La thermographie, au-delà de l’invisible

Article de P/DurAlpes, le 1 juin, 2008

Diagnostic précieux pour définir les déperditions d’énergie, outil de communication destiné à soutenir une politique de maîtrise de l’énergie, ou simple faire-valoir pour les élus auprès de leurs administrés, comme toute autre technologie, l’utilisation de la thermographie qui représente un coût important pour la collectivité doit pour être efficace répondre à un cahier des charges bien défini.

La thermographie, c’est quoi ?

L’AFNOR définit  la  thermographie  comme la  « technique permettant d’obtenir, au moyen d’un appareillage approprié, l’image thermique d’une scène thermique observée dans un domaine spectral de l’infrarouge »… En un mot une technique de mesure des températures.

On parle plus généralement de thermographie infrarouge. La matière émet de façon naturelle un rayonnement électromagnétique, dont la puissance est fonction de la température. Ce rayonnement est le plus fort dans les longueurs d’ondes de l’infrarouge. Les caméras thermiques permettent de mesurer ce rayonnement et de les transcrire en température. On obtient ainsi une image, qui, à la place des couleurs (du spectre visible), donne les températures des objets (on utilise une échelle de couleur arbitraire pour visualiser les différences de températures). Cet outil de diagnostic, décèle des désordres invisibles à l’œil nu. La technique est utilisée dans de nombreux domaines :

* La maintenance électrique et la prévention du risque incendie : en identifiant les équipements électriques (disjoncteurs, câbles …) qui chauffent anormalement, on prévient les risques de pannes ainsi que le risque de feu.
* L’inspection thermique des bâtiments : la thermographie avec une image prise au plus près, permet de détecter des variations thermiques locales, et donc de visualiser des défauts d’isolation qui peuvent être ignorés, ou permettre de démontrer des défauts qui sont soupçonnés.
* La recherche de fuites dans les réseaux de chauffage et les canalisations…

La thermographie au service de l’énergie.

En France, plusieurs villes ont entrepris des opérations de thermographie aérienne infrarouge afin de mesurer le niveau d’isolation des habitations et de déperdition thermique des bâtiments (dans un logement chauffé, les calories sont naturellement attirées vers le froid et tendent à s’échapper par les ouvertures). Nécessitant des conditions atmosphériques optimales – sans précipitation depuis 36 heures, température extérieure inférieure à +5°C, au plus froid, c’est à dire, 30 minutes avant le lever officiel du soleil – cette technique consiste en la réalisation de prises de vues aériennes et l’élaboration de cartes thermiques (thermicartes®), composées de couleurs représentant différentes températures de surface. Les couleurs vont de déperditions non perceptibles (bleu foncé) à des déperditions excessives (rose).

Bien mesurer les limites du système.

Mais la thermographie aérienne n’est pas une panacée en termes d’évaluation de déperditions thermiques. Les images thermiques seules ne suffisent pas, elles doivent être interprétées en prenant en considération la conception de chaque bâtiment. Trop de paramètres interviennent en effet pour obtenir l’exhaustivité de l’interprétation : hauteur du bâtiment qui modifie la proportion façades/toiture – sur un immeuble la déperdition thermique est alors plus forte en façade qu’en toiture –  intensité du chauffage lors de l’évaluation, etc. La thermographie aérienne est cependant un très bon indicateur du niveau d’isolation et surtout un très bon moyen de sensibiliser la population qui peut visualiser concrètement les défauts des habitations et donc les pertes d’énergie. Montrer l’invisible vaut tous les discours !

Un outil de sensibilisation pour les collectivités.

Et c’est bien ainsi que la plupart des communes utilisent l’outil. Faisant de sa politique énergétique la priorité de son agenda 21, la ville d’Annecy a elle aussi eu recours à cette technique fin 2007. En septembre prochain les annéciens pourront alors marcher sur le toit de leurs habitations ! C’est en effet sous la forme d’une immense carte multicolore – 9 mètres sur 4 – que les résultats des déperditions seront présentés. Cette exposition constituera le premier volet d’une action de sensibilisation forte incitant les habitants à engager une démarche d’amélioration de leur habitat.

Précédemment la ville de Grenoble avait inscrit ces investigations dans le cadre de son schéma énergétique. L’opération fut menée avec une recherche de précision optimale.
« Grâce à la thermographie, nous voulions atteindre un double objectif : mieux appréhender la qualité du réseau de chaleur de l’agglo et sensibiliser les propriétaires privés », déclare Delphine Robert, chef de projet « énergie » à la ville de Grenoble. Pour le cahier des charges, qui devait permettre de répondre à nos besoins, notre exigence portait surtout sur les conditions météorologiques et l’intégration de l’image thermique obtenue dans notre système d’information géographique. Le rôle de l’agence locale de l’énergie est d’expliquer les résultats, d’effectuer des prédiagnostics gratuits et d’encourager la réalisation d’un vrai bilan énergétique, largement subventionné. Pour l’instant l’accompagnement financier se limite à un secteur où une opération programmée d’amélioration thermique et énergétique des bâtiments est engagée, mais dans le cadre du schéma énergétique de la ville, de nouvelles aides seront mises en places. »

La ville phare reste en ce domaine Dunkerque. Alors qu’en 2004 le baril de pétrole n’était encore qu’à 40 dollars, la communauté urbaine de Dunkerque (CUD) 210 000 habitants a décidé d’engager une démarche globale sur le plan énergétique. Thermographie bien sûr, interprétation des résultats et sensibilisation pendant 2 ans, puis en septembre 2006, le début d’une phase totalement opérationnelle, en se dotant de moyens humains, techniques et financiers : Création de 2 postes de conseils en énergie, mise en place d’un dispositif d’accompagnement et de conseils à travers un guichet unique qui renseigne à la fois sur les aides financières, les préconisations en termes de techniques d’isolation performantes dépassant les normes classiques, de choix énergétique… un référencement de partenariats financiers, artisanaux et industriels comme avec EDF dans le cadre des certificats d’économies d’énergie sur l’isolation. Soit pour 200 000 € TTC investis au départ, 80 000 images, 12 millions de m2 de toitures colorisés, 1 774 personnes conseillées, 59 isolations de bâtiments réalisées, 131 chaudières à condensations installées, 42 installations solaires posées… 1.133 182 kWh d’économie annuelle et 262 tonnes d’émissions de CO2 annuelles évitées !

« Les élus ne voulaient pas dépenser d’argent simplement pour montrer la couleur des toits », rappelle Arnaud Duquenoy, chef du Service Utilisation Rationnelle de l’Energie de la CUD. La collectivité a donc créé un fonds d’aides de 600 000 € sur 3 ans. Cumulé avec le crédit d’impôts, ce dispositif peut couvrir jusqu’à 80 % des dépenses. La région a en outre créé un prêt à taux zéro en partenariat avec le Crédit agricole et Solféa. Les personnes les plus défavorisées bénéficient d’une structure relais prenant en charge les coûts à leur place ».

Partant du constat que les déperditions de chaleur par le toit représentent 25% de la déperdition totale d’une habitation, l’association « Jeune chambre économique française » a fait de ce thème son cheval de bataille et prévoit, d’ici 2011, de dresser la cartographie thermique de plus de 120 villes ou zones rurales.

La mesure de la déperdition thermique des bâtiments est pour grand nombre de communes la première démarche logique de leur politique énergétique. Cependant, le coût important du diagnostic thermographique aérien reste un frein. 170 000 € TTC pour une ville de 53 000 habitants comme Annecy qui a pu néanmoins bénéficier d’aides comme celle du conseil général (10%), ou encore de l’Ademe qui participe, dans la même proportion, au financement de la campagne de communication ; l’Ademe a par ailleurs centralisé la demande de fonds européens Interreg. 100 000 € pour une ville de 30 000 habitants comme Aix-les-Bains qui n’a finalement pas retenu ce dispositif.

Certaines communes, sur les préconisations d’associations comme l’Asder (Association savoyarde des énergies renouvelables) ont fait le choix de financer le poste d’un ou deux conseillers en énergie. Leur rôle : sensibiliser la population aux problèmes environnementaux, proposer une analyse très précise et accessible des déperditions d’énergie des résidences, inciter les citoyens aux économies d’énergie par la rénovation de leur habitat.

1 € dépensé pour un EIE (espace info énergie) a généré 12 € de travaux sur la région Rhône Alpes en 2005 et 17 € en 2006 pour la Savoie.

Ces opérations, quelque soit le degré de sophistication avec lequel elles sont menées génèrent localement des retombées considérables, tant sur le plan économique, social notamment en termes de créations d’emplois qu’environnemental. A ce titre l’exemple de la CUD de Dunkerque reste une belle illustration de mutualisation de moyens financiers et humains porteuse de lien social. Il démontre que ces initiatives ne peuvent être efficaces que si elles s’inscrivent dans une véritable dynamique de territoire qui porte le projet. Elles peuvent alors constituer un volet pertinent d’un programme plus large et ambitieux d’économie d’énergie et de réduction du CO2. Un programme à raisonner à l’échelle plus large d’un territoire, qui nécessite à la fois une réelle volonté politique et une mobilisation des acteurs économiques et de la population.

Bref, l’occasion encore de raisonner de nouvelles formes de gouvernance.

  1. 2 commentaires pour “La thermographie, au-delà de l’invisible”

  2. par BARRE, le 12 mar 2009| répondre

    Votre article sur la thermographie est interessant à plus d’un titre…

    Il recentre bien les aspects techniques, possibilités et sensibilisation des populations ..

    Sans explication et mise en ligne immédiate sur le net, avec des cartes moyennées, en une seules couleur, faites en avion, le soir au lieu du matin, et vous avez raison, la thermographie est vouée à l’échec..(Troyes, Marseille, Les Andelys Noisiel ( Voir sur le Net les contestations de Noisiel…)

    Les images que vous avez produites sont de la Sté qui a effectue , la premiere Thermicarte(R) en 1983 ( Ville de Laon.. CE n’est donc pas d’hier…!!)

    Un seul point nous a interpellé…. Vous avez raison de parler du prix et de son coût… mais si l’on arrive a des coûts importants c’est à cause des services SIG des villes, qui veulent « des usines à gaz de cartographie » pour justifier leur fonction;. Vous citez Annecy par exemple… Pourquoi « marcher sur une carte de thermographie, en hiver et en talons aiguilles…!!! » comme demandé par la Ville… C’est une valeur thermique, à un instant « T » et la cartographie representant 30 à 40 % d’un budget de thermographie, il y a mieux comme systéme…pour faire des économies…

    Une thermographie à 3 clients

    Le Maire qui doit justifier son action aupres du Gouvernement ( Directives Kyoto….) etc..et qui veut que l’on parle de son action

    Le SIG qui se moque du maire mais qui veut un produit elaboré, mais qui est éphémere.

    La population qui veut un produit simple, compréhensible et non technocratique.

    Les léses sont les services environnement et Energie des villes, qui se voient, si le Maire ne fait pas attention, se faire déposseder la technologie, le produit et les actions futures par les SIG qui ont tendance à confondre THERMOGRAPHIE et PHOTOGRAPHIE..

    EN orthorectification, vous redressez des images visibles ce qui est normal, mais on vous demande aussi de redresser des images infrarouges, limitant ainsi l’essence même de la mission !! ( Les déperditions latérales par exemples disparaissent…. C’est le cas de Annecy par exemple..

    DE plus, la thermographie semble à ce jour mis à mal par les « Applications Multi Spectrales » c’est à dire de l’Ultraviolet 0.19 microns jusqu’a l’infrarouge 20 microns » permettant de voir en même temps que l’énergie des bâtiments (Isolations..) l’éclairage public, autrement plus rentables pour une collectivité et surtout les Anomalies Environnementales ( Directives CEE De Mars 2007

    Bref le sujet est vaste… JCB 06 74 53 45 73

  3. par Meiffren Isabelle, le 5 avr 2010| répondre

    Bonjour, M Barre
    Elue sur ma commune (25 000 habitants), votre analyse sur la thermographie aérienne m’interpelle…alors que je dois réaliser une note d’opportunité sur cet outil, même si je n’imagine pas qu’il soit le cas échéant déployé à l’échelle de l’agglo.
    Je suis assez sceptique en effet sur le rapport précision/coût/
    Nous nous sommes équipés d’une caméra pour contrôler la qualité thermique de nos bâtiments avant et après travaux, et les résultats sont assez probants, et peut être suffisants pour ce qui concerne notre patrimoine.
    Avez vous également un peu de recul sur la thermographie en ballon ?
    Pour mettre en mouvement nos concitoyens, je pense qu’il y a d’autres actions moins couteuses à mettre en oeuvre.
    Pourriez vous également m’en dire un peu plus sur les applications multispectrales ?
    Merci pour votre appui,
    Isabelle Meiffren.

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