Quels outils pour décoloniser le développement durable

Article de Esoh Elame, le 14 fév, 2011

L’évolution de la réflexion sur la relation entre activités humaines et écosystème nous a conduits à admettre que le développement durable est sans doute une solution aux problèmes de l’humanité. L’antinomie entre l’économique et l’environnement est dépassée. Aujourd’hui c’est le réexamen des liens entre environnement et développement qui devient une priorité. Le discours dominant sur le développement se focalise sur un modèle de développement économique compatible avec l’équité sociale et la prudence écologique. Finalement le développement se résume en la recherche d’une réconciliation entre l’économique, le social et l’environnement.

Le présent article d’Esoh Elamé, enseignant chercheur à l’Université Cà Foscari de Venise, a pour objet de repenser les outils d’appréhension et de mesure du développement durable afin d’en faire un concept postcolonial, résolument tourné vers le dialogue entre toutes les civilisations.

Les principales questions au centre du développement sont la lutte contre les pollutions, les dérèglements globaux tels que le trou d’ozone, l’effet de serre, les pluies acides, la désertification, la déforestation et la pauvreté. On constate avec regret que les dégradations culturelles, les discriminations, le racisme et les guerres ne sont pas explicitement inscrits dans le discours théorique et dans les politiques actives de développement durable. A partir du moment où la culture joue un rôle clé dans la construction de l´identité des peuples et donc des Etats, on ne peut envisager le développement d’une nation, d’un territoire sans la valorisation de son patrimoine culturel matériel et immatériel. Les situations conflictuelles comme au Tibet, en Côte d’Ivoire, au Darfour, en Israël-Palestine le statut du Kosovo et les conflits gelés, les tensions régionales dont est victime le Liban, les sursauts islamistes en Afrique du Nord, la question somalienne, les risques permanents de terrorisme islamiste dans le monde, et bien d’autres situations sont là pour nous montrer que plusieurs conflits dégénèrent à cause d’incompréhensions réciproques entre les peuples.

Dans de telles conditions, le développement n’est pas possible. En clair, il est humainement inadmissible qu’une ville où l’on a 90% de collecte sélective, de l’énergie solaire, de la mobilité durable mais où l’on enregistre constamment des crimes xénophobes et homophobes, des discriminations de tous genres, soit considérée une ville durable. Drôle de paradoxe qu’une durabilité molle, guidée par des considérations économiques, sociales et écologiques sans aucune emprise culturelle et interculturelle. Une durabilité qui peut au même moment vanter des acquis écologiques et nourrir le repli sur soi, le racisme, le communautarisme, le nationalisme étroit, l’exaltation d’une supériorité spirituelle et intellectuelle.

Indications méthodologiques pour interculturaliser les outils du développement durable.

La décolonisation du développement durable passe par une relecture des outils qui sont utilisés pour son ancrage territorial. Il s’agit d’une relecture postcoloniale et donc interculturelle ayant pour finalité principale de dépoussiérer le développement durable de sa centralité occidentale.

Avant de présenter nos propositions, rappelons d’abord pourquoi le développement durable est un concept colonial. Son libellé encourage le conformisme des idées et valeurs occidentales. Il est une domination idéologique qui prétend faire la promotion des choix de société durable, qui sont pour la plupart issus de l’Occident et présentés comme les seuls choix légitimes. Le consensus qui semble apparaitre sur le plan international sur le développement durable n’est autre que la vision occidentale actuelle du système monde. La pensée unique du développement nous a imposé une interprétation unique du marché, de l’environnement, de la compétitivité, du libre-échange, de l’économie sociale, du commerce équitable, du tourisme durable, des besoins, de la durabilité, des générations présentes et futures. La dynamique qui découle du développement durable ne fait que l’intérêt de l’Occident car elle conduit à la mise en place d’une colonisation des esprits, des mœurs et des modes de consommation. Elle amène finement les autres civilisations à considérer l’Occident comme leur référentiel en matière de développement. Il s’agit finalement d’un développement contribuant à l’occidentalisation du monde [1] dans la mesure où il ne s’appuie que sur les valeurs partagées par les occidentaux, traduites en valeurs de références pour l’humanité.

Proposition 1 : repenser le développement dans une optique interculturelle.

Le concept du développement n’est plus à (re)panser. Faut-il le refuser [2] parce qu’il incarne l’occidentalisation du monde? Est-il la solution ou le problème [3] ? Une chose est sure si l’on raisonne en terme postcolonial, le développement est à repenser. Il faut le mettre complètement à jour non pas parce qu’il n’a rien apporté de positif mais tout simplement parce qu’il faut le rendre intelligible à la réalité « multi-civilisationnelle » du monde. L’humanité n’est pas une propriété occidentale, mais de toutes les civilisations. Elles doivent toutes se sentir impliquées sur le plan des systèmes de pensée dans l’élaboration théorique du projet politique et scientifique finalisé à une gestion durable de l’humanité. Les outils actuellement utilisés pour favoriser l’ancrage territorial du développement adhèrent à la logique de la pensée unique du développement.

Créer un cadre méthodologique permettant à toutes les civilisations de se sentir impliquées dans le processus de développement durable est un acte de reconnaissance sociale. Le développement ne peut pas être la vision synthétique d’une civilisation imposant à toutes les autres sa vision [4]. Il faut dépasser l’actuelle pensée unique du développement durable, ce modèle à suivre sans aucune alternative. Sa décolonisation ([5] est donc inévitable. Passer d’une approche tridimensionnelle du développement durable à une approche quadridimensionnelle où le culturel et l’interculturel constituent le quatrième pilier est désormais un impératif. Une telle vision du développement garantit systématiquement et transversalement une lecture culturelle et interculturelle de l’économie, du social et de l’environnement. Elle permet à chaque civilisation d’avoir son mot à dire dans l’ancrage du développement durable dans son contexte. Un tel changement de paradigme nous permettra alors de parler d’un développement durable postcolonial. La déconstruction du développement durable est indispensable si l’on souhaite la survie de l’humanité et de ses civilisations pour le bien des générations passées (car en Afrique les morts ne sont pas morts), présentes et futures.

Proposition 2: interculturaliser les outils d’ancrage territorial du développement durable.

Sur le plan opérationnel, l’ancrage territorial du développement durable se fait par le biais de l’Agenda 21 local pour les collectivités territoriales et par la responsabilité sociétale pour les entreprises.

Le cas des Agendas 21 locaux

Les Agendas 21 locaux représentent une déclinaison à l’échelon territorial du développement durable. Ils visent à construire des objectifs et un programme d’actions à long terme pour le développement durable, élaborés et mis en œuvre sur la base d’un processus mobilisant tous les acteurs locaux. C’est donc un outil opérationnel qui n’est ni abstrait, ni un simple slogan à la mode. Sur le plan méthodologique, on constate que la culture qui contient les valeurs d’une société et la trame de son organisation et des relations entre les groupes et les individus, n’est pas prise en compte dans les Agendas 21 locaux. Les démarches méthodologiques utilisées dans la mise en place des Agendas 21 locaux construisent des modèles pour harmoniser économie et environnement sans toutefois introduire la culture comme élément stratégique permettant d’inscrire le développement dans la vie des acteurs du territoire. L’absence de mise en valeur de la culture dans les actions locales de durabilité produit des contraintes, limites et défis qu’il faut surmonter surtout quand on sait que la plupart des Agendas 21 locaux ont une tendance à se décliner fortement dans les thématiques écologiques. D’une manière générale, il faut donc interculturaliser les grandes étapes d’un Agenda 21 local.

Cela signifie :

>>> Repenser le diagnostic territorial. Aujourd’hui, la plupart des diagnostics territoriaux sont plutôt des diagnostics environnementaux. Pour notre part, le diagnostic territorial doit permettre d’analyser les réalités du territoire non seulement du point de vue environnemental, mais aussi du point de vue culturel, interculturel, social, spatial et économique. Ainsi en plus des informations que le diagnostic fournit sur les questions environnementales du territoire, il faut aussi qu’il présente l’état des lieux sur le plan social, économique, interculturel. Sur le plan interculturel, le diagnostic doit éclairer la situation du territoire pour ce qui est de la lutte contre les discriminations, l’état du patrimoine culturel matériel et immatériel local, l’état des échanges interculturels au niveau local, la participation des minorités dans le processus de prise de décision au niveau local, etc.

>>> Faire une mobilisation des citoyens qui tienne compte de la diversité culturelle territoriale. La mobilisation des acteurs locaux doit concerner tous les citoyens, toutes les minorités ethniques y compris les populations issues de l’immigration. Les outils d’information et de mobilisation à utiliser doivent tenir compte de la diversité culturelle territoriale.

>>> Disposer d’un Forum représentatif de la réalité culturelle territoriale. Il faut que le Forum soit le plus représentatif possible et ne devienne pas un simple regroupement d’élites et de personnes intéressées par les questions environnementales comme c’est souvent le cas. Les travaux du Forum doivent se faire suivant quatre piliers : l’économie, le social, l’environnement et la culture/interculturel. En outre, les groupes de travail sur l’économie, le social et l’environnement aborderont ces thématiques dans une double perspective culturelle et interculturelle.

>>> Impliquer les acteurs culturels et les minorités ethniques dans le processus de validation participative du plan d’actions.

Le cas de la responsabilité sociétale

Sur le plan opérationnel, les expériences actuellement menées en Europe et en Amérique du Nord montrent que l’ancrage de la responsabilité sociétale dans les entreprises, s’opère suivant une approche tridimensionnelle : la dimension environnementale permet la prise en compte des impacts de l’entreprise et de ses produits dans l’écosystème ; la dimension sociale prend en compte les conséquences sociales de l’activité de l’entreprise pour l’ensemble de ses parties prenantes et la dimension économique prend en compte la performance financière en symbiose avec le respect de l’environnement, le développement économique de la zone d’implantation de l’entreprise et le respect des principes de saine concurrence. Ce schéma très classique de la responsabilité sociétale répond avec rigueur aux trois dimensions du développement durable. Ni la culture, ni à plus forte raison, la diversité culturelle et les dynamiques interculturelles n’y sont incluses.

Nous proposons pour cela une conception de la responsabilité sociétale fondée sur quatre dimensions (social, économique, environnemental et interculturel qui renvoie à une démarche managériale associant l’éco-management et le management de la diversité [6]. Plus concrètement, pour le management environnemental, il est question pour les entreprises de se soumettre aux règles strictes du management environnemental suivant deux types d’approches, à savoir «l’approche site» et «l’approche produit» en y déclinant, quand c’est nécessaire, les problématiques culturelles et interculturelles qui y sont liées. L’approche site permet à l’entreprise de tenir ses locaux dans le respect des normes environnementales. Elle concerne aussi les conditions de travail dans la concession : le niveau de rémunération, l’utilisation du principe de non-discrimination notamment vis à vis des femmes et des migrants, la sécurité sur le lieu de travail, les impacts psychologiques des conditions de travail sur la santé des populations, avec des conséquences liées à la prostitution, à l’alcool, etc. « L’approche produit » se réfère à l’introduction de l’éco-conception dans la production. Il s’agit d’intégrer les problématiques environnementales dans la conception des produits ou services. Cette démarche se caractérise par une vision globale du produit et prend en compte l’ensemble des étapes du cycle de vie du produit. Elle suppose de faire un compromis entre l’utilité (les fonctionnalités) du produit et le coût (les impacts) associé à cette utilité. L’éco-conception doit aussi prendre en compte les questions culturelles et interculturelles lors de la conception du produit et dans son amélioration.

L’éthique de la responsabilité voudrait que le contenant et le contenu du produit ne respectent pas seulement l’environnement mais aussi la dignité humaine, les droits de l’homme, la diversité culturelle. Un produit doit non seulement être écologique, mais aussi ne pas transmettre de messages discriminatoires. On rencontre par exemple des produits pourtant déclarés biologiques ou même issus du commerce équitable ayant des emballages exotiques stéréotypés. Il existe également sur le marché des produits dont les emballages transmettent directement ou indirectement des messages xénophobes, discriminants pour certaines civilisations, sexistes. Pourtant les entreprises qui les ont produits ont adopté des dispositifs de management environnemental. Seule une approche de management environnemental interculturalisée permet de dépasser les dysfonctionnements observés dans la responsabilité sociétale.

Le management de la diversité vise une meilleure planification, gestion et organisation de l’entreprise tenant compte de sa diversité ethnique, sexuelle, religieuse, et de la diversité liée à l’orientation sexuelle et à l’handicap. L’utilisation du management de la diversité s’opère pour lutter contre toute les formes de discrimination au sein de l’entreprise, et vis-à-vis des consommateurs et de la communauté qui l’accueille. L’utilisation par l’entreprise du management de la diversité permet à cette dernière d’éliminer toutes les dispositions, critères ou pratiques apparemment neutres, pouvant entraîner un désavantage particulier pour des personnes ayant une religion ou des convictions particulières, un handicap, un âge ou une orientation sexuelle donnée, par rapport à d’autres personnes, à moins que ce soit objectivement justifié. L’enjeu pour l’entreprise consiste à mettre en place certains outils de promotion et de valorisation d’un capital humain multiculturel, de se doter d’une stratégie de communication interculturelle, de favoriser le dialogue interculturel au sein de l’entreprise et de disposer d’une stratégie de marketing tenant compte de la diversité culturelle. La rencontre de cultures différentes dans l’entreprise est signe de richesse. La mise en synergie de ces différents modes de savoir-faire et perceptions permet à l’entreprise de mieux s’armer dans un contexte de mondialisation. Elle lui permet de facilement innover, d’anticiper les situations, de mieux prévoir l’avenir, de s’adapter plus facilement à des contextes culturels qui ne sont pas propres à son champ habituel d’intervention.

Pour passer d’un développement durable à pensée unique à un développement durable postcolonial, la ré-visitation en profondeur du concept de développement durable est indispensable. La relecture postcoloniale du développement durable permet de surpasser ses entraves liées aux problématiques culturelles et interculturelles. Harmoniser la diversité culturelle et le développement durable, c’est d’abord reconnaitre la culture et l’interculturalité comme pilier du développement. C’est ensuite inscrire la culture en tant qu’élément stratégique dans l’analyse des questions économiques, sociales et environnementales du développement. Une telle emprise interculturelle du développement propose de manière pratique et efficace une vision universellement partagée, des valeurs identifiables provenant de toutes les civilisations. Il s’agit des valeurs permettant à chaque civilisation de se reconnaître, de voir ses valeurs et son identité valorisées dans le cadre du développement de ses territoires. L’élaboration d’une vision cohérente et plurielle du développement durable tenant compte des spécificités de chaque civilisation est dorénavant une priorité si l’on souhaite garantir la survie de toutes les civilisations. Eviter la décadence, voire la disparation de certaines civilisations à cause de leur occidentalisation, est à nos yeux une question déterminante. Pour cela, il est impératif de repenser le développement durable ainsi que les outils utilisés permettant de mettre en place dans tout territoire et entreprise une démarche de développement durable.

Références
[1] Latouche S. (2005) L’Occidentalisation du monde. Essai sur la signification, la portée et
les limites de l’uniformisation planétaire. 2ème édition, La Découverte, Paris.
[2] Latouche S. (1986) Faut-il refuser le développement ?. PUF, Paris : 45-79.
[3] Latouche S. (2003) Le développement est-il la solution… ou le problème ?. L’Écologiste, numéro spécial « Défaire le développement, refaire le monde », 6, Parangon.
[4] Latouche S. (2004) Survivre au développement, Mille et une nuits, Paris.
[5] Latouche S. (2003) Décoloniser l’imaginaire. Ed. Parangon, Paris : 60-75.
[6] Esoh Elamé (2009b) Interculturaliser la responsabilité sociale. Revue canadienne d’études du développement 28(4) : à paraître.
Esoh Elamé (2004) Intégrer la dimension interculturelle dans l’évaluation du développement durable. In C. AFFREDI Ed., La dynamique de l’évaluation face au développement durable, L’Harmattan, Paris : 303-318.
Esoh Elamé (2004) Interculturaliser le développement durable. Actes du colloque « Développement durable : leçons et perspectives », Université de Ouagadougou, 4-6 juin, Agence Universitaire de la Francophonie – Agence Intergouvernementale de la Francophonie, Tome 1 : 71-80.
Wicht B. (2004) La diversité culturelle : le sens d’une idée. In Diversité culturelle et Mondialisation. Éditions Autrement : 10-27.

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