Patrimoine et développement durable : quelle perspective pour les Alpes

Article de Jean-Claude Magnin, le 6 oct, 2008

Le troisième week-end de septembre – c’est devenu une tradition – est consacré aux journées européennes du Patrimoine. Dans notre pays, ce rendez-vous est « incontournable » avec ses douze millions de personnes, en 2007 et 2008, se pressant auprès de guides pour visiter cathédrales, églises, châteaux, quartiers historiques, c’est à dire avant tout des édifices ou des ensembles urbains. Pour un public plus averti et ayant des loisirs, cet intérêt s’est élargi au patrimoine industriel, aux manufactures et aux mines par exemple, ou encore au petit patrimoine rural, chapelles, fours, moulins, anciens ateliers métallurgiques, etc.

Dans ce dernier volet consacré au patrimoine Jean-Claude Magnin (lire la première partie de son intervention « Paysage et développement durable ») propose plusieurs pistes d’actions pour faire de ce concept un des éléments constitutifs de la dynamique territoriale.

Récemment, le ministère de l’Ecologie, de l’Energie, du Développement Durable et de l’Aménagement du territoire a désigné des sites naturels remarquables ou des ensembles paysagers emblématiques d’une région qu’il convient de préserver, éventuellement de restaurer et de présenter pédagogiquement à un public scolaire ou adulte à des fins de valorisation culturelle et économique. On rencontre ainsi les trois axes traditionnels du développement durable : la préservation de l’environnement, l’intérêt social par la culture et l’économique en suscitant des activités nouvelles. Ces initiatives ne sont pas seulement gouvernementales mais aussi du goût des collectivités locales : ainsi, en Savoie, dans l’Avant-Pays, le Conseil général a financé l’aménagement et le remodelage de collines pour les transformer en nouveaux vignobles sur le territoire de la commune de Jongieux.
      
De nos jours, la notion de patrimoine s’est considérablement élargie et s’est éloignée de celles de Prosper Mérimée ou de Viollet-le-Duc qui s’intéressaient avant tout au patrimoine architectural caractéristique de l’histoire de France : les grandes cathédrales, les châteaux prestigieux, n’hésitant pas pour Viollet-le-Duc à restaurer de manière idéale ces mêmes bâtiments, voire la Cité de Carcassonne ! On en vient à considérer que pratiquement toute construction humaine, propre à une époque, peut entrer dans le concept de patrimoine entendu comme dynamique, donc susceptible de modification et non pas statique, ce qui figerait ses différents éléments.
      
Le ministère de la Culture et de la Communication a bien compris que la visite d’un monument prestigieux pouvait être gâchée par un environnement dégradé, par un urbanisme moderne tapageur ou des activités industrielles polluantes (nous avons visité, il y a une quinzaine d’années, le château d’Hunedoara, en Roumanie, situé tout près d’une usine sidérurgique crachant une suie noire, non seulement sur le monument mais sur toute la ville). C’est pourquoi, de nos jours, de nombreux monuments sont insérés dans des secteurs sauvegardés, centres anciens dont la conservation permet de mieux comprendre dans quel ensemble architectural mais aussi humain, ils se trouvaient.

On peut ainsi, comme à Chambéry, restaurer les nombreuses « allées » insérées entre les bâtiments, différentes des « traboules » lyonnaises qui ne sont que de simples passages, sauver de nombreux hôtels particuliers dans des rues qui gardent leur caractère, conserver sur les façades des types de fenêtres ou de persiennes typiquement turinoises qui font de la capitale de la Savoie, la « ville la plus italienne de France ». Plus récemment, ont été mises en place les ZPPAUP, Zones de Protection du Patrimoine Architectural Urbain et Paysager, qui n’empêchent pas certaines modifications mais imposent le respect de certaines règles dans « un projet global de protection et de mise en valeur » par souci de cohérence architecturale et esthétique du site. Ces procédures restent souples, elles n’empêchent pas les aménagements et le changement de destination d’un bâtiment.
      
Mais toute cette entreprise de « patrimonialisation » peut aussi apparaître excessive : idéalisation du passé vu comme un âge d’or et dégoût pour les recherches artistiques de notre époque, décor « reconstitué » de théâtre, alibi pour promotionner des activités présentées comme authentiques et fidèles au passé ou bien permettant d’asseoir la recherche d’identité d’un territoire. Or, dans un espace montagnard, parfois fragile comme le sont les Alpes, il faut absolument placer le patrimoine dans une démarche de développement durable. En outre, les incertitudes économiques globales et le recul de fréquentation des zones de montagne par la clientèle touristique imposent des changements importants de perspective. Nous pouvons esquisser deux axes de recherches.
      
* Le premier étant de considérer le patrimoine comme un héritage à entretenir et à faire fructifier – pas simplement à « valoriser » en termes financiers.
      
Le cadre général.

La montagne est un espace à la fois naturel et humain qui s’apprécie dans une vision globale. Le paysage est le résultat d’un équilibre toujours instable entre les forces naturelles et les besoins humains qui changent au fil du temps. En cinquante ans, ce cadre s’est fortement modifié sous l’influence de trois facteurs, la déprise agricole qui a multiplié les friches, la croissance exponentielle des activités liées au ski, dans les stations d’altitude, et la marée toujours plus importante des constructions, beaucoup de territoires ayant connu une urbanisation « sauvage ». Tout cela sans bien réfléchir au respect du cadre montagnard : constructions dans le lit majeur de torrents dont on oublie que le débit est justement torrentiel, urbanisation de zones exposées aux risques d’avalanches, d’éboulements, sans parler d’une absence presque totale de règles propres aux modifications climatiques actuelles.
      
L’évolution socio-économique d’après 1945 ne doit pas être considérée de manière négative. Ce sont les excès qui l’ont été. La montée des friches a fait apparaître de nombreux bois dans les zones délaissées, protégeant de manière spontanée des pentes raides ou bien a diversifié un paysage presque entièrement dénudé autrefois, eu égard à l’intensité de l’activité agropastorale. Mais dans certaines communes, la reforestation a été telle que le paysage s’est totalement fermé. Or, l’harmonie d’un paysage montagnard, c’est qu’il soit divers (on doit y « lire » aussi bien l’action de la nature que les traces des activités humaines du passé, des marques de l’activité humaine d’aujourd’hui) ou bien qu’il respecte un équilibre entre la nature et les hommes. En ce sens, l’urbanisation doit être polarisée et non pas linéaire, elle doit se limiter au fond de vallée et aux premières pentes, sinon une urbanisation forte sur les pentes a tendance à « écraser » les constructions du bas, renforçant l’impression d’entassement.
      
Le patrimoine bâti.

Même dans une société traditionnelle, il était diversifié : grandes fermes des hameaux permanents et bâtiments plus rustres en altitude, tous couverts à Valloire de chaume, ce qui donne une pente forte au toit, maisons de notables, au toit souvent à quatre pans et couvert d’ardoises, commerces et ateliers, édifices religieux de toute taille. Mais toutes les constructions étaient sous une « patine » commune, tous les murs étant enduits. Dans une station touristique, il est évident qu’il faille concentrer l’activité « moderne » dans un bourg moderne  dont le bâti suit l’évolution de l’architecture « néo-montagnarde », utilisant la création contemporaine plutôt que le pastiche d’architectures venues d’ailleurs, néo-tyroliennes, néo–valaisannes, etc. Cela a permis, toujours à Valloire, de garder un certain cachet « montagnard mauriennais », aux maisons de hameaux avec des murs entièrement en pierre, particulièrement à Poingt-Ravier, au Villard, à La Rivine et partiellement au Col et aux Choseaux-Ville.
      
La spécificité de la culture locale.

Les genres de vie se sont transformés au cours de l’histoire, de nouvelles techniques sont apparues, la langue a changé puisqu’on est passé du franco-provençal généralisé avec usage du français à l’écrit au seul français « standard ». De nombreuses études sont nécessaires, dans ce domaine. Dans celui du franco-provençal, l’Institut grenoblois de linguistique alpine est très avancé. On ne peut organiser des fêtes « locales » sans en tenir compte. On ne peut se contenter d’un musée qui rassemblerait quelques objets ruraux et qui les présenterait sous un vocabulaire pseudo-scientifique.
      
Le deuxième axe inscrit le patrimoine dans une perspective dynamique.
      
Il ne faut absolument pas que les partisans du développement durable comme certains écologistes soient ressentis, au mieux, comme de doux utopistes et, en règle ordinaire, comme des « gêneurs ». C’est pourquoi, il faut partir de l‘existant et ne pas faire de prospective pour la fin du 21e siècle. Il faut toujours parcourir plusieurs étapes, en définissant chaque fois, les conditions de leur réussite.
      
Le court terme, un délai de deux à trois ans.

Dans le domaine du patrimoine, cela doit passer par la mise en place de moyens associatifs, en premier lieu, par la création et la croissance d’associations liant la défense des patrimoines et le développement durable, établissant, en outre, des liens avec celles qui défendent l’environnement et promeuvent les économies d’énergie et les transports doux, afin d’établir un front commun de toutes les forces qui se battent pour le développement durable.
      
Il apparaît important d’avoir des contacts solides avec les conseils municipaux et les politiques du territoire, d’établir des rapports de confiance avec eux et de les convaincre d’établir des partenariats sur des points précis, par exemple sur la mise en place d’un agenda 21 qui intégrerait le patrimoine (on pourrait penser à la rénovation de l’habitat ancien). Un autre point qui serait probablement accessible serait d’aboutir à la signature d’une charte paysagère et du patrimoine, fruit de discussions avec les politiques et les professionnels mais aussi d’un vrai débat avec l’ensemble de la population.
      
Le moyen terme, de 10 à 12 ans.

Un délai suffisant pour introduire de vrais changements en promouvant de nouveaux modes de pensée. Par la promotion d’un nouveau type de tourisme montagnard qui dépende de moins en moins du ski, qui soit de plus en plus axé sur les activités liées à l’espace montagnard, notre premier patrimoine, considéré non pas comme maintenant, comme un décor ou un espace de « liberté » pour des activités bruyantes mais comme un milieu à apprivoiser, à pénétrer progressivement pour le savourer et s’y sentir, au final, en plénitude. Il est aberrant que cet espace ne soit utilisé que cinq à six mois sur douze, avec, en plus, une nette tendance à sacrifier la saison d’été jugée pas assez « rentable ». Il faudrait s’interroger pourquoi certaines stations suisses peuvent fonctionner dix mois sur douze ? Il y a urgence à utiliser le formidable potentiel que constituent les milliers de seniors qui pourraient randonner, visiter une chapelle, participer à un concert ou à un séminaire sur les bioénergies, les médecines douces ou l’art baroque en alternant partie théorique, visites des églises baroques du canton de Saint-Michel avec la possibilité d’y écouter de la musique également baroque ! On peut aussi donner une touche mauriennaise ou valloirinche à notre bâti moderne, en évitant le « kitsch » ou comme dans d’autres stations la « disneylisation », la  « tyrolisation » ou autre mode du moment ! (par pure charité, nous ne citerons aucune commune). Naturellement, dans ce contexte, on peut prévoir d’intégrer tous les engagements pris pour l’agenda 21 ou charte paysagère dans le plan local d’urbanisme (P.L.U.).
      
Le long terme de 30 à 50 ans.

Il amènera aux commandes une génération bien formée et totalement convaincue de l’efficacité de cette nouvelle façon de penser. Une génération qui réunira tous les membres du territoire en une communauté où on ne distinguera plus les descendants des premiers habitants du lieu (issus eux–mêmes d’un brassage antérieur de populations) de ceux qui seront venus s’installer dans un lieu qu’ils auront appris à aimer et, dans lequel ils auront développé leurs moyens d’existence.
      
Il y a fort à parier que le tourisme ne sera plus quasiment une mono-activité mais qu’il s’harmonisera avec l’existence d’entreprises artisanales ou des PMI dans le domaine des énergies, de la filière bois, de l’agro-pastoralisme, de bureaux d’études ou de l’informatique, les mettant en relation avec le monde entier.
      
Il nous apparaît évident que le concept de patrimoine sera redéfini dans une acception plus large qui évitera la « muséification » du territoire tout en préservant les « héritages », en intégrant aussi bien ce qui est venu du passé, ce qui appartient au présent et ce qui sera créé dans le futur. Une communauté solidaire se sera reformée, dépassant tous les clivages d’intérêts particuliers, pour préférer le bien vivre ensemble au pays, une communauté ayant une identité propre dans un monde totalement « globalisé » et en paix avec lui-même.
      
Nous sommes convaincus que le patrimoine ne doit pas se limiter à quelques constructions ou objets issus du passé, « muséifiés » et devenus un simple alibi ou argument touristique. Il est impératif qu’il devienne un concept dynamique qui soit redéfini, dans ses composantes et ses objectifs, par chaque génération, par rapport à ses besoins du moment. Il ne doit pas être séparé de la vie tout court et être au contraire un élément inséparable de l’existence.

Photos : © Carole Stoffel et Denis Favre Bonvin – MIRCO éditions – Tous droits réservés    

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