L’œil de la terre

Article de Corinne Chorier, le 26 oct, 2009

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Le paysage est un des éléments constitutifs de notre environnement, au même titre que la flore, la faune sauvage, l’air ou l’eau. Il résulte d’une composition structurée entre des activités humaines qui laissent leurs empreintes sur l’espace, des éléments naturels avec leurs logiques écologiques, une culture et une histoire, et enfin un regard.

Le dictionnaire nous le présente comme une « Partie d’un pays que la nature présente à un observateur », et le paysagiste ou l’artiste comme « Le paysage fait appel à l’idée de regard et du point de vue, au sens propre – lieu depuis lequel on observe – et au sens figuré – le jugement l’appréciation – ».

L’appréciation d’un paysage est influencée par notre culture, nos expériences, notre sensibilité, nos idées reçues… Ainsi le regard sur le paysage n’est ni unique, ni homogène. Cependant il ne peut pas être réduit à la seule dimension subjective. La perception d’un paysage par différents observateurs conduit aussi à des critères de lecture communs.
Cette part d’objectivité s’appuie sur les éléments qui structurent le paysage : les lignes de forces visuelles ou axes de base des grandes formes du relief naturel (axe d’une vallée, ligne d’horizon), les lignes secondaires (haies, voies de communication) et les points d’appel qui attirent le regard (clocher, bosquet, village, lac…).

Mais le paysage n’est pas seulement simple support, témoin d’une activité ou sujet à la contemplation ; il est aussi ressource pour le territoire. Pour nos pays de montagne, il constitue un potentiel économique qui peut devenir source de valorisation et de différenciation par le tourisme ou facteur d’attractivité de ce territoire. Comme toute ressource, le paysage n’est pas éternellement figé ; il doit être aussi préservé et géré. La dimension sociale qu’il recèle nécessite de le comprendre et de l’analyser avec également un angle culturel.

Attachée de conservation du patrimoine à la Direction des Affaires culturelles du Conseil Général de la Haute–Savoie*, et commissaire de l’exposition De Rive en rêve, organisée par le Conseil Général de la Haute–Savoie – La Châtaignière à Yvoire (Haute-Savoie, été 2009) –  Corinne Chorier nous amène à travers l’analyse des lieux à mieux décrypter notre rapport à la nature pour la respecter mieux encore.

« Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif du paysage. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. »

En écrivant cela le héros de Walden[1] change notre perspective. De spectateur de la nature, habitués à la contempler et à la commenter, nous voici placés en position d’acteur dans une nature « témoin » de notre vie et de nos agissements.

Lac décor 

Eduqué comme nous à regarder et observer, l’artiste est amené à témoigner de cette nature dans son œuvre. Cette représentation nous interpelle nécessairement sur le rapport entre l’homme et la nature, sur l’idée que nous nous faisons de la place de l’homme dans la nature : est il intégré à celle-ci, est il dans un rapport de dominé ou de dominant ?

Le paysage arcadien qui prend sa source dans l’humanisme, lui même inspiré de l’antiquité classique, désigne une coexistence pacifique des hommes des bêtes et de la nature. Le lac, dans cette conception idéaliste, magnifie une nature belle et ordonnée par essence : en la doublant par le reflet il en révèle et en renforce l’ordre. Ferdinand Hodler par exemple, qui a fait de la symétrie un de ses principes de composition, affirme qu’il suffit de marcher assez longtemps pour découvrir dans la nature même les éléments de la symétrie d’un paysage.
Le paysage romantique nous dévoile au contraire un homme aux passions exaltées, non maîtrisées, qui fait le jeu des éléments et des aléas climatiques. De simple décor le paysage se transforme en écho de la psyché humaine.
Dans le paysage symboliste, les êtres humains se trouvent souvent mêlés aux éléments naturels, voire conditionnés par ceux-ci. A la frontière de ces deux univers esthétiques, Gustave Moreau par exemple illustre cette fusion de l’homme et de la nature : « Bientôt [Narcisse] rentrera dans le sein, dans l’essence même de cette nature qui s’adore, qui se contemple elle même, qui mourra avec lui pour revivre plus belle, plus resplendissante encore […] Et le soir ce beau corps et cette mystérieuse nature se fondront dans un suprême et ineffable embrassement »[2].

Lac substance

Au-delà du décor, de ce cadre formel du paysage, c’est la matière même de l’eau qui est à l’origine de sa poésie. Selon Gaston Bachelard, le pouvoir suggestif de l’eau provient de sa substance.
Le philosophe explore à travers la littérature l’univers de l’imagination poétique inspirée des éléments de la matière. Il postule que la poésie liée à l’eau naît précisément du contact entre l’homme et la matière de l’eau. S’appuyant sur les théories psychanalytiques, il observe quelle sorte de souvenir « charnel » nous laisse nos premiers contacts avec l’eau.
Par exemple, le plaisir de se promener en barque a quelque chose à voir, dit-il avec, le bercement originel, celui que l’on perçoit dans le ventre puis dans les bras maternels. « Il est des heures où le songe du poète créateur est si profond, si naturel qu’il retrouve sans s’en douter les images de sa chair enfantine[3]. »
Bachelard va très loin dans cette démarche et fait une supposition troublante : toute vision de l’eau éclairée par la lune réveillerait notre souvenir du lait maternel. Pas tant à cause de la couleur blanche que l’eau prend dans cette circonstance, mais par l’atmosphère de douceur et de tiédeur qui imprègne le paysage.
Puisant abondamment dans la poésie, la littérature folklorique et les recherches anthropologiques, Gaston Bachelard explore d’autres voies de recherche sur notre rapport avec l’eau et les traces qu’il laisse dans l’inconscient individuel et collectif.

Lac symbole

A partir de ces deux constats – la représentation artistique des bords de lacs et l’analyse des ressorts inconscients de la poésie de l’eau tirée des exemples littéraires – peut être abordée une lecture symbolique des paysages du bord de l’eau.

Peu importe l’endroit. C’est pourquoi les œuvres présentées dans l’exposition « de Rive en rêve » ne se cantonnent pas aux paysages de lacs alpins.
Les messages qu’elles transmettent ont à la fois une portée universelle et une signification qui touche notre sphère intime. Ce double message est décliné dans quatre dimensions fondamentales étroitement imbriquées les unes dans les autres.

D’abord, l’eau des origines et de la vie : l’eau est l’élément indispensable à la vie, celui qui permet de passer du minéral au vivant. Dans toutes les cosmogonies l’eau reste l’élément indispensable sur lequel s’ouvre la genèse. Aussi est elle associée à la féminité et à la maternité. Et dans notre culture occidentale, le souvenir de la peinture de Botticelli, Vénus sortant des eaux est bien souvent présent à quiconque est confronté aux figures de la femme au bain.

Gaston Bachelard insiste aussi sur le pouvoir de métamorphose de l’eau. Il ne s’agit pas seulement des rencontres célèbres au bord de nos lacs régionaux, comme celle de Julie et Saint- Preux (la Nouvelle Héloïse). Le principe fécondant de l’eau est un concept universel, comme le rappellent de nombreuses traditions folkloriques. L’iconographie de la mythologie aussi fournit quelque illustrations célèbres : Narcisse bien sûr, mais aussi Léda et le cygne ou encore Biblys contrariée dans ses amours coupables, dont les pleurs se transforment en source intarissable. Sans parler des êtres hybrides aux pouvoirs de séduction plus ou moins bénéfiques : Sirènes, dragons ailés des lacs alpins, et autres vouivres.

En troisième lieu, les figures qui rêvent devant l’eau constituent des archétypes de la mélancolie. Selon Bachelard, c’est principalement la notion du temps qui passe, la solitude et la mort qui inspirent notre méditation au bord de l’eau, celle-ci remplissant « une fonction psychologique essentielle : offrir une tombe quotidienne à tout ce qui, chaque jour, meurt en nous ». C’est cette émotion qui surgit devant la vue d’une tombe ou d’une ruine au bord de l’eau.

Nous voilà conduits au bout de la réflexion de Gaston Bachelard, celle du dernier voyage. L’auteur explore les composantes morbides de la poésie de l’eau, à travers l’œuvre d’Edgar Poe, ou l’histoire funeste d’Ophélie dont le destin figure, plutôt qu’une disparition, une dissolution dans l’élément. Cette image, comme celle de la barque de Caron qui emporte les âmes des morts, éclaire l’une des réflexions essentielles de Bachelard autour de l’héraclitéisme, le devenir et la métamorphose incessants de l’être. « L’eau est aussi un type de destin, un destin essentiel qui métamorphose sans cesse la substance de l’être ».

Lac disparu

Ainsi les paysages de lacs font bien plus que nous émouvoir comme une belle carte postale : en superposant leur empreinte sur l’homme archaïque qui sommeille en nous, ils provoquent ce tressaillement de l’intime.
Aussi l’éventualité d’une transformation radicale, voire d’une disparition de ces paysages brusquée par les changements climatiques soudains, met-elle en jeu quelque chose d’une autre nature qu’une simple modification de leur aspect visuel.
Dans cette exposition, ce que l’on voit à l’intérieur des murs fait écho à ce que l’on voit dehors ; un changement radical de paysage pourrait il aboutir à ce qu’aucune de ces images ne veuille plus rien dire, ni la cohabitation rêvée et idéale de l’homme et de la nature, ni le dialogue romantique où la nature répond en écho aux sentiments de l’homme ?

Que signifie pour l’homme la fin des glaciers, la hausse du niveau des mers, l’assèchement d’un lac, la disparition des îles, l’extinction des espèces ?… Sans doute ce qui est dit partout sur les conséquences écologiques, économiques, sociales.
Mais il faut aussi entrevoir des changements d’échelle, de nature, et de repères tels que toutes ces fables pourraient perdre leur signification pour l’homme : le mariage de l’homme et de l’oiseau, la fascination du poète pour la profondeur des eaux, l’évocation du héros suisse qui brava la tempête, le départ tranquille du mort sur les flots : toutes ces interprétations pourraient-elles encore avoir cours ?

Ou bien seule la vision du déluge garderait elle un sens ?

 

*Engagé pour trois ans dans un cycle d’exposition sur les lacs, le Conseil Général de la Haute-Savoie a présenté cet été le dernier volet de ce cycle, avec une approche de la dimension symbolique des paysages du bord de l’eau : De Rive en rêve.

1  Walden ou la vie dans les Bois, Henry David Thoreau, 1854.
2  Gustave Moreau, Paysages de Rêve, catalogue de l’exposition Bourg en Bresse et Reims, Editions Artlys, Versailles 2004.
3  Sauf indication contraire, toutes les citations sont extraites de L’eau et le Rêves, de Gaston Bachelard, Paris, José Corti, 1942.

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Légendes par ordre d’apparition :
  • Paul SIGNAC (1863 – 1935) Le Mont BlancAquarelle, 1919 – 29,7 x 44,8 cm – © Musée Alpin, Chamonix
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  •  Johann Heinrich BLEULER (1758 – 1823) Sans titre (Vue de l’île de Saint Pierre depuis l’île aux lapins)Gouache, 1800 –  47 x 70,2 cm – © Collection des arts visuels de la Ville de Bienne 
 
  • Eugène FAURE (1822-1879) La SourceHuile sur toile, 179 x 94 cm – © Musée de Grenoble 
 
  • Edmond de LABRADOR (vers 1820 – vers 1875) Léda – Huile sur toile, 1847 – 125 x 60 cm – © Musée des Beaux-Arts, Bordeaux / Lysiane Gauthier
 
  • Charles Edouard LE PRINCE (1784 – 1850) Promenade de Julie et Saint-Preux sur le lac de GenèveHuile sur toile, 1824 – 97,5 x 130 cm – © Musée Jean-Jacques Rousseau – Montmorency / Didier Fontan
 
  • Louis Eugène PIRODON (1824 – 1908) Ophélie aux liseronsD’après Ernest HEBERT – Lithographie, 1876 – 40 x 30 cm© Musée Hébert, La Tronche 
 
  • André Charles COPPIER (1866 –1948) L’Oratoire du clos du Moine – Brou de noix – 24 x 15,5 cm – © Conseil Général de la Haute-Savoie, Acquisition 2008 / Droits réservés

 

  1. 2 commentaires pour “L’œil de la terre”

  2. par Christian Jean-René, le 8 nov 2009| répondre

    BRAVO POUR CE SUPERBE ARTICLE. TEXTE ET PHOTOS. LES ALPES MISES PARTICULIEREMENT A L’HONNEUR !

  3. par Elisabeth Marsollier, le 10 nov 2009| répondre

    Bravo pour cet article qui met joliment en évidence le lien entre culture/héritage culturel et la conservation de la nature; ce lien si souvent oublié dans nos plans de développement durable…

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