Patrimoine et développement durable, quels liens ?
Posté le 8 sept, 2008 | par Jerome Caviglia |
Depuis plusieurs décennies déjà, la notion de patrimoine(s) a connu un élargissement considérable si bien qu’il est aujourd’hui impossible de la considérer comme un objet unique et cohérent. Quel rapport en effet entre un tableau de maître et une friche industrielle ? Entre le patois et la biodiversité ? Entre une église romane d’un village traditionnel et des sites urbains contemporains ?
En ouvrant ce premier volet sur le « patrimoine » Jérôme Caviglia nous présente le rapport que ce dernier entretien avec le développement durable.
Jérôme Caviglia est historien, spécialisé dans la valorisation des patrimoines, le développement durable et la communication. Il a fondé en 2004 le bureau d’études Atemia et poursuit ses travaux de recherche sur les liens théoriques et opérationnels entre patrimoines et développement durable en tant que chercheur associé à l’Institut d’Etudes Régionales et des Patrimoines (Université de Saint-Etienne) et chargé de cours dans plusieurs universités francophones.
A y regarder de plus près, notre société contemporaine a « fabriqué » et fabrique encore des patrimoines divers, à l’image de toute sa complexité passée, actuelle et surtout à venir. Notre mode de vie, tendant à effacer la pluralité et à écraser le temps dans une succession infinie de courts termes, nous entraîne sur le chemin de la redécouverte de l’identité et des racines. Aussi, nous jugeons désormais différemment ce que nous nous sentons responsables de transmettre aux générations futures.
Mais cet élargissement thématique, du patrimoine artistique au patrimoine « négatif », tout comme la diversité des acteurs du patrimoine, des ministères aux associations d’amis, ne va pas sans dérive : le syndrome de Noé (vouloir tout conserver à tout prix) et la confusion qui règne autour des patrimoines expliquent son manque de lisibilité, notamment auprès du « grand public ».
Parallèlement, le concept de développement durable est aujourd’hui incontournable quels que soient la thématique et les acteurs concernés.
Désormais chaque secteur de notre économie passe au crible de la durabilité tant celle-ci impose un nouveau rapport au monde et à la vie ! Son triptyque fondateur (économie, social et environnemental) en a fait une matrice théorique de notre 21e siècle mise sur le devant de la scène par l’urgence écologique, les médias et les politiques, le tout sous la pression de la société civile.
A l’origine de cette évolution se trouve le constat d’impasse et des limites de notre mode de développement actuel. Comme le patrimoine industriel est né alors que le monde qui l’a vu naître prenait fin, le développement durable émerge lorsque notre civilisation perçoit ses dérives et prend conscience de la précarité de son confort en élargissant son regard dans l’espace comme dans le temps.
Cette montée en puissance rapide et totale engendre son lot de déceptions dont la plus palpable est la confusion et les incohérences qui l’entourent.
Aujourd’hui, le développement durable veut tout dire et ne rien dire en raison des déclinaisons qui en sont faites par ceux qui s’en emparent et de leurs motivations : réelle volonté éthique, intérêt ou passion, nécessité économique et politique. Par ailleurs, la diversité et la complexité de sa mise en œuvre concrète et l’ampleur des changements qu’il implique en font une chimère aux yeux du « grand public » qui a encore beaucoup de mal à se l’approprier. Nous sommes en effet nombreux à être sensibles aux constats alarmants des médias et des scientifiques mais l’ampleur de la tâche nous laisse souvent dans le doute sur la démarche à adopter.
Patrimoines et développement durable entretiennent de manière intrinsèque des liens évidents tissés à la lumière du contexte actuel. Nées de menaces de disparition et de prises de conscience de la richesse comme de la précarité de ce qui fait notre monde actuel, ces deux notions ne sont qu’une indexation nouvelle de valeurs et un changement de regard sur des sujets qui n’avaient jamais attiré notre attention jusque là. Ce sont ces liens que nous allons explorer ensemble.
Patrimoines et développement durable : des liens théoriques ?
Les contextes d’émergence des patrimoines et du développement durable expliquent les nombreuses passerelles qui se construisent entre les deux notions :
Le processus menace de disparition/protection : c’est sous la menace d’une disparition que s’enclenche le processus patrimonial (vagues de destruction des biens de la Nation à la Révolution, premiers grands scandales environnementaux pour le patrimoine naturel…). Le développement durable provient du même mécanisme : la prise de conscience de la finitude de notre modèle.
Le refus de la mort : les patrimoines et leur dérive actuelle procèdent d’un refus évident de la mort. Nos sociétés sont devenues incapables de hiérarchiser leurs héritages et aspirent à une conservation holistique au risque de ne plus avoir de sens. Le développement durable s’inscrit également dans cette peur de la mort, soit d’un modèle civilisationnel si l’on en change, soit de la civilisation tout court si nous continuons dans notre voie.
Les objectifs de préservation poursuivis par les politiques patrimoniales et les efforts de développement durable sont les mêmes et tendent vers la transmission d’un capital - d’un héritage - aux générations futures.
Les périls que combattent le développement durable et les patrimoines sont aussi les mêmes. Les héritages naturels et culturels sont non renouvelables et peuvent ainsi disparaître irrémédiablement tout comme les ressources sur lesquelles nous avons construit notre civilisation. Cette possible pénurie nous guette.
Ces remarques conceptuelles se retrouvent dans la terminologie employée dans les grands colloques internationaux. On y retrouve, de facto, de plus en plus d’analogies sémantiques. L’eau est tantôt un « patrimoine de l’humanité », tantôt un « enjeu de développement durable ». Le contexte actuel tend à renforcer cette confusion : l’UNESCO et sa liste du patrimoine mondial prennent désormais en compte le changement climatique comme une menace pour la conservation et la transmission aux générations futures de nos joyaux architecturaux et naturels. Il n’y a donc plus qu’un pas à franchir pour faire travailler de concert les patrimoines et le développement durable.
Patrimoines et développement durable : des liens pratiques ?
Au regard des analogies décrites ci-dessus, les processus de conservation/valorisation des patrimoines semblent participer au développement durable. Ils lui apportent surtout un éclairage fondamental sur les liens inhérents qui caractérisent chaque composante de notre civilisation.
En effet, comment séparer la question culturelle de la question environnementale lorsque l’on évoque la disparition de peuples autochtones sous l’action de la déforestation ou de la fonte des glaces ? Comment séparer la question économique de la question sociale lorsque l’on évoque les problèmes écologiques engendrés par les pratiques actuelles de délocalisations ?
L’une des limites des patrimoines et du développement durable reste leur approche sectorielle. La diversité et la complexité de notre monde rend stérile toute tentative cloisonnée de durabilité. Aussi, certains concepts semblent aujourd’hui plus pertinents pour qui veut changer d’approche. Il en est ainsi de la notion de paysages culturels ou « cultural landscape » qui représente les « ouvrages combinés de la nature et de l’homme avec leurs champs cultivés, leurs maisons, leurs églises, leurs infrastructures routières et industrielles, leurs forêts plantées, leurs mines aussi bien que leurs déchets et leurs pollutions ».
A travers ce prisme paysager, c’est bien l’ensemble de nos problématiques qui s’esquissent au regard de nos héritages, de nos atouts, pour asseoir notre développement sur une réelle continuité et un potentiel avéré.
Manifeste pour la biodiversité culturelle
Autre concept globalisant et pertinent, peu connu en Europe : la biodiversité culturelle.
Elle se définit comme la somme de toutes les formes du vivant sur terre en incluant ses différentes manifestations naturelles (espèces animales et ornithologiques, espèces végétales) et culturelles (langues, religions, savoir-faire, groupes ethniques, visions du monde, folklore et traditions). De nombreux travaux nous montrent avec force que la diversité biologique est systématiquement accompagnée d’une richesse culturelle qui lui est proportionnelle.
Afin de donner un caractère palpable et mesurable à cette observation, un indice a été conçu, notamment par Harmon & Loh dans A global Index of biocultural diversity, Terralingua, 2004. Cet indice prend en compte, sur un territoire donné :
- le nombre de langues parlées,
- le nombre de religions,
- le nombre de groupes ethniques,
- le nombre d’espèces d’oiseaux et de mammifères,
- le nombre d’espèces végétales.
Le tout étant calculé dans l’absolu par habitant ou par kilomètres carrés. Il est très intéressant de noter que, de manière systématique, un lien fort est établit dans la richesse, aussi bien naturelle que culturelle. C’est dans les pays de « mégadiversité biologique » que le plus grand nombre de formes culturelles sont attestés. Aussi, les 25 états où l’on trouve le plus de langues endémiques incluent 13 des 17 pays les plus riches d’espèces animales ou végétales.
Cette approche nous permet de prendre conscience que le développement durable est une construction intellectuelle de l’Occident alors que notre planète recèle d’une diversité de croyance et de modèles philosophiques qu’il faut incontestablement intégrer pour atteindre l’équilibre et l’harmonie. L’absence d’ouverture actuelle contribue à des effets secondaires allant dans le sens diamétralement opposé des objectifs poursuivis par la durabilité. Il en est ainsi des biocarburants ou des programmes philanthropiques de rachats de terre dans les contrées les plus époustouflantes de la planète.
A l’heure du Grenelle de l’environnement et des sommets internationaux sur le climat et les gaz à effet de serre un autre drame se joue, en silence. Pour les mêmes causes dont nous essayons de limiter les conséquences, 5000 des 6000 langues parlées sur cette planète sont menacées d’extinction d’ici 2100, sacrifiées sur l’autel de l’uniformisation ! Avec elles disparaîtront autant de croyances de traditions et de savoir-faire.
Pire, face aux enjeux actuels, ces cultures auraient tant à nous apprendre dans la gestion et la valorisation des ressources et surtout dans le retour à des considérations simples et essentielles dans notre monde de l’accessoire et du secondaire. Aussi, la diversité des agricultures de subsistance et des espèces cultivées sont une bonne réponse aux changements climatiques et à la recherche de formes agricoles répondant à des caractéristiques naturelles différentes. Notre tendance vers les monocultures est quant à elle dangereuse d’un point de vue alimentaire, surtout sur fond de croissance démographique.
Alors, certes, prenons toutes les mesures nécessaires pour limiter la destruction écologique de notre modèle mais prenons aussi conscience que tout est lié et qu’au-delà des outils politiques et économiques que nous allons créer pour plus d’harmonie avec la nature, c’est de modèle qu’il nous faudra changer ! L’un des seuls moyens d’y parvenir est de lier les politiques de développement durable à la prise en compte des patrimoines de l’Humanité…





