L’eau coule dans l’entonnoir Rhône alpin

Article de P/DurAlpes, le 22 nov, 2010

 

 Au cours de la seconde moitié du vingtième siècle, l’agriculture mondiale a dû relever un de ses plus grands défis. Alors qu’elle connaissait de profondes mutations avec une baisse considérable de ses effectifs, il lui a fallu répondre aux besoins urgents d’une population, qui, par ailleurs, n’a cessé de croître. Tandis que la population mondiale doublait, la production alimentaire par individu augmentait de 25%. Le nouveau système de production agricole dit « agriculture intensive » apporta, certes, une amélioration progressive de la nutrition mondiale permettant d’éviter les famines, de stabiliser le nombre de personnes souffrant de malnutrition, mais entraina un certain nombre de dérives, désormais pointées par les consommateurs.

Cette révolution verte qui a fait passer l’agriculture de subsistance à une agriculture modernisée intrinsèquement liée à l’industrie agroalimentaire a complètement modifié la composition du bourg, du village, provoquant un exode rural important voire une désertification des campagnes. Ces ressorts (mise au point de nouvelles variétés à haut rendement, notamment de céréales comme le blé ou le riz, grâce à la sélection variétale ; utilisation des engrais minéraux et des produits phytosanitaires, de la mécanisation et de l’irrigation), aujourd’hui forts critiqués, conduisent à explorer d’autres voies comme l’agriculture biologique, l’agriculture de proximité ou le tourisme rural.

Pour ce 10e article consacré à l’eau, Dur’Alpes zoome sur la région Rhône Alpes et plus particulièrement sur une démarche constructive élaborée en l’Isère et présentée ici par Sandra Riquet, responsable agronomie-environnement de la Chambre d’agriculture de l’Isère.

 

 EVALUATION DES BESOINS EN EAU DOUCE POUR LA PRODUCTION ALIMENTAIRE MONDIALE.

La quantité d’eau mobilisée pour la production alimentaire est considérable, et, pour l’essentiel, fournie directement par les pluies. On peut calculer sommairement les besoins mondiaux en eau de la production alimentaire à partir des volumes d’eau spécifiques nécessaires pour produire la nourriture d’une personne. Selon la composition des repas et compte tenu des pertes après récolte, la consommation alimentaire moyenne de 2 800 kcal/personne/jour retenue pour l’heure, nécessite environ 1 000 m3 d’eau par an pour sa production. Ainsi, pour une population mondiale de près de 7 milliards d’habitants, il faut 7 000 km3 d’eau pour produire la nourriture nécessaire (à l’exclusion des pertes dues au transport dans les systèmes d’irrigation).

La plus grande partie de l’eau utilisée par l’agriculture provient des pluies stockées dans le sol. Seulement 15% environ de l’eau nécessaire aux cultures est fournie par l’irrigation. L’irrigation a donc besoin de 1 050 km3 d’eau par an pour les cultures alimentaires (auxquels il faut ajouter l’eau pour les cultures non alimentaires). En moyenne, environ 40% de l’eau prélevée pour l’agriculture dans les rivières, lacs et nappes souterraines participe réellement à la production agricole, le reste se perdant dans l’évaporation, l’infiltration profonde ou la croissance des adventices. Par conséquent, on estime les prélèvements actuels d’eau destinés à l’irrigation à 2 500-2 800 km3 par an dans le monde (source Fao).

 

 FOCUS SUR LA RÉGION RHÔNE ALPES.

L’agriculture entretient une relation étroite avec les ressources naturelles et l’environnement. Si l’agriculture est un utilisateur important de ressources en sol et en eau, il lui est indispensable, pour rester viable, d’en préserver la quantité et la qualité.
L’irrigation est inscrite depuis longtemps dans le paysage agricole de Rhône Alpes. Elle a très tôt – années 60/70 – été mise en place le long de la vallée du Rhône, de l’Isère, de l’Ain, de la Drôme et de la Loire (climat séchant et sols superficiels).
Plus tardivement, dans les années 80, cette irrigation s’est développée sur les sols superficiels des coteaux du Rhône, de la Loire et de l’Ardèche ainsi que pour le développement des cultures maraîchères de plein champ dans le Lyonnais et l’Ain.
Dans les années 90, une irrigation complémentaire et de sécurité s’est développée dans les sols plus profonds de l’Ain (Bresse & Dombes) et de l’Isère (Terres Froides).

Actuellement, le développement de nouveaux réseaux d’irrigation concerne essentiellement la création de ressources de substitution ou celle des fruits et légumes. On notera que l’agriculture des départements savoyards et plus largement des zones de montagne n’est pratiquement pas concernée par l’irrigation. Ceci est lié au choix de productions fait par ces départements : une dominante de système d’élevage (les surfaces en culture sont très faibles, en raison du climat et du relief et limitées aux fond de vallées), et des modes de productions essentiellement à base d’herbe pour produire des fromages de qualité, qui nécessitent pour l’instant peu d’irrigation.

Une progression régionale au niveau de la moyenne nationale.

De 1988 à 1998, les surfaces irriguées ont doublé. Depuis on assiste à une stabilisation des surfaces en grandes cultures irriguées alors que se développent des besoins et une demande en cultures sous contrat (semences, céréales, maraîchage, arboriculture).

Le rythme de développement de l’irrigation en Rhône Alpes sur 20 ans est globalement au niveau de la moyenne nationale (doublement en 20 ans). Les réseaux collectifs et mixtes sont sensiblement majoritaires et couvrent environ 65% des surfaces irriguées.

Une irrigation par retenue collinaire (généralement individuelle) à ne pas négliger.

Près de 20% des superficies sont irriguées, notamment dans l’est de la région sur des zones éloignées de toute ressource abondante, à partir de retenues. Ce type de mobilisation de la ressource permet, notamment, l’irrigation des cultures fourragères et fruitières de ces zones… une solution intéressante si elle est conçue comme un stockage des eaux hivernales excédentaires avec possibilité de restitution d’étiage (dérivation ou relargage).

Prélèvements en eau.

L’irrigation, représente 1% du prélèvement global et 20% des consommations de la ressource en eau régionale, avec des hétérogénéités départementales.

La ressource en eau disponible (précipitations + arrivées des cours d’eau – sortie des cours d’eau) est d’environ 50 Md m3 ; l’eau prélevée est de 14 Md m3 et l’eau consommée de 0,5 Md de m3.
Il existe cependant certaines zones où l’eau peut être rare au regard de la demande globale (Sud Ardèche, Sud Drôme), d’autres où l’on est à un niveau d’équilibre qui nécessite vigilance ou accès à une diversification de la ressource par pompage dans les ressources abondantes des grands cours d’eau (basse vallée de l’Ain et Est-Lyonnais..).

Les enjeux majeurs de l’irrigation.

La diminution de la « ressource eau » conduit désormais à ajuster l’adéquation entre les pratiques agricoles Rhône alpines et les avantages économiques induits par l’irrigation.
En effet, celle-ci améliore de manière significative la compétitivité de l’agriculture (sécurité de l’approvisionnement des clients ; assurance de qualité de la production pour les légumes et les fruits mais aussi pour les semences où l’irrigation est généralement imposée contractuellement ; sources de diversification des exploitations agricoles et développement de productions à forte valeur ajoutée ; minimisation des aléas climatiques, régularité des productions en sol séchant).

Elle est aussi source d’aménagement et de développement des territoires (pérennisation des exploitations et reprise facilitée des exploitations équipées ; maintien d’un tissu rural vivant et dynamisme économique et démographique).
D’où la nécessité de développer les nouvelles techniques de pilotage, telle l’irrigation de précision, d’améliorer le matériel, ou bien, de démocratiser la gestion de l’irrigation par GPS. Enfin sur le plan qualitatif, l’irrigation limite les risques de pollution puisqu’elle permet d’être plus précis sur la prévision de récoltes donc sur les apports de fertilisants.

Pourtant l’irrigation peut avoir des effets négatifs qu’il ne faut pas négliger : augmentation des sols nus en hiver par augmentation des surfaces en cultures de printemps (risque de lessivage de l’azote issu de la minéralisation d’automne).

Remise en question de l’accès à la ressource en eau.

Des nombreux efforts restent à faire, comme la maîtrise et l’encadrement de l’irrigation individuelle, la rationalisation des retenues collinaires (Est de la région) dans les régions trop éloignées des grandes ressources, ou bien la mobilisation de l’eau à partir des ressources abondantes existantes (grandes vallées) pour des régions prélevant dans des nappes fragiles et/ou présentant des besoins stratégiques en irrigation.

L’argumentation environnementale conduit à de fortes résistances institutionnelles.

Dans son rapport de 2005, la Chambre Régionale d’Agriculture Rhône Alpes note une très forte réticence à l’accompagnement financier des projets de la part de la Région et de l’Agence de l’eau. Le « cœur de cible » de cette réticence est le maïs irrigué, sur la base d’une argumentation souvent dogmatique et peu rationnelle.
Selon ce rapport, cette forte réticence locale voit également le jour dans le cadre des retenues collinaires soumises à autorisation (recours juridique contre le projet des Coteaux du Jarez par des collectivités locales et des associations de protection de la nature y compris locales).
En tout état de cause il apparaît chez les élus locaux, les associations et les riverains une forte méconnaissance technique des dossiers et des enjeux.

« Face à ces freins d’ordre social et politique, les actions préconisées devraient s’accompagner entre autres par :
* Une information des élus des organismes financeurs sur les enjeux de l’irrigation.
* Un accompagnement des projets locaux faisant plus largement appel à un argumentaire environnemental et socio économique (emploi, valeur ajoutée,…) ainsi qu’à une large consultation à l’amont des collectivités et du milieu associatif local ».

  .

ZOOM SUR L’ISÈRE – Sandra Riquet.

Après avoir relevé le défi de la modernisation, les exploitations doivent depuis une quinzaine d’années relever celui de la qualité, à la fois au niveau des produits et des impacts environnementaux de l’activité.

En Isère, la prise de conscience d’une partie du monde agricole de l’interaction de ses activités avec le milieu naturel, et notamment l’eau, a lieu dès les années 1990. Des agriculteurs isérois, soucieux de marquer leur engagement et leur volonté de faire évoluer leurs pratiques se rassemblent autour de quelques volontés issues de la Chambre d’agriculture, de la DDASS et du Conseil général de l’Isère, avec l’idée d’initier une démarche volontariste de changement de ces pratiques. L’Isère devient ainsi un des premiers départements français où ce type de dynamique collective s’attaque aux problèmes de la pollution des eaux par les nitrates avec le lancement dès 1992 de l’opération Pil’azote.
L’opération consiste alors à sensibiliser les agriculteurs aux problèmes de qualité de l’eau et à acquérir des références pour une meilleure connaissance des sols, des effluents d’élevage épandus, et une meilleure gestion de la fertilisation. Sur les bassins d’alimentation de captage, l’animation menée par la Chambre d’agriculture est basée sur la contractualisation de mesures agri-environnementales, leur mise en œuvre (conseil de fertilisation, implantation de CIPAN[1]…) et le suivi parcellaire des pratiques de fertilisation.

Depuis les années 2000, les opérations ont intégré la problématique des pollutions par les produits phytosanitaires. Les actions se sont donc déployées vers la formation sur les bonnes pratiques phytosanitaires, les contrôles de matériels, des essais de désherbage mécanique, etc.
C’est ainsi qu’en 2008, Pil’Azote change de nom et devient Terre & eau pour mieux « coller » aux champs d’intervention de l’opération.

Trois bassins versants isérois sont aujourd’hui concernés par ces opérations : la Bourbre (périmètre du SAGE), les quatre vallées en amont de Vienne, et la plaine de Bièvre Liers Valloire. La méthodologie appliquée depuis 1992 dans ces opérations Terre & eau pour le suivi de 15 captages par la Chambre d’agriculture, a été proposée pour les procédures de restauration de la qualité de l’eau sur 500 captages prioritaires au niveau national dans le cadre du Grenelle de l’environnement.
Mais de nouveaux défis se présentent aujourd’hui dans la lignée du plan Ecophyto 2018 qui prévoit d’ici là, de réduire de moitié l’utilisation des produits phytosanitaires. Dans ce cadre, la formation des agriculteurs à la réduction et à la sécurisation de l’utilisation des phytosanitaires sera généralisée via l’obtention d’un certificat obligatoire (« Certiphyto »).
Par ailleurs, la mise en place de réseaux de fermes de références permettra de tester et de diffuser les techniques et systèmes de production économes pour parvenir aux objectifs affichés de réduction des phytosanitaires.

La qualité de l’eau n’est pas la seule thématique qui fait débat.

En effet, si la ressource en eau est abondante en Isère, il n’en demeure pas moins qu’avec le phénomène de réchauffement climatique, une gestion économe est plus que jamais d’actualité.

En Isère, une démarche globale de gestion quantitative concertée de la ressource en eau est engagée depuis l’année 2000. En effet, en juillet 2000, les quatre partenaires que sont l’Agence de l’Eau RMC, le Conseil Général de l’Isère, l’administration et la Chambre d’agriculture, ont signé un premier accord-cadre visant à instaurer une gestion quantitative concertée de la ressource en eau dans le département.
Ce premier pas consistait à recenser les prélèvements agricoles et mieux connaître la ressource afin d’engager une procédure mandataire d’autorisation pour les irrigants par le biais d’études d’incidence, conformément à la loi sur l’eau de 1992. Durant cette première phase, les prélèvements ont également été équipés de compteurs.
A partir de ces études, sur les bassins versants en déséquilibre, l’accord-cadre a été complété par un programme d’actions spécifiques à ces zones qualifiées de sensibles, afin d’établir une gestion des prélèvements permettant l’adéquation entre usages et milieux aquatiques.

Dans la suite logique de cette dynamique, le partenariat établi s’est poursuivi afin de faire vivre cette gestion collective de la ressource en eau dans le département, et mettre en place toutes les actions nécessaires, notamment sur les sites sensibles par le biais d’un second accord-cadre d’une durée de 3 ans sur 2007-2009.
Ce deuxième accord-cadre a été l’occasion de développer des économies d’eau (vulgarisation du pilotage de l’irrigation, mise en place de bulletins d’avertissement irrigation) mais également, d’engager des projets de substitution sur les sites sensibles, et d’accompagner des nouveaux projets d’irrigation dans une perspective de gestion concertée globale.
L’application concrète de cette gestion a permis d’appliquer sur les bassins versants concernés un taux minoré des redevances de prélèvement perçues par l’Agence de l’Eau à partir de 2009.

Un troisième accord-cadre sera signé fin 2010 et s’inscrira dans la continuité de la démarche amorcée il y a 10 ans, afin de poursuivre les efforts ; il permettra d’accompagner l’évolution vers la gestion volumétrique des prélèvements par organisme unique.

Ce résumé retrace 20 ans d’activité en partenariat multiple, basé sur la confiance et le volontariat. Un exemple qui illustre combien la question de l’eau est devenue un enjeu qui nécessite à la fois une mobilisation permanente et une gestion concertée entre tous les acteurs.
L’agriculture est comme un gros paquebot à qui il faut de la place et du temps pour virer de bord. Si les moyens financiers et humains mis à disposition sont à la hauteur, souhaitons que les agriculteurs continuent à être au rendez-vous pour gagner le chalenge de la préservation globale de la ressource « eau » en gardant une productivité alimentaire indispensable.

Bien qu’étant un responsable parmi d’autres de l’altération des ressources, le secteur agricole, voit sa responsabilité particulièrement mise en relief dans le débat public. Aujourd’hui, les bienfaits d’une agriculture productive sont oubliés (offre alimentaire abondante et variée à prix réduit). Un certain nombre de facteurs d’ordre mondial – réchauffement climatique, hausse du nombre de cancers, déforestation… – contribuent à faire de la cause environnementale un véritable enjeu de société dont se sont saisis à la fois l’opinion publique, les responsables politiques et les différentes institutions. Le Grenelle de l’environnement est là pour en témoigner. La question de la gestion de l’eau interroge aussi sur le mode de production agricole, l’économie et les comportements alimentaires. Même si aujourd’hui la technologie et la sensibilisation permettent de limiter le problème local, elle doit nous amener aussi à rechercher de réelles alternatives, qui intègrent définitivement la raréfaction de la ressource et le changement climatique.

[1] CIPAN : culture intermédiaire piège à nitrates.
Sources : FAO – Note sur l’état de l’irrigation en Rhône-Alpes (Jean-Marie Vinatier, chef du Pole Agronomie-Environnement-Territoires, Chambre régionale d’agriculture Rhône alpes) – Sandra Riquet, responsable agronomie-environnement de la Chambre d’agriculture de l’Isère et Yves François, agriculteur élu de la Chambre d’agriculture et président du Comité thématique environnement.
  1. 2 commentaires pour “L’eau coule dans l’entonnoir Rhône alpin”

  2. par LAURENT gérard, le 22 nov 2010| répondre

    Bien que les superficies irriguées soient faibles, la maîtrise de l’eau donc l’irrigation pour la production de légumes et pour la production des « pommes et poires de Savoie IGP » est pratiquement obligatoire pour être vivable et rentable. La principale problématique est d’avoir des exploitations spécialisées qui sont dispersées ce qui entraîne une difficulté supplémentaire pour elles pour aujourd’hui monter des projets collectifs.

  3. par Archives de la Somme, le 22 nov 2010| répondre

     » Le pauvre devine ce que donne la richesse, le riche ne sait pas ce que signifie la pauvreté. « 

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