9. Développement durable et développement territorial

Article de Herve Gumuchian, le 16 mar, 2009

2 ème partie

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Si le développement durable est né de préoccupations planétaires, sa prise en compte passe aussi par l’action au niveau du local, à l’échelle du territoire. Dès lors, elle amène à repenser profondément la mise en œuvre du développement territorial, c’est-à-dire l’action politique. Dans cette seconde partie de l’acte politique de notre dossier «le développement durable vous y croyez ?» Hervé Gumuchian, professeur de l’Institut de géographie alpine de l’université de Grenoble, soulève toutes les difficultés de l’application de ce concept à l’action territoriale. Il montre également les possibilités de rénovation de l’action publique locale ainsi permises.

Le territoire n’échappe pas à la réflexion développement durable.

On aurait pu intituler ce bref texte «développement durable et aménagement du territoire». Mais cette dernière expression a vu son contenu et son sens, ainsi que sa mise en œuvre opérationnelle, fortement évoluer au cours des décennies 1950-2000. D’un acte volontariste, entre les mains pour l’essentiel de l’État et de ses divers rouages, dans les années 1950-1970, on est passé progressivement sans que cela soit toujours nettement visible pour tous les acteurs concernés, à la recherche d’un consensus minimal concernant les actions d’intervention sur l’espace. Pour schématiser, des processus de décision horizontaux ont pris le relais de processus verticaux, du haut vers le bas, fortement hiérarchisés ; les actuelles protestations des élus de Provence contre le tracé nord du TGV Paris-Nice, tracé imposé sans discussion sont là pour illustrer ces changements radicaux, du moins dans les têtes, si ce n’est encore dans les faits ! C’est dans un tel contexte que se situe autour des années 80 l’émergence puis l’affirmation du discours du développement durable. Il n’y a pas lieu ici d’ouvrir un nouveau débat concernant la définition du développement durable : de nombreux articles et ouvrages s’y sont déjà consacrés. S’agit-il d’une simple notion ou bien d’un concept au sens plein du terme ? Ne serait-on pas face à une simple expression mobilisatrice ? Retenir ce dernier point de vue permet de se retourner immédiatement vers les acteurs alors concernés par les interventions sur le territoire. Car le développement durable introduit l’acteur en position centrale dans tout choix. Encore faudra-t-il préciser ce que l’on met exactement derrière ce terme d’acteur.

Quant au développement durable, quelque soit la définition admise, son contenu gravite autour des 3 pôles environnement, social et économique, le tout inscrit dans la durée. Le poids respectif de chacun de ces pôles varie en fonction de la définition adoptée. Encore une remarque initiale portant sur la durée, la ou les temporalités mobilisées lors de la mise en œuvre du développement durable sur un territoire : ces échelles temporelles ne sont guère comparables, ne présentant pas des pas de temps identiques selon que l’on envisage l’environnement, le social ou l’économique. Pour l’environnement le pas de temps des processus peut être de l’ordre du siècle, du millénaire, voire du million d’années. Pour le social, même s’il fait preuve d’inerties parfois persistantes, ou pour l’économique, à fortiori, on ne se situe guère dans les mêmes échelles temporelles. C’est là l’une des difficultés majeures de l’opérationnalité du développement durable : faire coïncider en un temps T 3 temporalités différentes.

Le territoire, une notion finalement complexe.

Le concept du territoire quant à lui, requiert une définition précise, tant ce terme est d’une part polysémique, d’autre part utilisé selon des acceptions extrêmement variées y compris dans la publicité ! En privilégiant quatre entrées principales, il apparaît néanmoins possible de mieux cerner le contenu théorique du concept de territoire et les enjeux de définitions qui lui sont liés aujourd’hui, suite à deux décennies de travaux et des publications multiples.

La double nature symbolique et matérielle du territoire.

Ce concept renvoie tout autant aux aspects formels (identification, localisation, distribution des formes spatiales, articulation entre elles) qu’aux aspects liés au sens de ces formes. Ces aspects idéels ont trait aux idéologies spatiales, aux représentations et aux systèmes de valeurs qui les supportent et les justifient.
L’organisation type d’un village de moyenne montagne, avec son église, son école, sa mairie, le bar restaurant situé autour de la place centrale, peut s’observer comme un agencement de formes matérielles mais aussi comme un agencement de lieux symboliques du pouvoir religieux, politique et social.
Tout objet inscrit sur l’espace a toujours ces deux dimensions, matérielle et symbolique.

Le territoire peut donc être identifié comme un ensemble de ressources et notamment de ressources environnementales, étroitement associées aux représentations que s’en font, dans un contexte donné, les utilisateurs susceptibles de les mobiliser. Les représentations spatiales, c’est-à-dire les images mentales que chacun d’entre nous véhicule, nous permettent de nous déplacer, d’agir sur l’espace, d’être des acteurs au quotidien.

Quant à la dimension des ressources matérielles du territoire, évoquée précédemment, il faut l’entendre comme ressources stricto sensu (ressources standards ou génétiques, «ressources données») mais aussi comme ressources produites par l’articulation matérialité/idéel et qui renvoie alors à l’objet territoire lui-même. On se trouve ainsi proche de positions défendues par Bernard Pecqueur lorsqu’il parle de «panier de biens» (Pecqueur et Mollard, 2001).

Le territoire comme forme d’appropriation.

Cette dimension fait référence aussi bien aux travaux des sciences politiques qu’à ceux de l’éthologie, souvent récupérés par les géographes selon des acceptions que l’on peut qualifier de plus «molles» ou plus «douces».
Ce processus d’appropriation va connaître sa traduction spatiale sous la forme de bornage, de l’instauration de limites dont la justification variera au gré des contextes considérés : limites historiques, culturelles, ethniques, religieuses, politiques, naturelles. Dans chacun des cas, le discours dans toutes ses modalités (linguistique, iconographique, cartographique) constitue le vecteur principal d’argumentation et de justification de la pertinence de la limite retenue.

Ces modalités d’appropriation sont multiples, allant de la propriété foncière, dont chacun sait qu’elle exprime parfaitement la double dimension précédemment évoquée, jusqu’à des formes inscrites uniquement dans l’ordre des représentations mais qui n’en sont pas moins opératoires pour autant ; on se gardera d’oublier par ailleurs le processus de nomination des lieux et du territoire lui-même.

Le territoire comme configuration spatiale.

La spatialité constitue l’une des dimensions centrales de l’activité des hommes ; tout territoire s’exprime dans les formes spatiales, dans leur répartition, leur contiguïté ou leur discontinuité. Qu’il s’agisse d’aires nettement délimitées (un Parc Naturel Régional, une commune), de territoire en archipel ou encore de territoires réticulaires (un ensemble d’aires et de lieux disjoints reliés par des éléments de réseaux territorialisés), cette spatialité est omniprésente mais selon des modalités de plus en plus complexes.

Développement durable et territoire.

A supposer que l’on retienne une telle définition du territoire, on s’aperçoit que sa complexité apparente (voire son flou) tient au fait que le terme lui-même désigne deux objets ; d’une part le territoire au sens juridique, administratif et politique ; d’autre part la territorialité des groupes et des individus qui peut ou non se traduire dans le territoire. D’où la nécessité d’avoir recours simultanément à une double terminologie se rapportant à chacun de ces deux objets : le territoire et la territorialité.
La prise en compte du développement durable en matière de développement territorial (et non plus seulement au sens d’aménagement du territoire tel qu’évoqué précédemment) impose de privilégier les points suivants :
-La notion d’acteur territorialisé.
-La question de l’échelle retenue en matière de réflexion et d’action.
-L’aspect des dynamiques temporelles différentielles (dynamiques naturelles ou anthropiques).
-La dimension ressource territoriale : «une caractéristique d’un territoire spécifique construite dans une optique de développement». Un territoire marqué du sceau du développement durable devient un véritable créateur de ressources nouvelles, jusque là ignorées ou latentes.

Associer des acteurs multiples.

Ce qui est en jeu dans ce type de réflexion, c’est l’articulation «acteur/territoire». Inscrire le territoire dans une volonté de développement durable impose de faire simultanément référence à chacune des échelles, du local au planétaire, tout en admettant que la pertinence du couple réflexion – action ne sera pas de même nature à telle ou telle échelle : un problème considéré à l’échelle planétaire se déclinera de manière différente à des échelles continentales, nationales, régionales, ou intermédiaires. D’où la multiplication du nombre d’acteurs concernés, la diversification de leur statut et de leur appartenance, la nécessité d’une mise en cohérence et d’une bonne déclinaison des décisions prises à l’une des échelles et applicables à d’autres.

Ainsi les «scènes du développement durable ne peuvent donc être que des scènes d’articulation et de rencontre entre les composantes descendantes visant à représenter localement des exigences émanant d’autres niveaux, et les composantes ascendantes reflétant dans leur diversité les conditions du mieux-vivre ensemble local» (Godard 1997). Ces scènes du développement durable positionnent de manière centrale les acteurs qui, de fait, se trouveront confrontés à des exigences fortes et nouvelles :

-La nécessité d’articuler non seulement les échelles territoriales entre elles mais aussi de maîtriser le fait que les scènes d’énonciation des problèmes reconnus tel le réchauffement climatique (macro), ne sont pas celles de la mise en œuvre des solutions comme par exemple la réorientation des systèmes de transport liés au mode d’urbanisation (micro ou méso).
-Le fait de voir apparaître à leur côté de nouveaux acteurs, porteurs de légitimité autre que strictement institutionnelle, qu’ils s’agissent d’acteurs associatifs ou politiques d’un «nouveau genre».

-L’émergence progressive de nouveaux territoires dont l’extension et les limites apparaissent plus pertinentes pour prendre en compte les interrogations actuelles en termes de développement durable : ainsi des bassins versants dans le domaine de la gestion de l’eau. Se pose alors la question de l’articulation de ces nouvelles entités avec les maillages administratifs et politiques existants (notamment ceux de l’intercommunalité). Il en est même dans le cas français de l’émergence des Pays.
-L’obligation pour les acteurs impliqués dans le processus de développement durable de construire de nouveaux objets (les territoires du développement durable), d’imaginer de nouvelles grilles de lecture de la «réalité», et d’élaborer progressivement un code au sein duquel s’inscriront les normes du développement durable traduites en actions concrètes. Il est ainsi beaucoup demandé à ces acteurs, aussi bien en matière d’imagination, d’innovation, que de capacité d’écoute mais aussi d’actions concrètes au quotidien.
-Enfin, ces nouveaux acteurs du développement durable se trouvent placés face à un impératif de renouvellement des jeux institutionnels classiques. La fin de la toute puissance de la décision descendante, les exigences liées à la négociation et à la recherche d’un consensus minimal entre des impératifs contradictoires qui tiennent à la définition même du développement durable, l’obligation de mise en œuvre d’actions concrètes dont on ne mesure pas toujours les implications à moyen ou long terme, constituent autant de réels défis pour ces acteurs d’un «nouveau genre».

La triple prise en compte de l’incertitude, de la complexité et de la durée ne signifie aucunement que la prise de décision et l’action soient devenues impossibles ; mais le contexte de référence a été profondément modifié au cours des quinze dernières années. C’est dans un tel cadre et fort de ces quelques observations que doivent être appréhendés les acteurs dans leurs rapports au territoire. La thématique du développement durable joue comme un révélateur en ce domaine mais il en est d’autres !

De l’intérêt de territoire laboratoire.

Qu’en est-il de l’application de cette façon de voir en milieu montagnard ? La spécificité de la montagne entre données originales, contraintes particulières et fragilité permanente, illustre au mieux la nécessité de cette double prise en compte «développement durable et territoire». Au sein du Sillon Alpin, dans sa conception actuelle en 2009, qui court de Genève à Valence, les exemples ne manquent pas, aussi bien pour illustrer positivement cette prise en compte, que pour montrer à contrario qu’elle peut être totalement négligée. Dans un essai récent*, le massif de la Chartreuse considéré au sein des limites du PNR Chartreuse, a été analysé comme un véritable laboratoire expérimental, un «territoire école», où se condensent des initiatives individuelles et collectives très positives et motrices, ainsi que des blocages très puissants liés à la mise sous pression de ce territoire (à travers la métropolisation, la pression foncière…).

«Expression mobilisatrice» a-t-on écrit au début de ce texte à propos du développement durable. Le chemin, pavé de bonnes intentions, demeure long et difficile tant les embûches sont multiples, au double plan théorique et pratique. Repérer les embûches, c’est déjà franchir un pas pour les surmonter : nombreux sont les exemples qui l’illustrent en montagne.

 

* «Entre aujourd’hui et demain – la Chartreuse un territoire école».
2006, édition d’ici et d’ailleurs

Portrait d’Hervé Gumuchian à découvrir dans le Who’s Alpes en cliquant ici

 Photos : © MIRCO éditions- Hervé

 

 e  n     p  a  r  t  e  n  a  r  i  a  t    a  v  e  c

 

  1. 1 commentaire pour “9. Développement durable et développement territorial”

  2. par Larrieu, le 29 mar 2009| répondre

    L’implication des acteurs dans le développement durable à l’échelle du local se heurte aussi à la question du langage du développement durable. Il est aujourd’hui construit pour l’essentiel par les opérateurs de l’environnement car les entreprises et les territoires ne se sont pas encore appropriés cette dimension. Or il nous faut construire sur les deux autres piliers sous peine d’entretenir la confusion entre environnement et développement durable. Ceci passe par le partage et la communication d’un langage pour traduire ces deux dimensions.

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