès aux soins pour lutter contre le Sida.

[11] Exemples récents fournis par les tentatives désespérées des populations africaines de Mauritanie, du Sénégal et du Bénin qui, au prix de risques considérables pour leur vie, ont tenté de passer la frontière, depuis le Maroc, pour gagner l’Union Européenne.
La part des migrants dans le monde ne cesse d’augmenter. Ils étaient 32 M. en 1970, 175 M. en 2000. Ils sont 200 M. en 2005, soit 3% de la population (sources : GCIM de l’ONU). L’Europe seule aura eu 56 M. de migrants en 2005.

[12] Jules MICHELET, La Mer.

[13] L’élévation de la température moyenne du globe a commencé à augmenter de façon significative avec la Révolution industrielle.

[14] Données fournies par : INSEE PREMIERE, n° 948 – Février 2004, Bilan démographique 2003.

[15] Son rayon d’action a été de plus de 650 km dont 190 km de force cyclonique.

[16] Dans son livre De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville écrit : « C’est dans la commune que réside la force des peuples libres. Les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science : elles la mettent à la portée du peuple, elles lui en font goûter l’usage paisible et l’habituent à s’en servir. »

[17] La partie consacrée à l’évolution des territoires doit beaucoup à l’article de Philippe JAMET, Professeur à l’Ecole Nationale des Mines de Paris, dans lequel il reprend les principaux points de son intervention à l’atelier « Mutations territoriales » prononcée à l’occasion du colloque « Ensemble dessinons l’Europe », organisé par le Président de la République, le 10 mai 2001, dans le cadre du débat national sur l’Europe.

[18] Philippe JAMET, article cité plus haut.

[19] La loi Solidarité et Renouvellement Urbains, du 13 décembre 2000, fait obligation aux élus de définir, par la rédaction du PADD, leur projet politique en matière d’aménagement et de développement durable. Ce texte d’orientation est valable pour la durée du PLU.

[20] La Charte a été adoptée par les députés et les sénateurs réunis en Congrès, à Versailles, le lundi 28 février 2005 par 531 voix pour, 23 contre et 111 abstentions.

21] Le protocole de Kyoto a été adopté le 11 décembre 1997. L’Union Européenne l’a signé le 29 avril 1998. En revanche, ni les Etats-Unis ni la Chine ne l’ont signé. Ils sont pourtant tous deux de grands pollueurs – seule l’Europe de l’Ouest parviendra à contrôler, voire à diminuer sa production de gaz à effet de serre.

[22] Philippe JAMET, « La quatrième pétale. Trois études naturelles sur le développement durable. », Presses de l’Ecole des Mines, 2003.

Photos : © Carole Stoffel et Denis Favre Bonvin – Mirco éditions - Tous droits réservés

  1. 2 commentaires pour “Le développement durable : l’avenir de l’homme…”

  2. par rougier, le 28 avr 2008| répondre

    Bonjour,
    texte complet qui reprend bien ce que nous essayons modestement de développer et de mettre en œuvre au niveau de la Maison de la Nature et de l’Environnement de l’Isère.
    Si nous participons bien à cet immense ouvrage qu’il nous faut tous mener à tous les niveaux, avec l’expérience je suis d’accord pour dire que la vérité est dans la conclusion à savoir “est-ce que l’homme sera suffisamment sage pour agir vite et fort” . Au risque de tomber dans le tout technologie ou dans le chaos.

  3. par Gilles Tosca, le 28 mai 2008| répondre

    Je partage le diagnostic qui place les valeurs de l’homme occidental aux commandes de la voiture folle qui mène dangereusement l’humanité dans le mur. Sans avoir pour autant une vision idéalisée des valeurs d’autres sociétés ou des nôtres d’avant la révolution industrielle, « l’économie du désir » dont parle M. Levet nous mène aujourd’hui par le bout du nez… et nous place, nous Alpins, dans une apparente contradiction : ne vivons-nous pas grâce aux retombées de la société de consommation touristique ? L’enjeu devient alors de réconcilier une économie articulée autour du ski avec de nouvelles valeurs pouvant se revendiquer du développement durable. Vaste chantier, mais ô combien passionnant, qui fait de nos montagnes, milieu naturel préservé (mais non vierge !), un lieu tout indiqué pour une éducation au développement durable. La prise de conscience est d’abord à faire au sein même de nos communautés montagnardes, avant de prétendre être crédibles vis-à-vis des vacanciers qui nous font l’honneur de venir chez nous. J’aimerais juste ici insister sur une des dimensions du problème : la fabrication du lien social. Dans mon activité de paysan fromager de montagne, je suis frappé de l’impact durable (encore !) que fait naître une vraie rencontre, un vrai partage, autour d’une visite de ferme ou d’un alpage. Certes est-il important que le fromage soit apprécié, mais je pense que la relation humaine née autour de ce produit ou des animaux est au bilan bien plus importante aux yeux de nos clients. Est-ce parce que nos vies quotidiennes sont si pauvres en rencontres de l’autre que nous nous retrouvons si facilement piégés dans un individualisme consumériste ? Les vacances sont peut-être le moment idéal pour sortir de ce piège, et ce dans le temple même de la consommation de loisir hivernal !!! Tout ceci pour dire que j’applaudis à toutes les initiatives qui voient le producteur de fromages, le producteur de neige de culture, le producteur de sensations sportives et le producteur d’hébergement en station ajouter à leur panoplie celle du producteur de lien social… Rencontrer l’autre, c’est se donner les moyens de le comprendre, de se sentir un avec tous les autres hommes et donc de sortir d’une vision étriquée de notre monde, première étape pour changer durablement nos modes de vie.

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