Il y a loin de la coupe aux lèvres !

Article de Gerard Nicoud, le 11 oct, 2010

 

Malgré une apparente abondance de la ressource en eau dans les Alpes du Nord, l’émergence d’une prise de conscience que la ressource est limitée, notamment dans sa répartition spatio-temporelle, mérite, dores et déjà, de nouvelles postures.

La montagne, par sa fragilité et sa saisonnalité marquée, doit, plus que d’autres territoires, être attentive à l’équilibre entre développement et préservation de l’environnement. Ses atouts endogènes sont nés hier et naîtront demain de sa capacité à valoriser durablement ses ressources naturelles grâce à des organisations socioéconomiques originales et des innovations techniques adaptées. Ainsi, faut-il hiérarchiser les enjeux (eau potable, hydroélectricité, neige de culture, loisirs), ou optimiser les usages (fuites dans les réseaux, maitrise des consommations d’énergie) ?
Gérard Nicoud, hydrogéologue à l’université de Savoie, alimente pour Dur’Alpes cette réflexion.

L’alimentation en eau potable sera-t-elle durable en montagne tempérée ?

Les eaux souterraines sont contenues dans des formations présentant des vides dans lesquels l’eau peut circuler plus ou moins rapidement. Ces aquifères sont alimentés par les précipitations liquides (pluie et fusion nivale) ou l’infiltration des cours d’eau. L’intérêt d’un aquifère réside dans sa taille, sa disposition dans l’espace et la pérennité des apports atmosphériques. Pour sa part, la montagne présente des caractéristiques topographique, géologique et hydrologique très particulières qui en font un très médiocre aquifère contrairement aux contes et légendes :

- Des vallées profondes tranchent les massifs rocheux en un grand nombre d’unités perchées et de petites dimensions.

- Les massifs calcaires, très largement présents dans les chaînons jurassiens méridionaux, dans les massifs subalpins, dans le Chablais et la Vanoise, sont trop perméables et peu capacitifs. Au contraire, les massifs rocheux cristallins de Belledonne, Mont Blanc et Aiguille Rouge, très fissurés, retiennent d’importantes quantités d’eaux souterraines, malheureusement trop souvent riches en éléments indésirables comme l’arsenic ou l’uranium.

Seules quelques unités de quartzites et de grès fissurés présentent un fort intérêt local. Quant aux alluvions sablo-graveleuses des vallées, localisées près des zones d’apport des cours d’eau dans les lacs de retrait glaciaire ou dans des chenaux plurimétriques, elles présentent une porosité élevée et une perméabilité suffisante pour permettre des pompages très significatifs, supérieurs à 100 m3/h. Mais localement, des apports de sulfates ou de fer-manganèse rendent l’eau impropre à la consommation humaine (Passy, Moyenne Maurienne, Aime-Moûtiers…).
Mais la plus grande superficie du territoire montagnard est constitué de formations imperméables comme les grès argileux molassiques des avant-pays savoyard et dauphinois, les marnes des massifs subalpins et du Chablais, les schistes, les calcschistes et les micaschistes des unités internes et des massifs cristallophylliens et les couvertures d’argiles caillouteuses morainiques. Par ailleurs, les vastes contacts tectoniques chevauchants jalonnés de gypse et de cargneule drainent les terrains sus-jacents et apportent des sulfates à l’excès.

- De plus, un drainage permanent est assuré par une densité élevée de cours d’eau ramifiés et encaissés tant en altitude que dans l’Avant-pays. Ils assèchent les aquifères traversés devenus perchés.
Cette grande hétérogénéité lithologique et spatiale et le morcellement des formations aquifères résultent à la fois de la mise en place tectonique des Alpes (plissements, unités empilées débordant vers l’ouest) et des érosions glaciaires et torrentielles successives. Aussi, de vastes territoires sont dépourvus d’aquifères conséquents (Avant-pays molassique, Hautes Maurienne et Tarentaise, Chablais, Chartreuse, Aravis-Beaufortain).

Malgré une pluviométrie moyenne globalement satisfaisante (de 700 à 2000 mm/an), la ressource souterraine présente aujourd’hui des insuffisances spatiale et temporelle durables.

En fait, le château d’eau de nos montagnes tempérées est le stock neigeux qui, lors de sa fusion progressive, assure l’alimentation des aquifères rocheux et le soutien des cours d’eau. Ces derniers fournissent, à leur tour, l’eau des nappes alluviales des vallées.

Sur la base d’un état des ressources globalement apprécié, sans être toutefois approfondi, l’aménagement du territoire s’est poursuivi tant dans les hauts bassins versants avec les stations de sports d’hiver, que dans l’Avant-pays avec le développement du péri-urbain et la réhabilitation des villages oubliés. Soumis à de multiples pressions, il a aujourd’hui dépassé les capacités des ressources souterraines en eau potable.

Et c’est sans compter avec le réchauffement climatique qui, depuis près de dix ans fait ressentir ses premiers effets. Le plus spectaculaire est l’élévation des températures moyennes annuelles de plusieurs degrés, tant hivernales qu’estivales. Aussi, la baisse du stock neigeux est très sensible puisque la pluie remplace souvent en hiver la neige jusqu’à 2100 m d’altitude. De ce fait, au-delà des déficits neigeux dans certains massifs (Vanoise), la quantité de neige disponible à l’infiltration printanière est en diminution certaine. Le déficit d’infiltration est aussi sensible sur la durée car les fortes chaleurs précoces accélèrent la fusion nivale et éliminent rapidement le stock neigeux tout en favorisant un ruissellement intensif. Dès mai, les cours d’eau subissent des étiages sévères affectant les nappes alluviales des vallées et drainant parallèlement les aquifères perchés non saturés d’eau du fait de la brièveté de la période d’infiltration et/ou du déficit neigeux.

Alors, comment palier cette évolution du climat et le développement urbanistique de la montagne tout en démesure face à l’eau ?

- Tout d’abord, il faut persister dans l’optimisation de la gestion des réseaux existants (recherche des fuites, réservoirs de stockage, interconnexions), tout en accélérant le rajeunissement des réseaux aujourd’hui négligé.

- Puis le partage et la redistribution des ressources encore disponibles doivent être encouragés et développés, sous réserve d’une politique d’aménagement territoriale concertée et acceptée par les responsables des syndicats des eaux. La limite communale n’est plus du tout adaptée à la nécessaire et nouvelle gestion durable des eaux souterraines. Cette dernière demande des espaces de gestion à l’échelle des bassins versants et des administrateurs altruistes, combattifs et clairvoyants.
Parallèlement, la recherche approfondie sur les aquifères doit être réactualisée, voire réactivée, non plus pour un simple besoin local mais pour une exploitation optimale et pérenne.

- Dans les sites dépourvus de nouveaux aquifères ou à forte population, à l’instar des collectivités africaines, il faut envisager ou maintenir le prélèvement d’eaux superficielles dans les lacs ou des retenues créées à cet effet. Les eaux devront alors satisfaire à des traitements physico-chimiques et bactéricides adaptés. Il en sera de même pour le traitement local d’eaux souterraines sulfatées ou ferrugineuses.

Mais dans tous les cas, le prix de l’eau va augmenter voire « exploser » comme l’élévation de la température et l’augmentation continue de la population des montagnes pourtant de plus en plus individuellement économe de l’eau.

Photos : © Carole Stoffel et Denis Favre Bonvin – MIRCO éditions – Tous droits réservés

 

  1. 2 commentaires pour “Il y a loin de la coupe aux lèvres !”

  2. par favre regis, le 11 oct 2010| répondre

    Bonjour

    Depuis plusieurs semaines je lis vos articles sur l’eau………..

    j’ai un projet de création d’une piscine et d’un spa dans mon camping ou l’utilisation de l’eau sera un peu plus importante qu’aujourd’hui.

    Je suis inquiét de ce que je lis et me demande si j’ai raison de continuer dans cette voie?

    il serait intérressant de nous conseiller dans cette direction, devons nous, nous enfants du pays, investir dans cette eau qui est un peu la notre, ou , devont nous simplement, ne rien faire et laisser les investisseurs étrangers aux vallées alpines, ce charger de cette invesstisement et d’en prendre les bénefices…….

    que feront nos enfants? seront ils simplement les salariers de ces entreprises ou les futurs décideurs de leur « Economie Locale » et de leur »Développement Durable »

    avez vous des informations économiques à nous transmettre ou tout autres renseignements qui nous guideraient dans notre projet avec l’eau sur Pralognan.

    Sincères salutations

    Continuez votre News letter « duralpes » elle à le mérite de nous faire poser des questions, et sans doute d’en trouver les réponses

    merci

    à bientôt

    Régis Favre
    0607019245

  3. par Danielle Romagnoli, le 20 déc 2010| répondre

    bonjour, nous avons réalisé une étude et organisé un atelier rencontre de l’ingénierie touristique en 2009 sur les baignades au naturel et en particulier les baignades à filtration biologique; ces travaux peuvent répondre à certaines de vos questions,
    contact danielle.romagnoli@rhonealpes-tourisme.com

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