Stratégies économiques territoriales durables

Article de Leo Dayan, le 11 mar, 2011

La durabilité soulève la question de la gestion des ressources naturelles. Comment par exemple augmenter la productivité de ces ressources naturelles extraites, pour produire plus avec moins ? Comment maîtriser les flux et les stocks de déchets produits ? Proscrire l’usage des substances polluantes…
Une des réponses consisterait à transformer tout déchet d’une activité en ressource pour une autre, à établir les éco-liaisons locales entre activités. Encore faut-il ne pas restreindre l’embauche et encourager le travail, la formation et l’ingénierie humaine.

Dans cet article, Léo Dayan, professeur de développement durable à l’Université Paris1 Panthéon-Sorbonne et directeur scientifique du laboratoire mondial APREIS, nous explique la relation entre éco-liaisons et plein emploi des potentialités humaines.

La décroissance quantitative et la maîtrise qualitative des flux et des stocks de matière, d’énergie et de déchets est la condition pratique de la durabilité économique.
L’économie des éco-liaisons substitue la productivité globale des ressources naturelles, la qualité de l’information et la sûreté des produits à la productivité individuelle du travail. La notion floue de développement durable se précise ainsi grâce à celle d’économie des éco-liaisons, qui est l’économie de la durabilité, une économie des liens qui se distingue de l’économie de l’environnement.
Elle ne produit que les biens dont chaque déchet peut devenir, « wall to wall », ressource pour la production d’un autre ou du même bien. Elle fournit, « from cradle to cradle », des biens durables au regard de leur cycle global de vie au sein de toute la chaîne des éco-liaisons. Une telle économie déconnecte la création de richesse et la performance économique de l’accroissement des prélèvements de matières sur la nature. Elle permet donc la sobriété dans le prélèvement de matières nouvelles non renouvelables ou non réutilisables et évite la production des polluants dont le cycle de vie est non confiné et non étanche.

Dans cette économie de réutilisation des ressources, la performance économique et financière de l’entreprise locale ne dépend plus des coûts salariaux, des rendements d’échelles, de la réduction des effectifs ou des délocalisations mais est conditionnée par la source territoriale des externalités : qualité locale de l’échange informationnel interne-externe, qualité des énergies entreprenantes du local, dont les producteurs de connaissances professionnels et civils, et qualité des liens des acteurs locaux, lesquels doivent contribuer à réunir les conditions qui permettent aux entreprises de développer leurs coopérations stratégiques « over the fence » pour mettre en boucle leurs cycles de production et pour participer à la mise en boucle du cycle économique (production et consommation) au sein même de leurs rivalités.

En rapprochant les zones de production et de réutilisation des déchets et en valorisant les ressources locales, dont les déchets, l’économie des éco-liaisons permet non seulement la compétitivité des entreprises par la réduction du coût des inputs, de transport, de la réglementation environnementale et du traitement des déchets mais offre une stratégie opérationnelle globale en faveur de l’attractivité territoriale, de la mise en valeur des cultures et savoir-faire locaux et de la relocalisation des entreprises et des emplois. Cette économie aboutit au glissement du centre de gravité mondial du pouvoir économique vers la gestion locale de la durabilité globale. Elle est essentiellement territorialisée.

Sa mise en œuvre est impulsée par des communautés locales de projets, se sert des technologies avancées de l’information et fait converger les projets sur des territoires de projets compétitifs durables, différenciés, de qualité et globalement avantageux en termes de prix au niveau local et en termes de coûts au niveau global. Sa mise en place recompose les secteurs, restructure les marchés, modifie les frontières, débouche sur des réseaux d’éco-territoires et des éco-territoires de réseaux et conduit à une nouvelle mondialisation, une mondialisation où le local occuperait une place déterminante dans les approches économiques et internationales de la durabilité. Une place qui donnerait sens au « penser global, agir local » et au « penser ensemble, agir ensemble ».
En ces lieux, se conjuguent, échanges symbiotiques entre entreprises, maîtrise du métabolisme des produits, complémentarités intrasectorielles, synergies intersectorielles, performance entrepreneuriale et solidarité sociale dans le cadre de la soutenabilité environnementale globale. Et en leurs liens, réapparait la structure holistique de la durabilité et ré-émerge le quatrième pilier nécessaire au développement durable : le culturel, dont les savoir-faire populaires locaux, et l’interculturel.

Mais la mise en œuvre locale de l’ensemble de leurs lignes : local-global et local-mondial, doit porter attention à l’articulation local-national pour rendre pérenne le lien entreprise-territoire et achever de rendre transversal le local. Celle-ci réclame une réforme fiscale assise sur l’imposition directe des capitaux polluants et la détaxation simultanée du travail. En remplaçant la part patronale des cotisations sociales par un éco-impôt sur le capital polluant, la déformation des technologies de production, provoquée par une fiscalité directe favorable au capital non polluant et au travail, protège préventivement sur le territoire national la nature et la santé, augmente le volume de l’emploi et le pouvoir d’achat mesuré en produits durables. Une fixation combinée des taux de cotisations sociales et d’éco-impôt sur le capital polluant rend possible l’équilibre des comptes sociaux, la stabilité globale des prix, la compétitivité prix et la neutralité budgétaire de la réforme fiscale. Elle autorise donc de lancer cette réforme à l’échelle d’un espace relativement homogène et donc à celui d’une économie nationale, indépendamment de son environnement international. Dès lors deviendraient concrets et opérationnels, dans la mise en œuvre locale de la durabilité globale, les concepts européens de compétitivité, autonomie et endogénéité du développement territorial dans le cadre de la mondialisation des économies, la déterritorialisation de l’information, la globalisation des développements, dont sa composante interculturelle, et des solidarités nationales.

Il est clair néanmoins que les Etats et les institutions internationales doivent travailler de concert pour mettre au point les normes, les régulations et les péréquations de la durabilité, globale et locale. Le devoir de durabilité justifie l’élaboration de normes internationales environnementales et sociales et, pour favoriser les entreprises innovantes investissant dans les technologies des éco-liaisons, l’instauration d’une taxe sur les importations portant sur les matières non renouvelables et les biens polluants. Cette taxe ne saurait être prise pour une mesure protectionniste car elle obéit au besoin de durabilité de l’humanité toute entière. En ce cas, la mise en œuvre du développement durable, qui doit être réappropriée localement pour être réalisable doit être planétaire pour être séduisante et mobilisatrice. Elle requiert donc des solutions coopératives et équitables à l’échelle mondiale. Le développement des pays émergents utilisateurs de technologies polluantes ne peut être limité sans que les pays riches participent simultanément aux efforts de développement de technologies alternatives.
Le territoire local au Nord doit admettre des mécanismes nationaux de compensation en faveur des pays du Sud, car il est tout aussi clair que les pays dont le développement dépend de l’extraction de matières non renouvelables et de l’exportation de matières polluantes seraient lourdement affectés par l’ensemble de ces mesures. Cette taxe devrait donc alimenter un fonds mondial de financement des projets de reconversion des activités dans ces pays.

Si la durabilité globale ne peut être mise en œuvre que par le local, elle est par nature l’affaire solidaire du monde entier.

 

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  1. 1 commentaire pour “Stratégies économiques territoriales durables”

  2. par Olivier de Marcellus, le 7 juin 2011| répondre

    Très intéressant, l’idée d’un ecotaxe sur le capital polluant et une relocalisation d’une économie de « eco-liasons ». Dans la région franco-genevoise notre coordination met sur pied des journées sur le modèle de développement de l’agglomération et on cherche des expertises, notamment sur une fiscalité alternative. Seriez-vous intéressé?

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