La biodiversité culturelle : une harmonie entre nature et culture

Article de Jerome Caviglia, le 29 sept, 2008

Comme l’écrivait Jérôme Caviglia dans sa chronique « Patrimoine et développement durable, quels liens ? »,  la biodiversité culturelle est un concept transversal permettant, dans une seule et même approche, d’appréhender la complexité des liens qui unissent nature et culture.

« Une race animale, une variété végétale, un paysage, un écosystème microbien correspondent à une accumulation d’ajustements qui témoignent de la capacité inventive des sociétés et de l’extrême malléabilité du vivant. Ceux-ci varient selon la nature des productions, elles-mêmes dépendantes des conditions environnementales et sociales. Cette combinaison de facteurs sous-tend et organise des niveaux de complexité biologique distincts.

La biodiversité se caractérise par l’« ensemble des êtres vivants, de leur patrimoine génétique et des complexes écologiques où ils évoluent ».

Cette définition privilégie le sauvage. Lorsqu’elle concerne les plantes cultivées et les animaux d’élevage, la biodiversité – domestique – ne saurait exister sans les pratiques et les savoirs développés par les sociétés qui la créent, la maintiennent ou la réduisent. Cette constante proximité conduit à l’usage croissant de biodiversité culturelle, un vocable bien approprié pour qualifier et caractériser la diversité des êtres vivants et des sociétés ».

Il existe encore sur notre planète une prodigieuse diversité culturelle même si la mondialisation contribue à diffuser les fondements d’un modèle unique (alimentaire, vestimentaire, musical, télévisuel…). Alors que ce modèle est frappé par une grave prise de conscience sur sa « non durabilité », nous tentons de trouver des remèdes aux maux que nous avons nous-mêmes engendrés. Or il s’avère que dans la diversité culturelle se trouve, le plus souvent de manière pragmatique et naturelle, un vivier de richesses et de solutions qui peuvent contribuer à l’immense chantier qui s’ouvre.

Aujourd’hui Jérôme Caviglia nous invite à considérer la biodiversité culturelle comme un élément intrinsèque du développement durable. Cette reconnaissance nécessitera pour nos sociétés occidentales une ouverture aux autres visions du monde.

La biodiversité culturelle : qu’est que c’est ?

C’est dans les années 1990 que les liens entre biodiversité naturelle et culturelle ont été mis à jour. Ces liens forts révèlent une corrélation étroite entre la diversité de formes du vivant et la richesse des adaptations de l’Homme à cet environnement naturel.

Aussi, la biodiversité culturelle se définit comme la somme de toutes les formes du vivant sur terre en incluant ses différentes manifestations :
– Naturelles : diversité biologique (espèces animales et ornithologiques, espèces végétales).
– Culturelles : diversité culturelle (langues, religions, savoir-faire, groupes ethniques, visions du monde, folklore et traditions).

Nous avons évoqué précédemment l’indice imaginé par Harmon & Loh en 2004. Sur un territoire donné il prend en compte le nombre de langues parlées, le nombre de religions, le nombre de groupes ethniques, le nombre d’espèces d’oiseaux et de mammifères et le nombre d’espèces végétales.

C’est dans les pays de « mégadiversité biologique » que le plus grand nombre de formes culturelles sont attestés. De manière plus globale, la biodiversité culturelle compte trois régions cœur :

- Le bassin Amazonien : Brésil, Colombie, Équateur, Pérou, Guyane française, Guyana et Suriname.
– L’Afrique centrale : Nigeria, Cameroun, Gabon, Congo, Tanzanie.
– La Mélanésie : Papouasie Nouvelle guinée, Indonésie, Malaise, Brunei et îles Salomon.

Les langues sont très révélatrices de cette association nature – culture. 6 000 à 7 000 langues sont actuellement parlées dans le monde, mais la majorité d’entre elles compte peu de locuteurs : 95% concernent moins d’un million de personnes, 1 500 langues ont moins de 1 000 adeptes ! De plus, 84% de nos langues parlées sont endémiques et 4 000 à 5 000 langues sont indigènes et proviennent d’une longue tradition orale transmise de générations en générations.

Vers une approche conjointe du développement durable et des patrimoines.

Cette notion de biodiversité culturelle et les résultats des recherches menées sur ce thème nous permettent d’effectuer deux parallèles intéressants dans le cadre de notre analogie entre patrimoines et durabilité.

Il faut en effet noter dans un premier temps que ces cultures indigènes, fondées sur des millénaires d’adaptation de l’Homme à un environnement naturel omniprésent [1], possèdent un savoir qui devient primordial dans le contexte et les enjeux du 21e siècle. Ce savoir, le plus souvent oral, véhicule une capacité remarquable à tirer profit des ressources naturelles sans nuire à leur épuisement et à la qualité de l’environnement, terreau de la vie culturelle comme de la survie naturelle.

Les modes de vie de ces peuples nous livrent par exemple de nombreux enseignements quant à la consommation durable de l’énergie, de l’eau et des matières premières [2]. Autre exemple, les savoirs traditionnels relatifs à la médecine, véritables patrimoines immatériels, peuvent apporter de nouvelles pistes à notre médecine occidentale ; de nombreux remèdes, y compris aux maladies les plus sérieuses, sont trouvés au fond des océans ou au milieu des forêts primaires. Il est important ici de noter que 30 à 50% de la consommation de médicaments en Chine relèvent de préparations traditionnelles.  Le marché des plantes médicinales représente quant à lui, 60 milliards d’euros par an et connaît une croissance régulière et forte.

Autrement dit, la biodiversité culturelle est un patrimoine immatériel de premier ordre qui possède, de plus, l’immense avantage de pouvoir être valorisé et mobilisé dans le contexte actuel de développement durable. En outre, face à l’intérêt croissant de l’Occident pour ces « alternatives », l’opportunité économique se place en filigrane de cette évolution.

Deuxième analogie entre patrimoines et développement durable : l’ensemble de cette biodiversité culturelle est menacée de la même érosion que la biodiversité naturelle. Au rythme actuel, 90% des langues parlées sur la planète auront disparus d’ici 2100. L’émergence d’un modèle culturel planétaire et la destruction des milieux écologiques qui ont vu naître ces langues et ces cultures en sont la cause. C’est donc un patrimoine colossal qui disparaît quotidiennement. Le plus souvent, ces peuples se retrouvent piégés entre une assimilation culturelle et une marginalisation totale. En réduisant la diversité biologique, l’Homme érode le capital génétique du vivant et vient mettre un terme à des millénaires de différenciation culturelle.

Au niveau floristique, l’actuelle disparition d’espèces et la destruction des sols favorisent une vulnérabilité accrue de l’agriculture mondiale face aux changements du climat et réduit les alternatives à la monoproduction. Mais, étant donné que tout est lié dans l’écosystème planétaire, ces mises en péril viennent aussi sonner le glas de nombreux peuples. Avec eux s’éteignent des croyances, des visions du monde, des religions et des langues, des savoir-faire et des coutumes. Pour la première fois, le World Monuments Fund (Fonds mondial pour les monuments) a introduit les « modifications climatiques » dans la liste des menaces pour 100 sites, monuments et chefs d’œuvres de l’architecture. 

Même là où des peuples indigènes ont été majoritairement laissés sur le bord de la mondialisation, les bouleversements climatiques et la déforestation viennent remettre en cause l’intégralité de leur vie quotidienne et de leur culture. C’est notamment le cas des Inuits qui, au même titre que les espèces naturelles emblématiques comme l’ours polaire, sont amenés à disparaître ou tout du moins à changer drastiquement leur quotidien.

Un mouvement de riposte est d’ailleurs en train d’émerger dans ces pays, notamment depuis les petits états insulaires du Pacifique que la montée des océans menace chaque jour d’avantage. Les « réfugiés climatiques » deviendront aussi des « orphelins du patrimoine » ayant perdu, en même temps que leur lieu de vie, tout ce qui faisait leur identité. L’épuisement de nos ressources nous pousse à aller exploiter ces territoires lointains modifiant ainsi complètement l’espace de vie de nombreux peuples qui constitue le berceau de leur identité, de leur savoir-faire, de leurs croyances et de leurs coutumes. L’exemple des Indiens d’Amérique est révélateur : à travers l’eau et la terre, ce sont à des éléments de croyance vénérés dans leurs rituels que l’on s’attaque.

Vers une nouvelle responsabilité patrimoniale ?

Quelque part, cette menace sur la biodiversité culturelle comme naturelle est liée à la vision occidentale du monde qui a longtemps fait de la consommation d’énergies et de ressources par habitant l’indicateur principal du développement d’un pays [3]. Claude Lévi-Strauss le dit lui-même [4] : « Si l’on prend le degré d’aptitude à triompher des milieux géographiques les plus hostiles, il n’y a guère de doute que les Esquimaux d’une part et les Bédouins de l’autre, emporteraient la palme (des peuples les plus développés) ». De même, les premiers au classement de la biodiversité culturelle apparaissent bien loin dans nos outils de mesure actuelle du développement comme le PIB [5] (produit intérieur brut) voir même l’IDH [6] (indice de développement humain). Ainsi, les trois pays à plus forte biodiversité culturelle sont largement en dessous de la moyenne de l’IDH et prennent place dans le dernier tiers des 177 pays classés en 2003.

Ces remarques montrent qu’en réalité, la richesse ou le développement, comme la mise en patrimoine, procède d’une simple indexation de valeurs que nous attribuons aux composantes de notre civilisation. Pourquoi faut-il attendre la mise en péril pour reconnaitre la dimension patrimoniale ?

Le développement durable met en évidence la disparition de nos patrimoines, alors que dans le même temps nous prenons conscience que la valorisation des patrimoines contribue au développement durable. Une responsabilité patrimoniale nouvelle apparait désormais : comment laisser disparaître des témoins de l’adaptation de l’Homme aux différents milieux qui existent sur notre planète terre alors que nous nous attachons, chez nous, à ériger en patrimoine le moindre objet du quotidien ?

Cette interrogation est sans doute à l’origine de la Déclaration universelle sur la diversité culturelle de l’UNESCO  en 2001 qui affirme, dans son article premier que « la diversité culturelle est, pour le genre humain, aussi nécessaire que l’est la biodiversité dans l’ordre du vivant. En ce sens, elle constitue le patrimoine commun de l’humanité et elle doit être reconnue et affirmée au bénéfice des générations actuelles et futures ».  

D’autres initiatives européennes vont dans ce sens, comme le réseau anglophone NECEP qui propose des données intéressantes sur des civilisations non européennes. Les caractéristiques complètes de ces civilisations sont prises en compte, notamment au niveau environnemental, économique et socioculturel.

Ces initiatives ouvrent la voie vers des réalisations patrimoniales intéressantes dans le cadre d’une politique de développement durable (Agenda 21, coopération décentralisée…). De même, les milieux universitaires et de recherche peuvent trouver dans la biodiversité culturelle des sujets d’analyse pertinents et aux retombées opérationnelles. Toutes ces pistes s’avèrent passionnantes et remplies d’espoir. Elles nous permettront sans doute de repenser complètement les rapports entre nature et culture et de fonder notre nouvel équilibre sur une harmonie transversale associant intrinsèquement l’Homme à son environnement.

 

[1] Cette adaptation de l’Homme à l’environnement se traduit très bien dans les cultures indigènes et notamment dans les langues. Ainsi, on retrouve un nombre important de mots utilisés pour décrire la neige chez les Inuits et on trouve de nombreuses langues sifflées qui reprennent, comme médium de communication, des bruits et des sons issues de la vie animale et naturelle.
[2] Cette prise de position est argumentée avec brio dans l’ouvrage de Sabine Rabourdin intitulé « Les sociétés traditionnelles au secours des sociétés modernes », publié chez Delachaux et Niestlé en 2005.
[3] Leslie A.White, The science of Culture, New York, 1949.
[4] Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, In Le racisme devant l’Histoire, UNESCO, 1960.
[5] Le produit intérieur brut (PIB) correspond à la valeur totale de la production interne de biens et services marchands dans un pays donné au cours d’une année donnée par les agents résidents à l’intérieur du territoire national. C’est aussi la mesure du revenu provenant de la production dans un pays donné. On parle parfois de production économique annuelle ou simplement de production.
[6] L’IDH est un indice composite, sans unité, compris entre 0 (exécrable) et 1 (excellent), calculé par la moyenne de trois indices quantifiant respectivement : la santé/longévité, le savoir/l’éducation et le niveau de vie.

 
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 e n   p a r t e n a r i a t    a v e c 

  1. 1 commentaire pour “La biodiversité culturelle : une harmonie entre nature et culture”

  2. par Richard Eynard-Machet, le 29 sept 2008| répondre

    Le thème de l’harmonie en nature et culture sera un des sujets évoqués à l’occasion du colloque « Biodiversité, Naturalité, Humanité. Pour inspirer la gestion des forêts » qui se tiendra du 27 au 31 octobre 2008 à Chambéry, cf. http://www.naturalite.frcontact@naturalite.fr

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