Zér’eau pesticide, c’est possible !
Article de P/DurAlpes, le 25 oct, 2010
En ouverture de l’article de la CIPEL* consacré à un exemple d’alternatives à l’utilisation de pesticides, et en écho à notre article précédant relatif aux ruissellements urbains, un élu, Jean-Christophe Bourquin, directeur de la sécurité sociale et de l’environnement de la Ville de Lausanne (VD) parle aux élus !
Il ne s’agit pas seulement d’environnement. La biodiversité est en chute, les abeilles sont malades, nombre d’espèces d’oiseaux et de petits rongeurs sont privées d’habitat, tant le territoire lémanique est victime de notre mode de vie. Pression du bétonnage sur la nature, d’une part. Pression des usagers sur l’eau d’autre part. Car on retrouve dans le Léman et ses rivières des résidus de pesticides notamment.
Il en va aussi de la santé humaine. Parmi les milliers de substances inventées par l’homme pour son confort, certaines sont omniprésentes dans l’environnement et peuvent porter atteinte à la santé. Il faut garantir à long terme la possibilité de faire de l’eau potable à partir de celle du Léman. Il serait inadmissible de continuer les vieilles pratiques comme l’épandage de pesticides à des fins ornementales, avec les connaissances et craintes que l’on a désormais quant aux substances de synthèse.
Généralisons un entretien des espaces verts sans pesticides sur les territoires communaux. Prônons-le aussi pour les parcs et jardins des entreprises, gérances, et dans les jardins privés. Zéro pesticide : certaines communes y sont presque. C’est le fruit d’une réflexion, de l’engagement d’un service et d’un choix politique qui ne demande pas un courage démesuré à ses élus.
Objectif zéro pesticide !
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Les pesticides figurent parmi les micropolluants : produits toxiques par nature, ils se retrouvent à de faibles concentrations dans l’eau du lac et l’on sait qu’ils sont répandus dans tous les compartiments de l’environnement. Leur présence peut avoir des conséquences indésirables sur la santé des humains, la faune, la flore et la qualité de l’eau.
Des effets encore méconnus.
On attribue aux pesticides des conséquences sur la biodiversité, les populations d’abeilles et des cancers précoces chez les personnes les plus exposées. Face à ces dangers potentiels, certaines communes ne les utilisent plus pour leurs espaces verts. Se basant souvent pour cela sur le concept de « gestion différenciée », elles adaptent l’entretien de chaque surface à la vocation de celle-ci. Cette diversification des plantations et de l’entretien favorise généralement la nature, les espèces locales, et la végétation-hôte, qui s’autogère et offre logis et nourriture à la faune.
Une pratique fort répandue.
Les années 1950 à 80 ont vu triompher dans les villes et dans les mentalités le syndrome du « propre en ordre ». Gazon façon green de golf et plantes ornementales avaient pour corollaire un traitement à base d’engrais sélectifs ciblés sur les « mauvaises herbes » et de pesticides pour lutter contre envahisseurs et maladies. Pratiqué à large échelle dans un souci de planification, ce modèle a conduit à une banalisation du paysage urbain, où la pelouse était la norme, la moindre bande herbeuse étant fauchée systématiquement, quel que soit son usage. Faute de connaissances ou de main-d’œuvre, le modèle intensif d’entretien des parcs et bordures de route reste aujourd’hui de mise dans nombre de communes, de même que dans les parcs et jardins propriétés d’entreprises privées ou publiques. A la Ville de Lausanne, par exemple, où ce mode de fonctionnement a duré jusqu’en 1991, les jardiniers se souviennent qu’ils recevaient et appliquaient un calendrier comprenant la liste des substances à épandre.
Nature en ville.
La « gestion différenciée », adoptée par plusieurs communes urbaines ou périurbaines du bassin versant aujourd’hui, consiste à appliquer le bon entretien au bon endroit. Elle est issue d’une vision plus sauvage de l’espace urbain, laissant la part belle à la nature et s’éloignant du soin intensif requis par le jardin « propre en ordre ». Ce courant a émergé dans les pays du nord de l’Europe (Royaume-Uni, Scandinavie) dans les années 70 déjà. Complexe au démarrage, puisqu’il s’agit de faire entrer chaque espace dans une catégorie spécifique (selon sa vocation et l’entretien que celle-ci implique), la démarche est particulièrement pertinente pour les communes qui ont de grandes surfaces, ou de plus en plus de surfaces à entretenir avec des effectifs et des moyens qui stagnent. Elle est également bien adaptée aux sites sensibles et naturels par son approche environnementale. L’entretien différencié répond à plusieurs enjeux : environnementaux, culturels, sociaux et économiques, et s’inscrit à ce titre parfaitement dans un cadre de développement durable, comme les agendas 21.
L’exemple lausannois.
La capitale vaudoise a instauré le développement durable avant l’heure, en 1992, dans ses parcs et jardins. La gestion différenciée avait pour objectif de diminuer l’impact négatif des travaux de jardinage sur l’environnement, mais aussi d’optimiser les moyens et d’apporter plus d’esthétique en variant l’aspect du paysage. Chaque espace a été minutieusement décrit, classifié selon son rôle, afin de planifier le traitement à lui appliquer. Après 18 ans, le résultat le plus frappant pour le promeneur en été, ce sont les vastes prairies fleuries qui ont remplacé certaines pelouses, la présence de massifs de coquelicots, de fleurs des champs et même d’orties au pied des arbres de bord des routes, mesures ayant fait grimper le nombre et la variété des papillons. Ces derniers dépendent en effet pour leur nourriture et leur reproduction de plantes sauvages provenant de prairies et pâturages entretenus de manière extensive, fauchées une fois l’an, voire moins. Le retour d’une biodiversité en ville est manifeste, comme en témoigne aussi la présence de plusieurs espèces d’orchidées indigènes et de 17 espèces de chauve-souris. Pour autant, les parcs historiques et roseraies n’ont pas l’air négligés.
Cet entretien différencié n’a pas été facile à adopter pour les employés, parfois ébranlés dans leurs convictions. Philippe Curdy, délégué à la nature de la division entretien du service des parcs et promenades de la Ville de Lausanne souligne l’importance de bien communiquer le changement aux collaborateurs, de l’accompagner d’échanges participatifs et de journées de formation, pour donner du sens. « C’est d’abord une relation que l’on tisse avec les gens de terrain. Dans les roseraies de la Vallée de la Jeunesse, l’employé chargé de ramasser les papiers a pour tâche de surveiller l’évolution d’une invasion de pucerons contrôlée par des coccinelles prédatrices. Il redevient acteur de sa promenade ». Totalement convaincu par l’intérêt de la démarche, l’ingénieur paysagiste souligne que l’humain y est aussi gagnant que l’environnement, car le jardinier retrouve les sensations de son métier qu’il n’avait plus l’occasion d’utiliser. Quant au pique-niqueur de midi, il peut être assuré que les arbres sous lesquels il se pose ne viennent pas d’être aspergés de produits toxiques, et bénéficie de ce plus en qualité de vie qu’est la biodiversité en ville.
De vrais espaces verts.
« Appartenir à un service dynamique et novateur est également source de fierté, déclare Philippe Curdy ». Le temps gagné par l’espacement de la tonte des pelouses est réaffecté à des tâches de désherbage manuel. Il en résulte une meilleure gestion des ressources. Lausanne innove aussi en recourant à des pratiques anciennes neutres pour l’environnement. Un cours de fauchage à la faux a été donné en été 2009, et chaque employé du service a reçu un modèle de faux de son choix. La contribution d’un cheval de trait pour les transports de végétaux est envisagée. Le service se dote en outre de machines de désherbage mécanique, et connaît une baisse remarquable de sa consommation de produits phytosanitaires. Ainsi, un secteur précis de la ville qui utilisait un herbicide à base de glyphosate destiné aux prairies, arbustes et ronces, est passé de 15 litres en 2002 à 0 litre en 2005. Dans le cas d’un autre herbicide appliqué sous les arbres, le même secteur en a consommé 113 kg en 2002, 22 kg en 2005 et 0 en 2009. D’autres substances restent utilisées, mais l’objectif est au zéro pesticide. La décision vient du politique et a été clairement affirmée par les élus en 2009.
En France aussi.
Cité aux ronds-points fleuris de massifs abondants, Thonon-les-Bains a adopté l’entretien différencié en 2000. « Planter les bonnes espèces aux bons endroits en fait aussi partie. Une mauvaise implantation nous oblige à revenir tailler chaque année pendant 30 ans », souligne Bernard Delorme, directeur du service des espaces verts de la Ville de Thonon. Selon ses calculs, 70% des désherbants et 90% des insecticides et fongicides ont été supprimés. Dans le centre horticole, comme à Lausanne, maladies et envahisseurs sont traités par des auxiliaires tels que nématodes, guêpes et champignons. 300 000 fleurs sont produites ainsi sans chimie. Mais il ne croit pas à la suppression totale des produits phytosanitaires pour l’instant. « La population demande une esthétique de propreté, et l’on manque encore de méthodes de substitution », estime-t-il. Globalement bien acceptée, la gestion différenciée à Thonon, voulue par une Mairie innovante, est entrée dans les pratiques, grâce notamment à des interventions de formateurs extérieurs. La formation concerne également les cadres du service. « Il faut faire comprendre que ce n’est pas un retour en arrière. Le développement durable, c’est agir avec conscience. Le Grenelle de l’Environnement, heureusement, a marqué les esprits » relève Bernard Delorme.
Informer la population.
Confrontée dans ses promenades à des paysages qui semblent moins entretenus, la population, habituée aux parcs et jardins « propres en ordre » peut se montrer critique. Il s’en faut de peu pour qu’un parc donne une impression d’abandon, à même de susciter un sentiment d’insécurité. Souvent inconsciente des erreurs commises par le passé, la population se montre réceptive aux explications. Petit à petit, grâce à des panneaux, à des articles dans la presse ou des échanges avec les employés sur le terrain, les citoyens sont sensibilisés au thème de l’écologie. Il semble que les Lausannois apprécient aujourd’hui la richesse et la diversité des espaces verts. Même constat à Sion (VS), où le chef des jardiniers de la Ville, Philippe Quinodoz, a également introduit une démarche écologique volontaire et non-doctrinaire. « Expliquer la démarche fait passer le message. Les encouragements succèdent aux incompréhensions », dit-il.
Nuance d’application.
Le paysage, les eaux, la nature de tout le bassin lémanique et de ses rivières profiteraientt de l’application d’une forme de gestion différenciée des espaces verts dévolus à l’ornement et à l’agrément du promeneur. Des communes périurbaines comme, entre autres, Le Mont-sur-Lausanne (VD), Vernier, Onex ou encore Lancy (GE) s’y sont déjà attelées. Il faut cependant tenir compte de la situation de petites communes rurales ou périurbaines qui ne disposent pas forcément d’un service spécialisé, mais parfois d’un seul employé, chargé à la fois de la réparation des routes, du fleurissement mais aussi du déneigement d’un vaste territoire. Leurs autorités peuvent toutefois s’informer sur les possibilités d’améliorer leur gestion sur le lien de l’Union Suisse des Services des Parcs et Promenades (USPP).
La gestion différenciée répond à différents enjeux :
Enjeux environnementaux
- préserver la biodiversité des espaces naturels,
- limiter les pollutions par les produits phytosanitaires (herbicides, pesticides, fongicides),
- gérer les ressources naturelles : économies d’eau, gestion des déchets verts…Enjeux culturels
- valoriser l’identité des paysages communaux,
- mettre en valeur les sites de prestige et patrimoniaux,
- diversifier et transmettre le savoir-faire et l’art du jardinier.Enjeux sociaux
- améliorer le cadre de vie des habitants en mettant à leur disposition une diversité d’espaces,
- éduquer le grand public à l’environnement,
- favoriser l’implication des collaborateurs intervenant sur les espaces verts.Enjeux économiques
- faire face à des charges de fonctionnement de plus en plus lourdes (augmentation des surfaces),
- optimiser les moyens humains, matériels et financiers,
- maîtriser les temps de travail,
- adapter le matériel (faucheuse, broyeur…).
Interdictions méconnues
Il est interdit en Suisse d’épandre des produits chimiques sur les espaces goudronnés ou non-cultivés, ou, sur la terre nue. C’est l’Ordonnance fédérale sur la réduction des risques liés aux produits chimiques qui le stipule.
Quant à la France, elle a également des dispositions restrictives pour l’usage de tout produit phytosanitaire (cf. : arrêté du 12 septembre 2006). Toutefois, il apparaît que ces règlements, à défaut d’être bien connus, ne sont pas forcément appliqués par les utilisateurs de tous bords. D’où l’importance pour les collectivités publiques de jouer un rôle exemplaire, en particulier en offrant des formations à leurs employés chargés de l’entretien des bordures de routes et espaces verts. Le SANU, institut suisse de formation au développement durable, collabore à ce titre avec la CIPEL pour tenter de sensibiliser les 570 communes du bassin lémanique à la problématique.
Des réglementations restrictives.
En Suisse, l’utilisation de produits chimiques est régie par 5 lois et 3 ordonnances ayant pour but de protéger l’environnement, les eaux et la population.
Celles-ci stipulent notamment :
- L’interdiction d’utiliser des produits phytosanitaires dans les réserves naturelles, roselières et marais, mais aussi dans les haies et bosquets et sur une bande de 3m le long de ces derniers. Ainsi que dans d’autres zones comme les voies ferrées.
- Les herbicides et fongicides sont interdits sur les toits, terrasses, emplacements servant à l’entreposage, les routes, chemins et places ainsi qu’à leurs abords, sur les talus et bandes de verdure le long des routes et voies ferrées. Des exceptions existent toutefois, notamment pour le traitement plante par plante des plantes posant problème.En France, les règlements sont rassemblés dans l’arrêté du 12 septembre 2006 du ministère de l’agriculture et de la pêche sur les produits visés à l’article L. 253-1 du code rural.
Y sont stipulés :
- L’obligation pour tout produit visé de disposer d’une autorisation de mise sur le marché.
- L’obligation de faire figurer des précautions d’utilisation et la mention N – DANGEREUX POUR L’ENVIRONNEMENT et son logo sur l’étiquette des produits.
- La précision des conditions d’utilisation : par exemple, l’autorisation d’épandre seulement si le vent a une intensité égale ou inférieure à 3 sur l’échelle de Beaufort, et un « délai de rentrée » interdisant l’accès à toute zone traitée pendant plusieurs heures après l’application.
- Des dispositions destinées à limiter les pollutions ponctuelles. Elles précisent la manière de procéder avec les fonds de cuves (restes de traitements) de bouillies phytosanitaires.
- La définition des zones non traitées (5, 20 ou 50 mètres) au voisinage des points d’eau. Ces derniers comprennent les cours d’eau, plans d’eau, fossés et points d’eau permanents ou intermittents.
Soigner son jardin sans polluer :
« Guide du jardin naturel » de la Cipel.
* CIPEL Commisssion internationale pour la protection des eaux du Léman – La Lettre du Léman n°39
Photos : © Stoffel et Denis Favre Bonvin – Didier Vigneron – Ville de Lausanne – MIRCO éditions – Tous droits réservés





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