Carnet de santé des grands lacs alpins

Article de Jean Marcel Dorioz, le 19 oct, 2008

Tout le monde sait désormais que le développement économique se heurte à un ensemble de contraintes relatives à la « durabilité » des ressources naturelles.
Jean-Marcel Dorioz, chercheur en Sciences de l’environnement à l’INRA de Thonon-les-Bains ouvre ici le carnet de santé des lacs alpins.

Les écosystèmes aquatiques et plus largement les aquifères, sont souvent au cœur de ces contraintes en raison, de leurs fonctions multiples et contradictoires : réservoirs d’eau potable, fonctions récréatives, fonction symbolique « l’eau pure des montagnes » mais aussi… réceptacles ultimes des eaux usées ! ensuite, à cause de leurs capacités à intégrer, à stocker, à propager et moduler les pollutions (à les amplifier ou à l’inverse à les atténuer).

En outre, dans la mesure où certains symptômes de la dégradation de la qualité des milieux aquatiques sont accessibles à tout observateur ou usager un peu attentif, les quelques succès ou au contraire les déboires rencontrés en matière de maitrise de la pollution des eaux, trouvent toujours un retentissement publique et médiatique particulier.
  
C’est dans ce grand schéma que s’inscrit l’évolution récente de l’état de nos grands lacs alpins (Léman, Le Bourget, Annecy) à la croisée d’enjeux environnementaux et de développement, de perceptions sensibles et de rumeurs alarmistes.
  
Géographiquement parlant ces lacs sont plus péri-alpins qu’alpins ; s’ils sont assez profonds (jusqu’à plus de 300 m) ils ne sont pas si grands… comparés aux mastodontes mondiaux que sont le Baïkal, les grands lacs américains ou africains. Leur taille pourtant est suffisante puisqu’’ils représentent depuis longue date, des pôles d’activité humaine et plus récemment des éléments structurants pour le développement régional.

L’enneni n°1.

Comme tous les grands lacs situés dans des zones à fort développement économique et /ou démographique, nos lacs ont été, au cours du 20e siècle, et sont encore souvent, soumis à des entrées excédentaires d’un nutriment clé, le phosphore. Le « phosphore » représente un ensemble de composés indispensables aux fonctionnements biologiques de base mais qui, en excès, détermine une « pathologie » de l’écosystème aquatique : « l’eutrophisation ». L’eutrophisation affecte les eaux de surface plus ou moins stagnantes, plan d’eau, lacs, fleuves tranquilles… En bref, il s’agit d’une surproduction végétale mal utilisée et mal recyclée par l’écosystème, qui se manifeste par des proliférations algales, une baisse de la transparence estivale du lac et des atteintes à la qualité des eaux et du milieu équivalant à celles d’une pollution organique. Les usages des plans d’eau en sont largement perturbés.

En conditions habituelles, l’essentiel du phosphore parvient aux lacs via ses affluents, en provenance de son bassin versant. A partir des années 50, ces apports deviennent excessifs du fait de l’augmentation de la population et de ses rejets d’eaux usées domestiques, du changement de son mode de vie (urbain) et de l’usage de lessives aux phosphates. D’autres sources de phosphore sont inventoriées mais elles sont alors secondaires dans les bilans (par exemple : les apports provenant de l’agriculture).

Quelques mesures… mais bien lentes.

Le développement de l’eutrophisation se traduit assez rapidement (dès les années 70) par des difficultés pour la pêche, les pompages d’eau potable, la baignade… ce qui suscite la mise en place de mesures de correction basées sur la maitrise des flux de phosphore entrant aux lacs, grâce à la collecte et au traitement des eaux usées (déphosphatation avant rejet, rejets à l’aval des lacs…). Exceptionnellement ces mesures sont drastiques et prises avant même que la situation ne soit critique (c’est-à-dire dès les années 70), si bien que les résultats sont rapidement à la hauteur des attentes (cas du lac d’Annecy qui depuis lors, fait référence).

Mais plus généralement les mesures de « diète phosphorée » (pour reprendre l’expression imagée de Barroin) sont plus longues à mettre en œuvre. Pour le Léman par exemple, il s’écoule 20 bonnes années entre :
1) l’alarme, donnée par les pêcheurs et les scientifiques,
2) le diagnostique de cette pollution et de ses causes, l’acceptation publique de ce diagnostique scientifique,
3) la décision formelle, souvent encore retardée par des perceptions simplistes des décideurs et/ou par des actions de lobbying, et enfin,
4) une mise en œuvre des mesures correctives d’une ampleur suffisante pour que les premiers résultats tangibles soient enregistrés. Ceux ci se manifestent d’abord par une réduction des concentrations de phosphore dans l’eau des lacs (ce qui satisfait les scientifiques !) mais l’amélioration de la transparence n’est pas d’emblée spectaculaire et même se fait un peu attendre (ce qui laisse les utilisateurs un peu perplexes…).

En fait, la restauration de la qualité des eaux au Bourget et au Léman est plus lente que prévue ou souhaitée. Certaines perturbations induites par l’eutrophisation sont tenaces et stables, stabilisées par une conjonction de phénomènes. Les phénomènes « internes », se rapportant à l’inertie de l’écosystème lacustre, tels que le re-largage de phosphore à partir des stocks accumulés dans les sédiments du fond ou la résistance au changement des communautés biologiques installées lors de la phase de pollution ; et ceux associés à un contexte climatique moins favorable du fait d’une succession d’hivers trop doux.

Malgré ces incertitudes qui restent d’actualité en 2008 et nous rappellent qu’il est souvent difficile de dépolluer un milieu complexe, les efforts de réduction de la charge en phosphore doivent se poursuivre. Ces lacs sont encore en longue convalescence… Un tel constat peut localement sembler peu mobilisateur ; il représente pourtant une situation exemplaire – parmi quelques autres – à l’échelle mondiale. En effet, les efforts de restauration de grands lacs réalisés dans les pays développés se sont souvent avérés décevant et d’une manière générale l’eutrophisation gagne du terrain au point de devenir une composante majeure du changement global affectant les milieux aquatiques continentaux de la planète.

Les autres menaces.

L’histoire des relations entre nos lacs et leurs environnements humains ne se limite pas à la question de l’eutrophisation. D’autres risques et d’autres évolutions sont prévisibles à court terme.

Impossible de ne pas évoquer la crise récente et brève créée par la détection de niveaux de contamination en PCB trop élevés dans certains spécimens de poissons appartenant à des espèces pêchables de nos lacs. Ce PCB nous indique – nous remémore – qu’il existe ça et là un passif de pollution important, non ou peu géré sous forme de déchets et de produits industriels.

Il s’agit, dans le cas évoqué, d’un ensemble de produits de la même famille mis au point par la chimie, largement utilisés dans les années 60 pour toutes sortes d’application courantes, industrielles et domestiques, puis, interdits dans les années 80 après quelques décennies d’usage du fait de risques environnementaux. Les PCB sont quasi non bio-dégradables et donc accumulés dans le système, avec des stocks partiellement incontrôlables, notamment dans les anciennes décharges et les sédiments. Oubliés pendant quelques années du fait de teneurs régulièrement contrôlées inférieures aux standards sanitaires en vigueur, ils sont remis en scène en 2008 suite à un changement de concepts et de normes appliqués (spectaculairement). L’exclusion des spécimens à risque permettra dans le futur d’atténuer les incertitudes soulevées (pour détail, voir les documentations disponibles auprès des gestionnaires de lacs).

D’autres enjeux sont plus globaux, comme par exemple, ceux liés à l’évolution implacable du mode d’occupation des sols, les lacs (surtout en bon ou pas trop mauvais état) et leur environnement de hautes montagnes, stimulent le développement local. Ceci induit en retour une croissance urbaine et périurbaine, d’où une augmentation significative des rejets de divers agents chimiques générateurs de perturbations biologiques, notamment de l’inévitable « cocktail de polluants » liés à la ville et transmis avec le ruissellement sur les surfaces imperméabilisées (hydrocarbures divers, métaux dits lourds, résidus de combustion…). Cette pollution urbaine diffuse est un risque majeur pour les lacs qui devrait inciter les villes riveraines à élaborer des aménagements urbains et des gestions urbaines adaptés aux enjeux de l’eau. Enfin, malgré les progrès techniques en matière d’eaux usées, la situation de l’assainissement n’est pas encore parfaite partout : les réseaux vieillissent, les capacités de traitement sont régulièrement dépassées en quantité et en qualité, et certains villages ou stations, rechignent à se mettre au diapason des égards dues à l’eau dans un bassin lacustre (dans la région du Léman malgré les enjeux collectifs, un affluent majeur attend toujours son« contrat de rivière »).

Le reflet de nos comprtements.

A ces menaces ou fragilités locales, s’ajoute l’impact potentiel des changements et dérives climatiques attendues. Comment réagiront nos écosystèmes lacustres à cette nouvelle pression si elle se confirme ? Certains modèles prédisent une reprise des accumulations algales notamment en automne et un accroissement des épisodes de désoxygénations des fonds. Le réchauffement serait-il susceptible de remettre en cause les dynamiques de restauration en cours ? Des impacts d’une autre nature sont possibles : dans la mesure où le réchauffement s’amplifierait, les lacs pourraient aussi prendre un nouveau statut, celui de réserves d’eau pour un bassin méditerranéen du Rhône assoiffé. D’autres questions seraient alors ouvertes, relatives au partage des ressources en eau avec l’aval, questions autant éthique que technique.

On est donc bien loin de l’époque où l’on pouvait penser que « le lac Léman était trop grand pour être pollué » ou bien qu’avec « les algues en trop on ferait des produits de beauté » !!! A l’image du plus grand d’entres eux, tous nos lacs sont sous influence ; leur état dépend avant tout du fonctionnement de leurs bassins versants, sans pour autant échapper totalement au contexte environnemental général. Le Bourget et le Léman ont connu l’eutrophisation ; ils sont en cours de restauration mais il ne s’agit pas d’un retour à l’état initial, plutôt une longue convalescence. D’autres évolutions sont prévisibles dans un futur proche. Mais indépendamment des dynamiques qui se développeront, ces lacs resteront en grande partie le reflet de la qualité environnementale régionale. Ils pourront donc servir d’observatoire et de sentinelle, leur état donnant une mesure des progrès éventuels en matière de développement durable.

En cas de succès ils serviront, le lac d’Annecy en est la preuve, d’emblèmes régionaux.

 

Photos : © MIRCO éditions

 e n   p a r t e n a r i a t    a v e c 

  1. 7 commentaires pour “Carnet de santé des grands lacs alpins”

  2. par Pierre Santschi, le 20 oct 2008| répondre

    Et l’auteur oublie d’autres pollutions tout aussi sournoises: la confiscation du paysage lacustre, bien universellement public, au profit de constructions pharaoniques au bord même de l’eau, pour flatter l’ego d’autorités politiques en mal de publicité: ainsi le projet délirant (et d’ailleurs illégal) de musée à Bellerive/Lausanne, heureusement encore évitable: le peuple vaudois peut dire NON à cet emplacement le 30.11.2008 (référendum).

  3. par cédric, le 23 oct 2008| répondre

    Bonjour,
    je suis enseignant à l’école la Grangette de Thonon dans une classe de CM1/CM2 et nous travaillons sur le thème de l’environnement et de l’écologie en vue d’un festival des sciences qui aura lieu fin mai à Massongy. Je souhaiterais contacter l’auteur de cet article afin de lui demander s’il accepterait de faire une intervention sur ce sujet auprès de mes élèves.

  4. par Jérôme Rose, le 24 mar 2009| répondre

    Bonjour,

    Avez-vous reçu une réponse pour votre précédente question?
    Nous voudrions également rencontrer l’auteur de cet article

    cordialement

  5. par dorioz, le 7 avr 2009| répondre

    bonjour

    Vous pouvez m’écrire
    INRA avenue de corzent
    BP 511
    74200 Thonon les bains cedex

  6. par nasset, le 15 juin 2009| répondre

    pourquoi n’associez vous pas les Africains(comme moi eleve ingenieur en environnement) a une activité si noble?

  7. par DEPRADOS, le 24 mai 2010| répondre

    Bonjour; Dans le cadre d’un travail en IUT Lyon, je souhaiterais obtenir des informations concernant les causes de pollution du lac léman ainsi que les répercutions au niveau de la biodiversité et l’économie.
    En vous remerciant J.Deprados

  8. par Dorioz, le 19 oct 2010| répondre

    REPONSE

    Journée porte ouverte INRA Thonon sur le thème de la biodiversité du léman Samedi 23 à partir de 14H
    Vos questions sont bienvenues

    JMDORIOZ

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