Une avalanche de mots

Article de P/DurAlpes, le 10 jan, 2008

La neige, une espèce en danger.

Inquiétudes, colmatages, conventions, plan climat… et coup de gueule ; ici celui

d’Alain Boulogne, maire des Gets – chargé de mission ingénierie touristique Rhône-Alpes.

 

Sous la neige, le paysage.

« Et si demain la neige se faisait plus rare, comment réagir ? En protégeant avec fermeté et dès aujourd’hui notre second facteur d’attractivité majeur : nos paysages de montagne.
La perspective d’un réchauffement climatique est un problème majeur pour notre planète, mais il l’est aussi – et de manière centrale – pour l’attractivité touristique de nos territoires de montagne.

Les études le montrent : les montagnes comme la mer devraient être les plus impactées par l’élévation de la température de quelques degrés. C’est dit, répété, et il me semble que, prévenus, nous devons adopter une attitude exemplaire. Aux premiers touchés d’être les plus lucides. Impossible de nous abriter ni dans un déni, ni de rester paralysés par l’ampleur du sujet. Quelle que soit la dimension du phénomène, il faut le prendre à bras le corps et de manière globale ; en changeant à la fois les méthodes de travail, le modèle de développement et nos manières de compter nos réussites.

Le tourisme d’hiver, en station, repose aujourd’hui sur 17 semaines d’enneigement… grâce à cette neige qui en est la constituante fondamentale par sa dimension ludique et sa capacité à générer du rêve. Et si demain la période d’enneigement se réduisait à 15, 14, voire 10 ou 11 semaines ? Devrions nous baisser les bras, juger l’affaire perdue et la montagne d’hiver « invendable » à un tourisme international ?
Il faut réinitialiser notre manière de voir les choses. Si la montagne a pour elle la ressource précieuse de la neige, elle a aussi la chance de posséder des paysages somptueux. Ces paysages sont pour elle, son deuxième facteur d’attractivité majeur ; c’est doublement vrai pour l’été. Alors, c’est à partir de là qu’il faut travailler.

Si déjà, dans nos communes et nos stations, nous partagions tous cette évidence, l’affaire serait presque gagnée. Hélas, depuis 4 ou 5 ans, avec l’ouverture des frontières à l’Europe, nos « cartes postales » sont mitées par des constructions en tous sens qui les dénaturent et menacent leur pouvoir d’attrait.
Au prétexte de la décentralisation, les maires se retrouvent en première ligne pour tenter de dessiner – seuls – un chemin cohérent. Personne, ni l’Etat, ni les Régions, ni les Départements pour s’emparer du sujet.

Changer les méthodes de travail.

Première urgence : prendre de la hauteur et oser passer au double filtre du paysage et du développement durable toutes les propositions qui entament toujours un peu plus le cadre de vie. Stopper le rythme effréné des nouvelles constructions, stopper également toutes ces aides fiscales qui encouragent le « neuf  » pour les basculer sur la réhabilitation de l’ancien dans les cœurs de stations.

 Il s’agit désormais de reconstruire la station sur la station et d’être précautionneux à l’extrême pour l’environnement.

C’est bien à l’Etat, aux Régions, aux Départements d’aider les maires à comprendre les enjeux qui s’imposent à eux. A les accompagner pour qu’ils utilisent positivement tous les outils réglementaires largement inspirés par les impératifs du développement durable : plans locaux d’urbanisme, intercommunalités, schémas de cohérence territoriale. Autant d’outils aujourd’hui trop souvent vécus comme des contraintes. Il y a un manque global de pédagogie de l’espace, du cadre de vie, du phénomène touristique.

Tout n’est pas noir. Quelques voix fortes et lucides s’élèvent, tel le député haut savoyard Martial Saddier ou le conseiller régional de Rhône-Alpes, Bernard Soulage. Jusqu’ici, le silence était assourdissant.

Changer le modèle de développement.

36 000 maires, 36 000 projets de développement. Cherchez l’erreur dans un contexte global de réchauffement climatique et de crise énergétique majeure. En montagne, aujourd’hui, il ne faut plus vouloir développer l’outil touristique, mais l’optimiser.
Ne plus se contenter des 17 semaines et surtout cesser de considérer l’été comme une période au rabais.

Tout faire pour limiter la production de CO2, tant dans les déplacements qu’au niveau des habitations particulièrement consommatrices d’énergie en altitude. Isolation, énergie solaire, géothermie, chauffage au bois, récupération des eaux pluviales… Peu importe le catalogue, il faut viser la neutralité en terme d’impact en devançant les échéances fixées par la France (division par 4 des émissions en CO2 à l’horizon 2050).

D’ici à 2020, le nombre de touristes dans le monde aura doublé, et le nombre de destinations triplé. Dans ce contexte concurrentiel exacerbé, la France doit chercher une niche : il ne faut pas faire du « plus » tourisme, mais du « mieux » tourisme.

Comment évaluer les résultats.

Aujourd’hui quand on parle performance, on mesure quantitatif : la première station, c’est celle qui compte le plus de lits ou dont les remontées mécaniques font le plus gros chiffres d’affaires. Avec une telle matrice, on encourage la fuite en avant de toutes les autres. Depuis des années, le modèle des Karellis en Savoie fait ricaner. Et pourtant, sans avoir construit un lit nouveau depuis sa création, la station optimise chaque année son nombre de nuitées touristiques.

A la différence de nos grandes stations d’altitude, exclusivement conçues pour l’hiver et qui réclament toujours plus de nouveaux lits pour maintenir leur nombre de nuitées, la station suisse de Saas Fee – 8 500 lits – refuse de construire pour les  » pics » (de fréquentation) et améliore sans cesse son score de remplissage sur l’année.

C’est par là qu’il faut aller, en organisant la qualité et la rareté de nos si beaux joyaux. Tout est encore possible, dans dix ans, il sera trop tard.« 

Portrait d’Alain Boulogne à découvrir dans le Who’s Alpes en cliquant ici  Photos : © MIRCO éditions

  1. 1 commentaire pour “Une avalanche de mots”

  2. par Jeanjean, le 3 fév 2008| répondre

    Merci de votre courage en souhaitant que vos messages passent le cap de mars 2008 et qu’effectivement les Maires comprennent rapidement que l’expansion des lits sera bien rapidement remplie de vide avec en perspective de vilaines stations bien tristes et sans âmes.La recherche de la clientèle dite « haut de gamme » resemble de plus en plus au Graal blanc. Que le bon sens reste le seul objectif de nos responsables communaux.

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