Voyage voyages

Article de P/DurAlpes, le 21 fév, 2008

Le Conseil général de la Haute-Savoie a réalisé une exposition itonérante sur le thème du voyage en montagne. Tirées de la collection Payot, ces images sont accompagnées des textes de voyageurs et auteurs des XVIIIe et XIXe siècles. Images précieuses et qui transmettent un message « patrimonial » à trois titres.

Un patrimoine naturel exceptionnel.

D’abord et avant tout parce qu’elle représente un patrimoine naturel, géographique, exceptionnel, universellement reconnu, celui de la chaîne des Alpes. « Le pays natal est moins une étendue qu’une matière, c’est un granit ou une terre, un vent ou une sécheresse, une eau ou une lumière »¹. Gaston Bachelard² parle de l’eau, mais cette phrase semble nous révéler quelque chose d’essentiel de l’approche du paysage et de sa dimension patrimoniale.

La lumière et la matière sont aussi importantes que les formes dans l’appréhension de la montagne : les marcheurs et les sportifs de haute montagne l’ont sûrement éprouvé plus d’une fois. Bachelard va plus loin : il nous montre que c’est une ambiance, un ressenti, qui impriment dans notre mémoire le souvenir d’un paysage. Par exemple, il fait l’hypothèse, à travers l’approche psychanalytique, que toute référence à l’eau ferait allusion au milieu maternel originel…

Les artistes voyageurs en montagne, eux tentent de transcrire sur une feuille de dessin ou sur la toile l’ensemble des sensations éprouvées au cours de leur exploration (froid, peur, fatigue, solitude mais aussi fierté, émerveillement…). En 1855, l’anglais Edmund Coleman, équipé de sa valisette d’aquarelliste, et au risque d’avoir les membres gelés, décide de refaire la route de Saussure près de 80 ans après lui, pour être certain de représenter « d’après nature » la haute montagne.
A travers ces descriptions et ces sensations, ces artistes voyageurs s’approprient peu à peu le paysage de montagne. C’est pourquoi l’exposition reprend les grandes pages de littérature de montagne et cite les passages de Saussure, Gautier, Hugo, etc.

Un témoignage sur les techniques picturales anciennes.

Deuxième enjeu patrimonial : ces estampes, dessins, et peintures, – avec les textes qui les accompagnent – incarnent la transcription des paysages de montagne par les artistes de l’époque ; en cela elles nous renseignent sur la vision d’alors, mais aussi sur les moyens conceptuels, techniques, et artistiques du temps. Les écrivains et artistes du XVIIIe siècle qui entamaient le Grand Tour d’Italie avaient en tête le catalogue des paysages et des sites immortalisés par leurs prédécesseurs : les cascatelles de Tivoli, le mont Vesuvio, le Colisée de Rome, les ruines de Pompéi.

De même nos artistes voyageurs de montagne partaient à la découverte de la route de Saussure, et s’attendaient à découvrir en progressant les montées Pélissier, le Pont des Chèvres, le lac de Chède, la Source de l’Arveiron, la Cabane des Mulets, le Jardin… jusqu’au sommet du Mont Blanc. Presque tous dessinaient les mêmes sites, les mêmes points de vue, confirmant leur caractère immuable et éternel.
Pourtant cette vision artistique a changé au fil du temps, au fur et à mesure de l’évolution des ascensions. Dans un premier temps, il s’agissait de vaincre la peur, le froid et le danger pour approcher des sommets et observer : marcher, grimper, traverser, surpasser les obstacles matériels et psychologiques.
Au tournant du XVIIIe siècle il y avait aussi le rêve du naturaliste, sa quête obsessionnelle de connaissances. Parvenir à détailler les herbes, à traduire la morphologie de la montagne, dessiner les roches, traduire la transparence de l’air ou le blanc de la neige, tels étaient les défis des artistes qui accompagnaient les expéditions scientifiques. Enfin, la quête spirituelle du voyageur en montagne, depuis le voyage de Pétrarque au mont Ventoux, reste une constante.

Un appel à l’engagement pour notre environnement.

Jules Michelet³ explique que « rien n’a plus servi la science que la familiarité qu’on a prise avec le glacier […]« . Cette familiarité ne peut nous cacher des transformations aussi manifestes que la disparition définitive de certains lieux : le lac de Chède, la grotte source de l’Arveiron, le recul du glacier des Bois au-dessus de Chamonix. Mais aussi pour des raisons moins « naturelles » qu’en raison de l’intervention de l’homme : les Pertes du Rhône à Bellegarde, englouties au moment de la mise en eau du barrage de Génissiat.

Pourquoi montrer ces images aux visiteurs d’aujourd’hui ?

Au-delà de l’évocation des paysages historiques, et de leur permanence ou au contraire de leur évolution, il s’agit avant tout de questionner notre regard sur l’environnement. Environnement proche ou lointain, actuel ou futur.
Disposant de nouveaux moyens, d’observation, d’investigation et de prospection, l’homme peut constater, comme d’ailleurs l’appréciait déjà Michelet, que la montagne bouge « le glacier est chose vivante, non morte, inerte, immobile. Il se meut, avance, recule… ».
Aujourd’hui comme au XIXe siècle le voyageur – ou le simple spectateur – fait des allers-retours entre des reliefs de montagne qui lui sont proches et la vision lointaine qu’en donnent, par exemple les photos satellites ou les vues de Yann Arthus Bertrand. Ce faisant, il perçoit l’évolution naturelle, mais aussi l’influence exercée par l’humanité en progrès  sur la physionomie des paysages.
Le dernier enjeu patrimonial, n’est-ce pas précisément cette prise de conscience de la responsabilité de l’homme sur le visible ?
Saisi par la grandeur et l’impression d’harmonie que dégageaient les Alpes, Jules Michelet concluait un chapitre de son livre par cette expression étrangement actuelle « les Alpes sont une lumière. Elles enseignent, rendent sensible la solidarité du globe ».

Corinne Chorier, responsable des collections départementales de la Haute-Savoie, à la direction des affaires culturelles.

Tout savoir sur l’exposition itinérante

¹Gaston Bachelard, L’eau et les rêves : essai sur l’imagination de la matière, Paris : Librairie José Corti, 1942.  ²Gaston Bachelard, 1884 – 1962, est un philosophe des sciences et de la poésie français. Épistémologue illustre, il est l’auteur d’une impressionnante somme de réflexions liées à la connaissance et à la recherche. Chaque ligne de son œuvre est une citation potentielle et une porte ouverte vers le savoir.  ³Jules Michelet, La Montagne, Paris, Librairie Internationale, 1868. Photos : ©  La Fontaine de Siloé/Cliché Denis Rigault/Collection Paul Payot/Conseil Général de la Haute-Savoie.

Légendes par ordre d’apparition :

·         Vue du jardin, des Droites et des Courtes, des aiguilles de l’Echau, des Rouges et du glacier du Talèfre, prise du sommet du rocher du Couvercle Jean-Antoine LINCK – Gravure au trait aquarellée
·         Le pont des chèvres au dessous de la grande chute de l’Arve sur la route de Chamouni  Bacler D’ALBE - Lithographie 
·         Voyage de Mr de Saussure à la cime du Mont Blanc au mois d’août  1788 1ère planche – 2e état  Marquardt WOCHER – Gravure au trait coloriée 
·         Environs de Servoz Samuel BIRMANN – A quatinte en couleurs
·         Chamouny – Vue de la Mer de Glace, prise du chapeau DEROYLithographie en couleurs
·         The glacier des Bossons William BEVERLEY – Aquarelle sur traits de plume à l’encre noire
 e n  p a r t e n a r i a t  a v e c

  1. 2 commentaires pour “Voyage voyages”

  2. par Marie Gaget, le 25 fév 2008| répondre

    Quelles sont les lieux et les dates où nous pouvons voir cette expo?
    Courtoisement
    MArie Gaget

  3. par myriam, le 28 fév 2008| répondre

    Bonjour Marie,
    En attendant que la liste de programmation nous soit transmise, vous pouvez prendre contact auprès de la Direction des Affaires Culturelles du Conseil Général de la Haute-Savoie, Service des collections : 04.50.51.87.03 ou 04.50.51.96.38
    Bien à vous.
    Myriam Caudreliernn1

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