Copenhague, la sirène des temps modernes

Article de Pierre Radanne, le 7 déc, 2009

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Dans les légendes nordiques, les sirènes séduisaient les navigateurs par la beauté de leur visage et par la mélodie de leurs chants, puis les entraînaient dans la mer pour s’en repaître… Aujourd’hui, il faut comme Ulysse s’accrocher à la dure réalité du mât, centre du navire ou axe vital de l’esprit, pour fuir les illusions. Copenhague le sait mieux que personne.
L’histoire a déjà donné lieu à deux traités sur le climat : la convention de Rio, en 1992, coup d’envoi d’un programme ambitieux de lutte mondiale contre les changements climatiques, pour la protection de la biodiversité, et l’élimination des produits toxiques dangereux.

Cette Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement, organisée dans le prolongement du premier Sommet de la Terre en 1972 à Stockholm, fut marquée par l’adoption d’un texte fondateur de 27 principes, intitulé « Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement ».
Pour en faciliter la traduction opérationnelle, le protocole de Kyoto fut signé. Il proposait un calendrier de réduction des émissions des six gaz à effet de serre considérés comme la cause principale du réchauffement climatique des cinquante dernières années auquel s’ajoutaient des engagements absolus de réduction des émissions pour 38 pays industrialisés, soit une réduction globale de 5,2 % des émissions de dioxyde de carbone d’ici 2012 par rapport aux niveaux de 1990.
C’est dans cette logique que l’accord de Copenhague doit succéder au protocole de Kyoto. Copenhague doit donc préparer la deuxième période d’engagement 2012-2020, et refaire la liste des engagements de chacun en intégrant des sujets nouveaux brulants, comme les premières conséquences du changement climatique, les forêts équatoriales et la déforestation, les transferts de technologie qu’il est urgent d’effectuer envers les pays en développement, etc.

Le résultat de cette conférence doit dessiner l’avenir climatique de l’humanité. Cinq pistes ont été envisagées pour engager la négociation. Le climat de confiance n’étant pas au rendez-vous, quatre d’entre elles semblent désormais peu probables. Alors, dans un tel contexte, un échec à Copenhague serait-il si grave ?

Pierre Radanne, expert en climat énergie et négociateur pour le compte de pays africains pour Copenhague, nous présente, en rappelant les clés de lecture des négociations, les enjeux de ce sommet tant attendu. Un discours simple, clair, tranchant de vérités.

La première piste étudiée, est liée à la réunion de Bali engagée à la suite du rapport remis par les scientifiques qui ont reçu le prix Nobel avec Al Gore et qui présentait les études effectuées sur le climat. A l’époque, en 2007, les scientifiques nous ont alertés : « le réchauffement ne doit pas être supérieur à deux degrés ; au-delà, on va vers d’énormes dégâts environnementaux avec une distribution de l’eau sur la planète totalement inégalitaire au point que les zones qui manquent d’eau aujourd’hui en auront encore beaucoup moins demain », comme c’est le cas pour la Méditerranée, le Sahel, le Moyen Orient, l’Inde ou l’Australie. Les conséquences pointées touchent l’effondrement de la production alimentaire. En effet, comme la population humaine va augmenter de moitié d’ici le milieu du siècle, même si les taux de natalité sont en train de diminuer – il faut quand même gérer la période d’inertie – le problème alimentaire sera grave. Donc pas plus de deux degrés de réchauffement ! Ainsi, les scientifiques ont demandé aux négociateurs représentants des pays de voter le traité « le climat sur terre dans ce siècle », avec pas plus de deux degrés de réchauffement ! Pour y arriver il va falloir que les émissions mondiales de gaz à effet de serre soient divisées par deux au niveau mondial. Cette division par deux va engager toute l’humanité et tous les pays.
Ce qui n’est pas sans poser de problèmes. Les pays les plus pauvres ont rappelé, à juste titre : « nous voulons bien être solidaires avec vous sur le climat, mais nous ne pouvons pas signer un engagement de division par deux des émissions de gaz à effet de serre si nous n’avons pas la certitude de réussir notre développement d’une autre façon ; qu’allons-nous promettre à nos populations ! ». Malheureusement, ce travail là n’a pas été fait.

La deuxième entrée est celle du protocole de Kyoto.

Les pays devaient réduire leurs émissions de GES. L’Europe va y arriver, probablement -8% d’ici 2012, mais tous les autres sont très loin derrière. Bien que les équipes d’Obama travaillent sérieusement sur le sujet, les États-Unis, ne veulent toujours pas signer le protocole de Kyoto. C’est là un autre problème, de nature politique : ils, ne veulent pas être contraints par des traités dans le cadre de l’ONU qui comportent des sanctions. Ça c’est toujours passé ainsi dans l’histoire d‘ailleurs. C’est une permanente de la diplomatie américaine qui ne pourra certes pas tenir ! Les États-Unis n’ont d’ailleurs pas signé l’interdiction des mines antipersonnelles ou le Tribunal pénal international. Ils ne souhaitent pas, pour la même raison signer le protocole de Kyoto. L’idée que les pays industrialisés soient solidaires et sérieux, prennent des engagements et construisent le climat de confiance dans la négociation… reste pour l’instant compromise.

La troisième entrée possible ? Par l’argent.

La vraie question à poser est la suivante : est-ce que les pays industrialisés peuvent mettre de l’argent en direction des pays émergents et des pays en développement, pour que l’ensemble de la communauté humaine se mettent en mouvement, avec, encore une fois, cet objectif de diviser par deux les émissions de GES. Nous n’aurons sans doute jamais de réponse puisque la crise financière est tombée, au plus mauvais moment.
La moitié de la capitalisation boursière mondiale a disparu en un an ; les États ne savent pas comment va se passer leur activité économique pour la fin de cette d’année et pour l’année prochaine… depuis plusieurs mois la négociation « patine » car personne n’avance le montant de sa contribution financière pour aller chercher l’accord. Cela constitue, là encore, un frein.

La quatrième entrée était moins profonde.

Les États-Unis ont essayé d’aller chercher des accords séparés, sans passer par le système de l’ONU, même si, seule l’ONU peut produire du droit. Ils ont donc entamé des négociations au G8, rencontré les grands pays émergents, comme la Chine et l’Inde. Or, bien évidemment, aucun de ces pays ne souhaite avoir un accord séparé avec les États-Unis ! Les chinois, par exemple qui sont au centre du jeu, sont à la fois du côté des pays industrialisés car une grande partie des produits de nos supermarchés vient de chez eux, et de l’autre côté, sont solidaires des pays en voie de développement, ce qui leur donne sur le plan politique, un poids considérable.

Il nous reste une cinquième entrée sérieuse mais pas encore mature.

Elle consiste à demander que chacun se mette à l’action, dans son pays et sur son territoire. Et bien entendu, pour les pays en développement, se mettre en action signifie les intéresser financièrement à l’action. D’où l’idée que chaque pays élabore un plan national climat, toute une série d’actions et, en fonction du choix des actions à conduire, aller voir dans le cadre des Nations unies les autres pays pour les inciter à participer financièrement à la réalisation du programme.
On est donc, dans une logique très morale : argent contre actions.

Probablement que la négociation à Copenhague ira vers un accord au mieux politique. Les chefs d’États, en fin de semaine, juste avant Noël, vont construire un texte politique d’engagement, et pour ficeler tout cela, il est très probable qu’on nous mette au boulot en 2010 pour que cela prenne la forme d’un traité juridique, rédigé dans le détail, et qui sera ensuite soumis à la ratification des parlements… et puis toute cette machine là sera mise en œuvre d’ici 2013 pour prendre la suite du protocole de Kyoto.
Les ONG, quant à elles, doivent se mobiliser encore davantage pour pousser les politiques à agir. Elles ont souvent fait une grosse erreur en mettant en première ligne, et cela se comprend, les enjeux climatiques, donc la nécessité absolue de stabiliser le climat sur terre, et de ce fait, elles ont été extrêmement lentes à comprendre que dans cette affaire, il s’agit aussi d’une énorme discussion Nord-Sud.

En fin de compte, le 21e siècle sera très durement jugé par l’histoire. Aucun siècle n’a créé autant de richesses ; aucun siècle n’a crée autant d’inégalités entre les peuples. Le problème aujourd’hui est colossal. Comment gérer solidairement la planète, alors que deux milliards d’habitants n’ont pas accès à l’eau et à l’électricité ? Comment leur demander d’être solidaires vis-à-vis de nous pour une meilleure gestion de la planète alors qu’ils sont encore dans des misères terribles.

Il nous faut trouver un accord dans lequel les pays riches et les pays en développement s’engagent vers une voie commune, ce qui sous entend de prendre très au sérieux la question du développement. On ne peut pas trouver un accord sur l’environnement si  on ne prend pas en charge cet énorme problème social que représentent les pays en développement. A nous de les pousser et d’inventer avec eux une nouvelle manière de vivre dans ce siècle pour qu’ils réussissent ce développement en utilisant moins de combustible fossiles, en émettant moins de GES. On a malheureusement mal anticipé ce travail de conception, d’élaboration, de mise en pratique, qui va forcement mettre des décennies avant d’aboutir.

Mais il est possible que la négociation de Copenhague aboutisse à un échec. Du fait de la crise financière, les pays industrialisés prennent des engagements trop faibles, mettent trop peu de contribution, rechignent vis-à-vis des transferts de technologie. En conséquence, les pays en développement n’y trouvent pas leur compte. Pourquoi signeraient-ils ? Leur argument est simple et réel ? « Nous souffrons, et vous ne faites rien pour nous ; pourtant pendant la crise vous avez renfloué grand nombre d’industries financières ou autres ! » Les responsables des pays en développement ont tiré les leçons de ce paradoxe : les pays industrialisés ne sortent l’argent qu’en situation de crise.
Finalement certains arrivent à penser qu’un échec à Copenhague ne serait pas grave. Il obligerait la négociation à revenir sur des engagements beaucoup plus sérieux qui conduiraient en 2010 à un rendez-vous dans lequel les pays viendraient avec des offres plus satisfaisantes.
L’inefficacité environnementale serait-elle un signe de l’inefficacité économique ? Copenhague a souvent été présenté comme un aboutissement ; il ne s’agit en fait que d’un début !

 

Texte et photos : © MIRCO éditions – Tous droits réservés

 e  n     p  a  r  t  e  n  a  r  i  a  t    a  v  e  c

                                                               

  1. 1 commentaire pour “Copenhague, la sirène des temps modernes”

  2. par FURAX37, le 17 déc 2009| répondre

    tout-à-fait d’accord avec ce constat de l’inaptitude des grandes puissances économiques de s’investir, à-travers leurs technologies, dans 1 dévellopement durable & raisonné des pays émmergeants et de partager leurs financements dans le respect total & immédiat de l’environnement avec 1 réduction obligatoire et quantifiable des GES! Ce ne sont pas aux politiques de prendre ces décisions, mais à chaque citoyen & au nom de sa conscience humaine…namio renge khio!

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