10. Je sais : j’élucubre ! Rien qu’un grand éclat de rire… nous avons pourtant besoin d’utopie !

Article de Yves Paccalet, le 23 mar, 2009

Dernier acte

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Comment parler de l’avenir de l’humanité à ceux qui ne veulent pas entendre ? Comment les sensibiliser aux enjeux de demain ? Et plus particulièrement, à ceux liés aux limites de la planète ? Comment avancer, vite ?

Déçu par les bonnes idées qui s’envolent une fois les dossiers classés, fatigué d’avoir trop souvent prêché la bonne parole sous sa casquette d’écolo sans avoir été écouté, Yves Paccalet conjugue désormais la provocation à tous les temps. Entre ironie et poésie, le savoyard humaniste secoue les consciences.
Dans ce dernier volet de notre dossier «Le développement durable vous y croyez ? l’humour noir chasse le politiquement correct à grands coups de dérision. Le propos requiert plusieurs niveaux de lecture. Le ton n’est certes pas habituel. Il dérange parfois. N’en est-il pas moins convainquant ?

I have a dream…

«J’ai fait un rêve…».
Martin Luther King : quarante-six chromosomes et une âme en lambeaux… Dans l’épiderme, quelques grains de mélanine de plus que le Visage pâle. Les mêmes joies et les mêmes peines. Le même sang, les mêmes cellules, le même ADN que le Yankee. Peut-être une excellente compatibilité tissulaire avec son assassin du Ku Klux Klan.
J’ai fait un rêve…
Au XXIe siècle – peut-être pas ce soir ni demain matin, mais l’an prochain à Jérusalem, à La Mecque ou dans la Cité du Soleil de Campanella –, tous les hommes seront égaux.
Non seulement par principe, mais «pour de vrai», comme disent les enfants. Égaux dans la Déclaration de leurs droits comme dans leur vie quotidienne. Avec solennité et familiarité.
Dans mon utopie, les humains auront compris que, sur cette Terre, il existe quantité de nuisances, comme les gaz à effet de serre, les pesticides, la radioactivité, la tronçonneuse, la bétonneuse, les nouveaux virus ou une hypothétique attaque des Martiens ; mais que la plus dangereuse reste la beauté du diable. J’entends : notre irrépressible vanité. Notre obsession luciférienne du territoire et du rang. Le plaisir satanique que nous éprouvons à posséder et à dominer.

L’Homo sapiens est consternant : c’est ce qui le rend émouvant.
Dans mon rêve, mes congénères savent que le malheur procède de l’égoïsme, tandis que le bonheur est le fils du partage. Au XXIe siècle, les humains doivent bâtir non plus la Société des Nations (la SDN), mais la Société des Frères (la SDF). Non plus l’Organisation des Nations unies (l’ONU), mais un monde de OUF : celui de l’Ordre des Utopies fusionnelles. Ou bien encore la Fraternité universelle des Terriens pour une Utopie réaliste : un acronyme pour le mot «FUTUR»…
Je sais : j’élucubre. Gilles Deleuze m’eût rangé parmi les machines délirantes. Je me suis trop acoquiné avec les molécules illégales qu’on rencontre dans la nature. Je me prends pour un homme-médecine chez les Cheyennes ou pour un chaman de Sibérie. Ma cervelle se liquéfie. J’éternue des hallucinations comme la sorcière fait crépiter des étoiles au bout de sa baguette.
Ce texte est une poussière de songe. Il fera «pschitt». Je vais retomber du haut de mes paradis d’artifice et m’écrabouiller sur le béton gris des banlieues. Le principe de réalité est plus implacable que la loi de la gravitation universelle.
Une utopie ? Là ? Maintenant ? Désolé, mon p’tit gars : mais ça va pas être possible ! Tu ne peux pas entrer : c’est une civilisation privée. On n’accepte pas les poètes en habit d’arc-en-ciel, ni les idéalistes en costume de nébuleuse.

Besoin d’utopie.

Nous avons pourtant besoin d’utopie. D’urgence. À profiter de suite… Pas pour rêvasser sur les sentiers, ni pour refaire le monde au bistrot : pour vivre, ici et maintenant.
Aucune issue de secours ne s’ouvrira par magie. Il faudra que nous en dégagions une. Ou que nous la forcions. Contre nos instincts ; contre nos pulsions ; contre le sens apparent de l’Histoire. Contre l’hyper-capitalisme triomphant, mondialisé, outrancier. Contre ce mode de production sans merci qui dissout dans l’argent l’humanité de l’homme et la beauté sauvage de la Terre…
L’esclavage était abject : Spartacus avait raison de se révolter. Mais, dans sa fameuse «dialectique», Hegel montre à quel point le maître et l’esclave sont complémentaires ; fusionnels jusqu’à l’absurde ; jusqu’au droit de vie et de mort du puissant sur le faible.
La féodalité était infâme parce que le serf y était taillable et corvéable à merci. Mais le seigneur devait assistance à son vassal, lequel se réfugiait au château quand la guerre menaçait.
Le communisme était kafkaïen. Il a fini en archipel du goulag, en famines, en assassinat de la mer d’Aral et en désastres nucléaires à Tchernobyl et Tcheliabinsk. Mais il chantait l’égalité des hommes.
Le mode de production capitaliste, rebaptisé «libéral», privilégie l’individu. Il exalte la loi de la jungle, la raison du plus fort, ce qu’on appelle (grossier pseudo-darwinisme) la «sélection naturelle». Il brise à la fois la relation directe entre les êtres et les structures communautaires traditionnelles (la famille, le clan, la tribu, le village, le quartier…). L’individu y devient l’agent interchangeable de processus de production qu’il ne maîtrise plus. Il n’incarne qu’une machine biologique, un petit rouage, un pion, un ectoplasme sur un écran d’ordinateur. Une entité statistique. Une case de sondage. Musil dirait : un «homme sans qualité».

Manque de respect.

Pour reprendre une expression chère aux banlieues, le capitalisme mondialisé «manque de respect». Il est à la fois mégalomane et hystérique… Il se proclame le meilleur des systèmes, mais il bâillonne l’ironie socratique, le bon sens cartésien et la «volonté bonne» kantienne. Il vide l’individu de sa pâte altruiste. Il ratatine le cœur que nous avons sur la main. Il nous prive de ce que nous possédons de plus précieux : la délicieuse fainéantise et l’indispensable souci de l’autre. Il traque la paresse, la caresse érotique ou les enchantements du promeneur solitaire, bref ces activités sensuelles ou rêvassières qui ne consomment rien et ne dégagent aucun bénéfice.
Ce système-là ne jure que par la quantité. Il idolâtre la production qui saccage et le rendement qui vandalise. Il n’a d’égards que pour le chef, le «fauve», le «tueur», celui qui écrabouille la concurrence, qui licencie le personnel «inutile» et considère comme des «problèmes» les citoyens trop jeunes, trop vieux, trop handicapés, trop femmes, trop immigrés, en un mot : trop éloignés du modèle.
Ce capitalisme-là ressemble à un tsunami. Il déferle et laisse derrière lui un champ d’ordures. Il couvre la Terre de béton, de macadam, de bagnoles et de placards publicitaires. Il disperse des germes infectieux dans les trente-six parties du globe. Il pille les ressources, détraque les climats, troue la couche d’ozone, élimine les espèces et empoisonne pour mille ans l’air, l’eau et le sol.
En plus, il s’en vante !
Ce régime économique ne pourra pas durer. Dans les années 1990, l’Américain Francis Fukuyama y voyait la «fin de l’Histoire» : ahurissante hypothèse ou désopilante conclusion…
… à moins que l’auteur n’ait eu en tête la fin de l’humanité même.

Les États-Unis du monde.

J’analyse la réalité sans illusion. La justice sociale, économique et écologique est une inaccessible étoile. Le loup dévore l’agneau en toute légalité, puisque c’est lui qui rédige le règlement de l’abattoir.
Comme au temps de l’Union soviétique, le pessimiste marmonne : «La situation ne pourrait pas être pire !» ; et l’optimiste répond : «Mais si, mais si !»
Mais je suis un pessimiste à éclipses. Il m’arrive de décoller et d’aller faire des loopings dans l’azur ; jusque dans la stratosphère où, depuis les voyages en ballon du professeur Piccard, chacun sait que le ciel n’est pas bleu, mais noir.
Je revendique ma liberté de rêver.
Mon devoir de philosophe m’oblige à assener que la situation démographique, écologique et militaire de l’humanité rend urgent l’usage immodéré de la drogue utopie. Celle-ci provoque une tenace addiction, mais nul dégât physique ou psychique.

Le danger qui plane sur notre espèce à gros cerveau, mais bête comme ses pieds, justifie l’extension du domaine de l’élucubration.
Puisque la mondialisation est en marche, puisqu’elle s’installe sous son apparence la plus désordonnée et la plus brutale, tentons le tout pour le tout. Utilisons sa force pour la renverser. Comme au judo ! Enfilons le kimono et battons-nous sur le tatami de l’Histoire (ça nous changera du champ de bataille).

Inventons la démocratie universelle.
Instituons le gouvernement de la Terre.
Créons les États-Unis du Monde !
Cette entreprise sera en même temps notre Contrat social et notre Everest… Escalader ce sommet ne constituera pas une balade du dimanche, mais une aventure sublime, exaltante et incertaine, au cours de laquelle nous risquons de nous «dérocher», comme on dit dans ma montagne savoyarde. Nous ne sommes pas des chamois : nous ne trouverons aucun passage facile. Nous sommes coincés par en bas, alourdis par nos pulsions, entravés par la tyrannie de nos désirs, embourbés dans les ornières de l’Histoire. Il nous faut nous extirper de la fange et sortir par le haut.
Nous devons imaginer, façonner et faire fonctionner un gouvernement de la planète. Bâtir un seul pays Terre.

La Terra humanis. La Terre humaine, enfin…
Telle est la tâche de l’Homo sapiens au XXIe siècle de la chrétienté, au LVIIIe du judaïsme, au XIVe de l’islam ou au centième après le déluge, c’est-à-dire après la Révolution néolithique.
Tous ensemble, sur le globe, nous nous trouvons dans la position des Insurgents d’Amérique en 1776 ou des révolutionnaires français en 1789. Il nous incombe de mettre sur pied une Assemblée constituante. Nous devons rédiger la Constitution de la planète.
Nous ne bénéficierons pas deux fois de la même conjoncture. Si nous refusons d’emprunter l’itinéraire du cœur et de la raison, escarpé et malaisé, mais digne de nos plus belles découvertes, alors nous appellerons sur nos têtes les puissances de la guerre et des désastres. Alors, nous pourrons commander notre monument aux morts, que nous sculpterons dans un amoncellement de déchets et sur lequel le dernier d’entre nous aura peut-être la force de graver ces mots : «Ci-gît l’humanité, vanité envolée, matière redevenue matière. Ni fleurs, ni couronnes. Ni regrets, ni prières. Rien qu’un grand éclat de rire !»

Photos : © MIRCO éditions – Didier Pruvot – Claude Lorius

 

 e  n     p  a  r  t  e  n  a  r  i  a  t    a  v  e  c


  1. 3 commentaires pour “10. Je sais : j’élucubre ! Rien qu’un grand éclat de rire… nous avons pourtant besoin d’utopie !”

  2. par FIN J.J., le 23 mar 2009| répondre

    Bravo! Mille, dix mille fois BRAVO!
    Vive l’utopie, puisqu’il ne nous reste vraiment rien d’autre… Toutes les généreuses et humanistes théories s’étant irrémédiablement fourvoyées dans des méandres totalitaires, liberticides, ou (comme actuellement) portant adoration de la toute puissante « sainte finance »!
    Le drame de l’humanité, c’est qu’elle s’est toujours avérée incapable de tirer de bonnes leçons de l’HISTOIRE…
    Alors, rêvons, avec Yves PACCALET, et semons quelques petites graines d’UTOPIE ici et là… Il en restera bien quelques fleurs au bout du compte…
    Jean-José FIN (retraité Education Nationale)

  3. par gilles Tosca, le 23 mar 2009| répondre

    Yves Paccalet évoque l’opposition du système capitaliste à « ces activités sensuelles ou rêvassières qui ne consomment rien et ne dégagent aucun bénéfice ». Rêvons un peu : la montagne, lieu par excellence des activités de pleine nature, en plein développement chez les français, ne peut-elle prétendre à être un milieu pédagogique où le vacancier (famille, classes de neige ou de découverte) peut redécouvrir la sensualité que revêt la fabrication et la dégustation d’un fromage au lait cru, ou le contact avec un arbre, un rocher,une pelouse alpine, un torrent de montagne ? Le rôle de médiateur, d’initiateur, revient aux usagers et connaisseurs de ce milieu montagnard : pourquoi n’en retireraient-ils pas une juste rémunération ? Certes, ce qu’ils « vendent » est alors du domaine de l’immatériel, de sensations qui se mutent en souvenirs (mais ne se construit-on pas aussi de souvenirs de choses ressenties, agréables ou non ?). Une économie liée à ces « activités sensuelles et rêvassières » existe déjà, embryonnaire peut être, et doit pouvoir se développer. Quel pied de nez alors aux dévôts du capitalisme débridé qui met la planète au bord du gouffre !!

  4. par Catherine Claude, le 27 mar 2009| répondre

    De retour de Curitiba au Brésil, a cidade da gente ( « la ville des gens ») imaginée par l’utopiste Jaime Lerner, je découvre votre dernier article. Ce voyage en terre sud-brésilienne m’ inspire quelques commentaires.
    Hier je survolais Sao Paulo et je me disais que les hommes étaient définitivement tombés sur la tête. Comment imaginer dans cette forêt de béton qui pourtant laisse encore deviner les plis et les ondulations de la terre, dans cette jungle urbaine où même vue du ciel, on reconnaît les favellas côtoyant les condominios ces quartiers riches sous haute surveillance, comment imaginer qu’ici bas la vie puisse changer. Tout semble si déraisonnable, si définitivement gâché…
    A quelques centaines de kilomètres de là, Curitiba, la capitale du Parana, une ville imaginée par un architecte urbaniste visionnaire qui a introduit au Brésil, il y a plus de trente ans, les mots de solidarité et de développement durable. Bien avant que nous commencions à y réfléchir. Transports en commun quasi gratuits, « tours du savoir » dans les quartiers pauvres, cambio verde où s’échange déchets triés contre nourriture, programme de défavélisation par une démarche de régularisation des quartiers illégaux, bref une utopie en marche…Lente et difficile mutation, résistances du capitalisme et des nantis, soumission des plus pauvres…Curitiba n’échappe pas à la règle malgré ses efforts. Et parce qu’ici, la vie est moins terrible qu’ailleurs au Brésil, la ville a attiré les pauvres des autres états. Du coup, elle se retrouve confrontée à une augmentation exponentielle de sa population et ses « recettes » humanistes ne fonctionnent plus. Ou moins bien. Une démonstration largement utilisée par les antis-Curitiba qui craignent l’extension de ce modèle social.

    Un peu plus loin, le port de Paranagua. C’est ici que transite le soja cultivé du nord de l’état du Parana jusqu’au Mato Grosso. Et tous les navires du monde entier attendent les uns derrière les autres sur la ligne d’horizon. Chargement du poison. Pour qui ? Je vous laisse deviner la réponse.

    Ouvrir ses yeux sur le monde, approcher d’autres façons de vivre, les réflexions sur le développement durable sont souvent des travaux d’équilibristes « border line » sur les frontières du monde…

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