Pourquoi une gestion de l’eau dans les Alpes ?

Posté le 17 nov, 2008 | par P/DurAlpes |

 

Au niveau mondial, les zones de montagne sont extrêmement importantes  en termes de ressources en eau, de systèmes climatologiques et pour les populations. Même si elles n’occupent que 27 % de la surface de la terre, elles reçoivent des quantités de précipitations qui sont sans commune mesure avec celles qui touchent les plaines. Elles alimentent une grande partie des débits en aval, et représentent à peu près 70 % des nos ressources globales en eau. Les débits qui s’écoulent des bassins versants montagneux sont d’importance variable pour les plaines en aval, en fonction de la zone climatique et de l’altitude. Les Alpes sont classées comme offrant une contribution très importante pour les zones en aval ; c’est pourquoi elles peuvent être définies comme des châteaux d’eau qui stockent l’eau sous forme de neige, de glace et de permafrost.

Carmen de Jong, directrice scientifique de l’Institut de la Montagne à l’Université de Savoie pointe ici la vulnérabilité de la montagne face aux multiples mutations. Responsable depuis peu du programme européen opérationnel,  Alp-Water-Scarce, elle en trace pour nous les grandes lignes. Une lueur d’espoir, puisque la bonne gouvernance et le passage à l’action semblent être à l’ordre du jour.

Avec le changement climatique actuellement très marqué au niveau alpin, le rôle des Alpes, dans son action de stockage de l’eau se trouve diminué. L’enjeu est considérable. La bonne gestion de l’eau devient cruciale ; tous ses aspects doivent être pris en compte.

Mais ce n’est pas seulement le réchauffement global qui influence la disponibilité en eau, ce sont aussi les prélèvements, par exemple pour l’hydroélectricité, et les transformations de l’eau en neige et de neige en eau.

Les Alpes sont déjà partagées en quatre grandes zones climatologiques : la zone océanique à l’ouest plus humide, la zone subméditerranéenne du sud plus sèche, la zone centrale européenne au nord très humide et la zone continentale à l’est très sèche. Les vallées alpines centrales très arides sont finalement souvent oubliées. Par exemple, le Valais compte comme une des régions les plus sèches de toutes les Alpes. Malgré cette division historique, on constate qu’aujourd’hui, la zone sèche des Alpes du sud monte de plus en plus au nord, de Gap jusqu’à Chambéry.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Carte climatologique des Alpes - les zones pilotes d’Alp-Water-Scarce.

Les problèmes de l’eau sont nombreux dans les Alpes : soit directement liés aux facteurs climatologiques et géologiques, soit dus aux facteurs humains, comme les prélèvements excessifs ponctuels, même dans les zones plus humides. Même les dispositifs physiques des Alpes ne garantissent pas toujours la disponibilité de l’eau. Par exemple, le lac de Constance, un lac transfrontalier, a vécu une vraie pénurie en 2005 provoquée par  l’étiage des sources et débits dans les hautes vallées montagnardes.

Le projet européen Alp-Water-Scarce.

Le projet européen Alp-Water-Scarce (Stratégies de gestion de l’eau contre la pénurie de l’eau) est coordonné par l’Institut de la Montagne (Université de Savoie) dans le cadre de l’UMS CNRS Montagne 3046 et sous la responsabilité de Carmen de Jong. Il a commencé en octobre 2008 et a été retenu pour 3 ans dans le programme Espace alpin. Le projet a été développé depuis un an et demi, en partenariat avec Till Harum du centre de recherche Joanneum de la province de Carinthie (Autriche) et avec  17 partenaires provenant de 5 pays alpins. Les différentes zones climatologiques sont bien représentées, avec 28 sites pilotes traitant des divers problèmes qui émergent de la gestion de l’eau. Cette mise en commun des recherches et des actions est devenue nécessaire car il est prévu que dans l’avenir les Alpes soient touchées par les sécheresses consécutives au  changement climatique - même si celles-ci abritent de l’eau en abondance. L’augmentation des prélèvements anthropiques risque naturellement d’aggraver la situation.

Quelques problèmes actuels de l’eau.

La diminution saisonnière des précipitations et la redistribution des précipitations et de l’eau dans les nappes phréatiques sont déjà en cours dans les Alpes du sud, occidentales et orientales, ainsi que dans les vallées alpines centrales. Dans les Alpes autrichiennes, les mesures pendant les cent dernières années dans des zones non-impactées par l’homme montrent une diminution de la recharge des nappes phréatiques de l’ordre de 25%, liée directement aux effets du changement climatique, caractérisée par une augmentation d’évapotranspiration des forêts et une diminution des précipitations.

Des développements similaires sont observés sur l’autre côté de la frontière en Slovénie qui connaît des répercussions graves en termes de disponibilité de l’eau pour l’irrigation dans les vallées en montagne, et en aval. Cela a aussi des effets directs sur l’alimentation en eau potable, la biologie aquatique et la qualité de l’eau. Le recul des glaciers a des impacts directs sur la disponibilité de l’eau potable et sur l’agriculture. Par exemple, dans certaines communes situées dans les zones karstiques des Alpes bernoises suisses, la fiabilité de l’approvisionnement en eau potable ne sera plus garantie dans les 30 – 50 ans à venir ;  avec le recul sensible des glaciers, ils ne devront bientôt compter que sur les eaux pluviales. En Italie, en aval du Monte Rosa là où l’irrigation du riz dépend fortement du débit des fonds de glaciers, l’enjeu devient aussi important.

Concernant les Alpes en général, puisqu’il s’agit désormais plus d’une redistribution sur la saison que d’une baisse des précipitations, il est prévu que les débits augmentent au printemps et diminuent sensiblement pendant l’été. La France n’est malheureusement pas à l’abri de ces phénomènes, ni pendant l’été, ni pendant l’hiver… phénomènes générant des répercussions économiques. Ainsi la qualité médiocre des récoltes de fruits et de noix pendant les étés très secs n’a pas permis de répondre aux exportations habituelles. Par ailleurs, dans certains alpages savoyards, le transport de l’eau en camions a été organisé pour subvenir au besoin des troupeaux qui n’ont pu être alimentés par l’eau des sources taries.

 

 

Exemple de tarissement d’une source en Savoie pendant les étés 2004, 2005 et 2006.

Un projet pragmatique.

Les principaux objectifs d’Alp-Water-Scarce sont d’aider sur le long terme les autorités et parties prenantes dans la gestion intégrée et durable de l’eau et de proposer des stratégies d’adaptation et de mitigation socio-économiques. Sur le court terme, il est envisagé de développer un système d’alerte précoce contre la pénurie de l’eau dans les Alpes. Il sera fondé sur une méthodologie opérationnelle avec une participation forte des parties prenantes, en tenant compte des zones et des périodes susceptibles de connaître des pénuries d’eau.  

Dans le détail, les objectifs sont de caractériser correctement les principaux systèmes hydrologiques de surface et les nappes phréatiques influencées par l’homme et la nature, ainsi que de juger leur vulnérabilité face à une pénurie d’eau. Les différents usages de l’eau comme l’eau potable, l’hydroélectricité, l’agriculture (par exemple l’irrigation), le tourisme et la neige de culture seront définis dans les zones pouvant craindre un manque ou diminution saisonnière des ressources en eau dans le futur. Un réseau de mesures et d’observations sera élaboré ou intensifié à partir de l’hydrométéorologie et d’analyses de la qualité de l’eau par prélèvements dans les régions où cela sera nécessaire. Des modèles hydrologiques intégrés seront assemblés et comparés à l’échelle régionale et des sous-bassins versants, parce que c’est souvent uniquement pendant certaines périodes et dans des lieux restreints que les pénuries se développent, tout en affectant une partie importante de la population. Des scénarios climatologiques et anthropiques (humains) seront développés ou adaptés pour permettre un pronostic de la future vulnérabilité d’une pénurie de l’eau. Une importance particulière sera portée à la définition des débits optimaux écologiques des écoulements de surface et du biotope souterrain, soutenue par une sélection et l’application des indicateurs aquatiques et de changement de biodiversité.

Une approche intégrée et transnationale.

Parce que l’eau est presque ubiquitaire et de nature transdisciplinaire, elle peut seulement être comprise et gérée d’une manière intégrée. Le projet est justement bien intégré entre les décideurs, les élus et les chercheurs. Cela permet de croiser les différentes spécialisations comme la climatologie, l’hydrologie, l’hydrogéologie, l’ingénierie, l’agriculture, la biologie, l’écologie, la géographie, le tourisme, l’économie et la sociologie et d’associer différents acteurs, comme les usagers locaux, les décideurs et les ministères. En plus, cette approche permet l’activation des parties prenantes, les mesures sur le terrain, la modélisation, la sensibilisation, l’implication et le suivi.

Comme mentionné précédemment, les Alpes jouent un rôle très important pour l’interconnectivité de l’eau à la surface et entre les nappes phréatiques à travers des bassins versants transnationaux. Le projet sera approché via trois régions géographiques principales : les régions de haute altitude, les vallées sèches inter-alpines et les bassins préalpins. Seront inclus des surfaces agricoles, des pâturages, des forêts, des sols nus avec très peu de végétation, les glaciers et les zones humides, torrents et lacs. Les zones qui sont peu peuplées avec des densités de population de moins de 10 personnes / km2 sont considérées autant que des zones bien peuplées avec 40 à 80 personnes / km2.

Les résultats attendus.

Les projets européens comme ceux de l’espace alpin sont strictement contrôlés tous les six mois. Un des résultats attendu sera le développement d’un forum interactif des usagers, à l’échelle régionale, nationale et transalpine qui accompagnera tout le projet. Il sera activé via le site Web (www.alpwaterscarce.eu), la participation aux workshops, les visites communes sur le terrain ou des rencontres individuelles ou dans des groupes. Chaque partenaire devrait établir un réseau de quelques vingt parties prenantes pouvant formaliser leur présence en tant qu’« observateur » officiel dans le projet. Cette plateforme est ouverte à toutes les personnes et organismes intéressés ; ceux-ci sont encouragés à contacter soit la responsable soit un des partenaires dans les Pays de Savoie - voir en fin d’article.

En outre, indépendamment du lancement officiel du projet en octobre à Annecy, des workshops semestriels « nomades » seront organisés avec comme objectif de faire participer les 17 partenaires à deux workshops annuels dans les différents pays alpins. Chaque workshop sera ouvert au public deux heures l’après-midi et sera accompagné par une excursion thématique sur le terrain le lendemain. Le 18 octobre 2008, une première rencontre avec les acteurs locaux des Saisies - maire de Hauteluce et directeur des remontées mécaniques - a eu lieu pour réaliser un travail sur l’eau, l’enneigement artificiel et le tourisme. A la fin du projet, une conférence réunira l’ensemble des partenaires, chercheurs et parties prenantes.

D’autres résultats sont attendus, comme le développement d’un système d’alerte précoce contre la pénurie d’eau dans des régions pilotes qui ont davantage de mesures et d’observations à long terme et qui connaissent des systèmes de modélisation déjà bien avancés. Il est prévu également de faire des pronostics sur la qualité de l’eau qui évolue en fonction du niveau des nappes phréatiques. Il est aussi prévu d’appliquer ou de tester des outils d’aide à la décision dans presque tous les sites pilotes.

Un concept transnational de gestion de l’eau sera développé pour assurer l’alimentation de l’eau permettant la satisfaction des besoins publics et une préservation de la biodiversité aquatique.  Une démonstration de bonnes pratiques sera faite dans les sites sélectionnés ainsi que l’échange de connaissances et d’expériences. Ce sont souvent les mêmes problèmes qui sont vécus dans des régions similaires et c’est le grand atout des projets européens de trouver des approches et des solutions communes. Un manuel sur la gestion des ressources en eau sera rédigé ; il sera centré sur les problèmes de l’eau auxquels sont confrontés les gestionnaires, la communication et la dissémination des résultats ainsi que l’optimisation de la participation publique dans la gestion de l’eau. Face aux problèmes émergents de demande en eau, il est prévu de développer des recommandations pour la régulation de l’eau en montagne en collaboration avec la Convention alpine.
Première conclusion du projet : la gestion de l’utilisation ou de la demande de l’eau est souvent plus un problème que la disponibilité de l’eau elle-même !

Même s’il s’agit d’un programme européen visant à faire des Alpes une région d’excellence, Alp-Water-Scarce reste avant tout un programme opérationnel qui nécessite un ancrage fort au niveau local et  régional. Les synergies créées entre les différents acteurs - scientifiques, économiques et politiques -  doivent déboucher sur des actions très concrètes, ouvrant de nouvelles perceptives économiques et environnementales : création de nouveaux savoir-faire, mise au point de systèmes technologiques d’information de pointe…
Un programme encourageant qui nous invite à travailler ensemble intelligemment.

Sites  : www.alpwaterscarce.eu   -   www.institut-montagne.org

Contact Chef de file d’Alp-Water-Scarce :

Carmen de Jong, carmen.dejong@institut-montagne.org

Partenaires français :

Contact pour le Conseil général de la Savoie - M. Robert Charbonnier, Robert.Charbonnier@cg73.fr
Contact pour la SEA (Société Economique Alpestre), Haute-Savoie - M. Pierre Lachenal, sea74@echoalp.com

Partenaires suisses :

Contact pour le BAFU (Office Fédéral de l’Environnement), Service Hydrologique Suisse - M. Ronald Kozel, ronald.kozel@bafu.admin.ch
Contact pour l’EAWAG (Institut Suisse Fédéral de la Science Aquatique et Technologique) - Christopher Robinson, Christopher.Robinson@eawag.ch

Photos : © Carole Stoffel et Denis Favre Bonvin – Institut de la Montagne - MIRCO éditions - Tous droits réservés

e n   p a r t e n a r i a t    a v e c   l a

  1. 1 commentaire pour “Pourquoi une gestion de l’eau dans les Alpes ?”

  2. par rectif, le 18 nov 2008| répondre

    Je tiens juste à préciser que les sources en Savoie n’étaient pas toutes à sec comme le montre la figure lors des étés 2004 à 2006.

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