Les risques naturels : une autre face du réchauffement

Article de Jean-Marc Vengeon, le 8 nov, 2009

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Un rapport alarmant sur l’impact du réchauffement climatique a été remis semaine dernière par l’Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique (Onerc), au ministre de l’Environnement Jean-Louis Borloo.
« Ce troisième rapport de l’Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique, qui constitue un travail considérable, montre que la France ne sera pas épargnée par le changement climatique » a déclaré le ministre chargé de l’Environnement. Et d’ajouter : « Il nous faut donc redoubler d’efforts pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, ce qui passe par la conclusion d’un accord international à Copenhague et par la mise en œuvre du Grenelle Environnement sur notre territoire ».
Ce rapport s’appuie sur les travaux conduits par le Ministère de l’Ecologie, de l’Energie, du Développement Durable et de la Mer (MEEDDM) évoqués très largement dans notre lettre du 28 septembre dernier « Du grain à moudre pour Copenhague ! ».
En pays de montagne au-delà de tous les aspects économiques et financiers le réchauffement climatique résonne aussi comme phénomène accélérateur des risques naturels.

En effet, les aléas naturels sont régis par l’interaction de nombreux facteurs, dont les paramètres météorologiques et climatiques, qui peuvent être à l’origine du déclenchement de nombreux phénomènes naturels. Ainsi, toute modification climatique est a priori susceptible d’avoir des conséquences sur les aléas naturels, en modifiant leur intensité, leur fréquence, ou encore leur occurrence spatiale et temporelle.

Cependant, le lien complexe entre conditions climatiques et aléas naturels est difficile à préciser, notamment parce que l’étude du climat porte préférentiellement sur des valeurs moyennes alors que les aléas naturels sont plutôt contrôlés par les valeurs extrêmes, de précipitation par exemple. De plus, du fait de son relief marqué, qui rend les échelles de travail pertinentes très locales et les phénomènes très rapides, la région alpine pose de nombreuses difficultés tant aux modélisateurs qu’aux observateurs.
Dans ce contexte, Jean-Marc Vengeon*, directeur du Pôle Grenoblois des Risques Naturelsnous propose un tour d’horizon des connaissances concernant les incidences avérées et potentielles du changement climatique sur les principaux types d’aléas naturels dans les Alpes.

Vers une recrudescence des crues hivernales ?

Au cours des dernières décennies, une augmentation de la fréquence et de l’intensité des crues a été détectée seulement pour quelques régions alpines, comme le sud de l’Allemagne. En France, aucune tendance générale n’a pu être détectée ; toutefois, l’onde de fonte nivale a eu tendance à être plus précoce et le pic de fonte à diminuer en intensité dans les Alpes du Nord. Le lien entre les paramètres climatiques et les crues de rivières est toutefois obscurci par de nombreux facteurs anthropiques – urbanisation, prélèvements, aménagements – et il est donc difficile de dégager précisément le rôle du changement climatique dans l’évolution des crues.
A l’avenir, la tendance observée dans les Alpes du Nord devrait se confirmer dans un contexte de hausse des températures, et une intensification des crues hivernales est probable si l’hypothèse d’une augmentation des précipitations hivernales se confirme.

Les laves torrentielles prennent de l’altitude.

Les laves torrentielles sont généralement déclenchées par des pluies intenses entrainant des écoulements capables de mettre en mouvement de grandes quantités de matériaux (depuis les particules les plus fines jusqu’à des blocs de plusieurs mètres de diamètre). L’occurrence de précipitations intenses et la disponibilité en matériaux mobilisables représentent les facteurs décisifs pouvant être affectés par un changement climatique. En effet, le retrait glaciaire et la dégradation du permafrost – qui diminue la cohésion de matériaux déjà instables – peuvent potentiellement augmenter la fourniture en matériaux mobilisables.
Une telle évolution, conjuguée à un accroissement des précipitations intenses, pourrait induire localement une augmentation de la fréquence et de l’intensité des laves torrentielles dans les bassins versants d’altitude où le permafrost est présent et se dégrade. Parallèlement, une remontée en altitude des zones de départ et une baisse de la fréquence des laves torrentielles ont été constatées dans les massifs des Ecrins et du Dévoluy et seraient liées à une diminution du nombre de jour de gel à moyenne altitude.

Des mouvements qui gagnent du terrain.

Un lien entre les chutes de blocs et les jours affectés par des cycles de gel/dégel a été détecté dans les massifs de Chartreuse et du Vercors, où la probabilité d’occurrence de ces aléas est 2,5 fois plus élevée les jours présentant une alternance gel/dégel. Une augmentation de la fréquence des chutes de rochers a également été observée à haute altitude dans les Alpes pendant l’été caniculaire de 2003 et s’explique vraisemblablement par une fonte accrue du permafrost. La dégradation du permafrost et l’augmentation du nombre de cycles gel/dégel à haute altitude pourraient profondément modifier la stabilité de certaines parois rocheuses. La fréquence des chutes de blocs augmenterait donc à haute altitude alors qu’elle diminuerait à plus basse altitude sous l’effet de l’augmentation des températures.
De plus, un accroissement des précipitations intenses serait à même de provoquer une recrudescence des glissements de terrain superficiels – de quelques mètres d’épaisseur – souvent déclenchés par ce type d’épisodes pluvieux.

Les avalanches.

Le déclenchement d’une avalanche résulte souvent de la combinaison entre une situation météorologique extrême – fortes chutes de neige, redoux important – et un manteau neigeux fourni. Il est toutefois difficile de relier directement l’activité avalancheuse aux conditions climatiques ou aux conditions d’enneigement. L’activité avalancheuse ne semble pas avoir évolué de manière significative dans les Alpes au cours des dernières décennies. A l’avenir, une diminution de la fréquence des avalanches à basse et moyenne altitudes est probable en raison de la diminution de l’enneigement qui y est attendue, alors qu’à haute altitude, les hypothèses sont contradictoires. Il semble également cohérent que le nombre d’avalanches de neige humide augmente à cause de périodes de redoux et d’une limite pluie/neige plus élevée en altitude.

De mauvaises surprises glacées.

Lorsque le front d’un glacier avance ou recule, des lacs peuvent se former. Ces lacs sont retenus par des barrages naturels présentant souvent une cohésion limitée. Le risque d’une vidange brutale, déclenchant des inondations et des laves torrentielles en aval, est alors important. Une augmentation de la taille et du nombre de lacs proglaciaires – se formant au front du glacier – est très probable dans le contexte de recul des glaciers.
Un réchauffement des glaciers froids situés aux hautes altitudes a été mis en évidence dans les Alpes. Les glaciers suspendus peuvent ainsi être déstabilisés par le passage d’un mode « froid » (le glacier adhère au socle rocheux grâce aux températures basses) à un mode « tempéré » (de nombreux écoulements liquides peuvent alors lubrifier la base du glacier). Les risques de chutes de séracs seraient alors accrus par l’éventualité du « décrochement » brutal de parties importantes de certains glaciers suspendus.

Les tempêtes.

En France, l’intensité et la fréquence des tempêtes – vents dépassant 89 km/h – n’ont pas montré de tendance significative au cours des 50 dernières années. L’évolution des tempêtes dans un contexte de réchauffement climatique est particulièrement hypothétique dans la mesure où leurs mécanismes de formation semblent évoluer de manière contradictoire.

Les feux de forêts.

La dynamique des feux de forêts est fortement influencée par le climat, qui détermine les conditions de prédisposition au feu : températures, précipitations, humidité et vent. Au cours de l’été 2003, de nombreux feux de forêts se sont déclenchés dans des secteurs jusque là épargnés par ce type d’aléa, comme par exemple le massif de la Chartreuse (feu du Néron). A l’avenir, la probable multiplication des sécheresses et des canicules pourrait donc accroître l’intensité et l’extension spatiale des feux de forêts.

Comment se prémunir ?

A l’heure actuelle, il existe peu d’exemples dans les Alpes de mesures de prévention des risques naturels spécifiquement justifiées par l’adaptation au changement climatique. Cependant il est de plus en plus présent dans les argumentaires visant à se prémunir des incertitudes et des phénomènes extrêmes ou justifiant le recours à des stratégies « douces », comme par exemple la restitution d’espaces de divagation aux rivières alpines. Exception à la règle : en Bavière, le dimensionnement des nouveaux ouvrages de protection contre les crues a été revu à la hausse de 15% au titre de l’augmentation attendue des débits de crue. Ce surdimensionnement ne s’applique directement qu’aux ouvrages « fixes » comme les ponts, alors que par exemple, les digues sont seulement prévues pour pouvoir être surélevées si nécessaire à l’avenir. Autre exemple local en Suisse, à Pontresina, une digue érigée afin de protéger le village contre les avalanches, les chutes de pierres et les laves torrentielles a été largement dimensionnée afin de supporter les évènements extrêmes que la fonte du permafrost pourrait déclencher.

Il faut garder à l’esprit la complexité des phénomènes physiques intervenant dans le déclenchement et la propagation des aléas naturels ainsi que les incertitudes liées aux modélisations climatiques, et donc prendre les résultats disponibles avec précaution. Les tendances observées sont le plus souvent très localisées, parfois contradictoires et ne peuvent donc être généralisées pour l’instant. Quant aux évolutions futures, il s’agit essentiellement de directions générales relevant du bon sens. Toutefois, l’exigence d’anticipation veut que des solutions souples et évolutives soient adoptées dès à présent afin de « se préparer à l’inattendu » et de promouvoir une gestion flexible des risques naturels.

Il a été question ici d’aléas naturels et non de risques. Il convient en effet de bien distinguer l’aléa, phénomène générateur de danger, du risque, situation potentielle dans laquelle un enjeu humain (avec un degré de vulnérabilité associé) est exposé à un aléa. Les conclusions dégagées ne sont donc pas nécessairement transposables aux risques : ces derniers peuvent s’accroître même dans une situation d’aléa inchangée, si la vulnérabilité vient à augmenter, par exemple à cause d’une occupation croissante des zones exposées ou bien d’un défaut d’entretien des ouvrages de protection, ou encore d’un relâchement des précautions individuelles.

Pour plus d’informations, consulter la plateforme sur l’impact des changements climatiques dans l’arc alpin 

*Collaboration du Pôle Grenoblois des Risques Naturels : Jean-Marc Vengeon et Thomas Deniset, chargé de mission. 

© Carole Stoffel et Denis Favre Bonvin – Cemagref – Gery Pacher – La Nasa – Tous droits réservés 

  1. 1 commentaire pour “Les risques naturels : une autre face du réchauffement”

  2. par Bruno Chataignon, le 9 nov 2009| répondre

    Encore un document passionant et documenté. Bravo pour vos lettres à la fois militantes et scientifiques, toujours d’un haut niveau.

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