Quand l’architecture emboîte le pas de l’éco-responsabilité
Article de Dominique Gauzin-Muller, le 18 avr, 2010Alors que la crise écologique et économique mondiale impose un tournant dans nos modes de vie, l’exposition « Habiter écologique » présentée pendant l’année 2009 à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine fait une halte à Grenoble jusqu’en mai. L’exposition met en relation les enjeux environnementaux de notre époque et les réponses que proposent aujourd’hui architectes et urbanistes.
Maison ou quartier de ville, les projets présentés dans l’exposition sont l’aboutissement d’une approche pluridimensionnelle fondée sur de multiples critères tissant des liens entre écologie, économie, social et culture. Le travail de l’architecte a toujours été une synthèse créatrice, mais l’ampleur des thèmes à traiter aujourd’hui appelle des méthodes plus intégratives. Au cœur de ce processus, l’architecte joue plus que jamais le rôle d’un médiateur, d’un chef d’orchestre. Architecte et critique d’architecture française spécialisée dans la construction en bois, l’architecture écologique et l’urbanisme durable, la commissaire de l’exposition Dominique Gauzin-Müller* illustre pour Dur’Alpes cette nouvelle tendance.
« Le principe de simplicité impose de séparer et de disjoindre alors que le principe de complexité enjoint de relier tout en distinguant. » Edgar Morin*
La création, dès les prémisses d’un projet, d’une équipe multidisciplinaire permet de profiter des compétences de spécialistes pour optimiser les propositions. Les réponses sont mieux adaptées car elles prennent en compte un nombre supérieur de critères, incluant des échelles qui dépassent celle du bâtiment, et cherchent le meilleur compromis entre des exigences parfois contradictoires. Travailler avec des thermiciens sur les premières esquisses permet par exemple de déterminer avec précision l’implantation la plus favorable aux apports solaires : les futurs besoins en énergie en sont minimisés sans autre investissement que celui de la matière grise. Le choix d’un matériau peut combiner la recherche d’une matière première locale demandant peu d’énergie pour sa fabrication, l’envie de mettre en valeur des savoir-faire régionaux, la recherche d’un entretien minimal, le besoin d’inertie thermique pour assurer le confort d’été, etc.
Une approche globale, intégrative et un peu plus…
Depuis quelques années, la démarche environnementale multicritères se généralise dans les pays anglo-saxons sous différents noms : Processus de conception intégrée (PCI) au Québec, Integrated Design aux États-Unis, Integrale Planung en Allemagne, etc. Comme l’indien Balkrishna Doshi, l’anglais Richard Rogers, le canadien Daniel Pearl ou l’américain Omer Mithun, je préfère parler de démarche « holistique » (1) pour témoigner du recul que demande cette approche vis-à-vis de grilles purement analytiques. Contrairement aux adjectifs « globale » ou « intégrée », ce terme exprime en effet la recherche de l’équilibre entre la rationalité analytique, qui siège dans l’hémisphère gauche de notre cerveau, et l’intuition empathique, qui est l’apanage de l’hémisphère droit (2).
D’Aristote à Edgar Morin.
La pensée holistique trouve son origine dans la célèbre formule d’Aristote : « le tout est plus que la somme des parties » (3). Au XVIIIe siècle, Johann Wolfgang von Gœthe, philosophe, écrivain, botaniste et homme de sciences, prônait à son tour qu’il fallait envisager les choses dans leur totalité et non en les segmentant. À la fin du siècle suivant, le philosophe suisse Rudolf Steiner, grand admirateur de Gœthe, a transposé cette approche dans la pédagogie, l’agriculture et la conception des espaces. Le terme « holisme » n’apparaît qu’en 1926 dans un livre de Jan Christian Smuts mêlant science et philosophie intitulé « Holism and Evolution » (4). La « pensée complexe » d’Edgar Morin (5) est assez proche des thèses développées par l’homme d’état sud-africain. Soucieux d’éclaircir un monde qu’il juge obscurci par une pensée simplificatrice, Morin voit en effet dans la complexité une approche fondamentale pour comprendre les phénomènes physiques, biologiques, sociaux, sociétaux, etc.
Prendre en compte de multiples critères et leurs interactions.
L’approche holistique trouve un écho dans les milieux écologistes, médicaux et agricoles (6). Appliquée à l’architecture et à l’aménagement du territoire, elle peut être considérée comme une tentative de rapprochement entre science et art, raison et intuition, portée par de nouvelles relations humaines entre les acteurs du projet. La démarche comprend l’examen du contexte et l’étude des systèmes sociaux-culturels, écologiques et économiques existants, ainsi que des interactions entre ces composants, suivis par l’analyse des conséquences positives et négatives d’éventuelles modifications de leur état. L’objectif est de déterminer les avantages et les inconvénients que les mesures envisagées peuvent avoir sur le plan humain, culturel, environnemental et financier, à court, moyen et long terme.
Susciter une « créativité empathique ».
Le travail en équipe pluridisciplinaire est complexe. Il suppose d’accepter le partage des savoirs et la mise en commun des compétences, tout en considérant avec respect les propositions des autres dans un climat de confiance. Dans ce processus ouvert, des évaluations régulières sont nécessaires pour déterminer les orientations de l’étape suivante. Ce principe de bottom up permet à tous les acteurs d’avancer ensemble grâce à des approximations successives qui offrent à chacun la possibilité d’apporter sa contribution et de s’enrichir en retour. On peut ainsi parler, comme l’architecte italien Mario Cucinella, de « créativité empathique ».
Concrétisation.
L’approche holistique est illustrée dans l’exposition « Habiter écologique » à travers l’exemple du Parc résidentiel Sandgrubenweg à Bregenz, réalisation phare du programme Haus de Zukunft (Habitat du futur), lancé en 2005 par le ministère autrichien des transports, de l’innovation et de la technologie. Cette opération pilote de 73 logements, initiée par le promoteur Hubert Rhomberg, a été confiée à l’architecte Wolfgang Ritsch. Sa conception est le fruit des échanges d’un groupe de travail interdisciplinaire qui s’est penché sur l’habitat du futur en intégrant les multiples facettes du développement durable. Le projet incite aux moyens de déplacement écologiques (grand parking à vélos, arrêt de bus à proximité, deux voitures en auto-partage), favorise la vie communautaire et les échanges de voisinage (salle commune, jardin) et intègre de nombreux services aux résidents anticipant le vieillissement de la population.
Les deux premiers immeubles ont été mis en service en 2006, la deuxième tranche en cours de travaux. Les résidences de quatre niveaux sont implantées sur un terrain d’un hectare, entre des constructions neuves et d’anciens bâtiments industriels, rénovés dans le cadre de la restructuration d’une friche industrielle. Leur forme organique et leur implantation non orthogonale découlent d’une expertise géomantique (7). Elles les distinguent nettement des autres résidences construites dans le Vorarlberg, auxquels certains reprochent leur apparence de « boîtes » en bois brut.
Bien que le parc résidentiel soit constitué d’immeubles collectifs, Wolfgang Ritsch a pu proposer à chaque client une personnalisation de son logement. La méthode de conception consciente (Bewußtes Planen) qu’il a développée s’appuie sur la Gestalt Théorie (8) pour d’analyser les besoins profonds, qui remontent à la petite enfance (9). Dans une optique holistique, elle cherche à mettre en relation les dimensions physique, affective, cognitive, sociale et spirituelle de l’être humain. L’homme passe en effet une grande partie de son temps dans son habitat, qui a sur son ressenti et son comportement une influence souvent négligée dans la culture occidentale.
Afin que l’ajustement entre l’individu et son environnement puisse être mené dans chaque logement, la structure porteuse est constituée de grands plateaux libres et un plancher technique permettant le passage des fluides, laisse une grande liberté quant à la disposition des pièces. Grâce à des cloisons légères, les plans restent flexibles et peuvent être facilement adaptés à de futurs besoins. La coursive continue qui entoure chaque niveau, passant d’une large loggia de 3 m côté sud à un espace de distribution généreusement dimensionné en façade nord, permet aux habitants des plus grands appartements de quasiment « tourner autour de leur logement », un des critères souvent cités par ceux qui rêvent d’une maison. Les contours irréguliers de l’enveloppe et le travail intensif sur le plan garantissent à chaque foyer un logement vraiment personnalisé : une individualisation du collectif !
*Dominique Gauzin-Müller est une architecte et critique d’architecture française spécialisée dans la construction en bois, l’architecture écologique et l’urbanisme durable. Rédactrice en chef du magazine EcologiK, dédié à l’architecture et à l’urbanisme « éco-responsables », elle développe une philosophie inspirée par une approche « holistique » : globale, multidisciplinaire et intégrative.
*« Le principe de simplicité impose de séparer et de disjoindre alors que le principe de complexité enjoint de relier tout en distinguant. » Edgar Morin « Finalité », www.institut-edgar-morin.org





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1 commentaire pour “Quand l’architecture emboîte le pas de l’éco-responsabilité”
par Christine B., le 3 mai 2010| répondre
Que les architectes s’intéressent enfin à une conception écologique et holistique de l’habitat … eh bien !!!?! bravo ! il est temps !
Mais toutes les écoles d’archi et les équipes sont-elles rééllement prêtes pour un “travail en équipe pluridisciplinaire … complexe. Il suppose d’accepter le partage des savoirs et la mise en commun des compétences, tout en considérant avec respect les propositions des autres dans un climat de confiance”.
Reste encore à ne pas se faire traiter de “conservateur attardé” quand on évoque la question des volumes et de l’intégration au paysage …
et puis tout terrain n’a pas vocation à être constructible dans la mesure où il reste encore du bâti existant à réhabiliter…